Maupassant Bel Ami 2

Télécharger au format pdf ou txt
Télécharger au format pdf ou txt
Vous êtes sur la page 1sur 358

u c

Digitized by the Internet Archive


in 2010 witii funding from
University of Ottawa

littp://www.arcli ive.org/details/belamimaupOOmaup
Bel-Ami
ŒUVRES COMFLETES

GUY DE M AU PASSANT

ROVIANS.

BEL-AMI. MONT-ORIOL.
LES DIMANCQES d'uN BOUR NOTRE CGiiUR.
GEOIS DE PARIS. PIERRE ET JEAN.
FORT COMME LA MORT. UNE VIE.

NOUVELLES
BOULE DE SUIF. MISS HARRIET.
CLAIR DE LUNE. MISTI.
CONTES DE LA BÉCASSE. MONSIEUR PARENT.
CONTES DU JOCR ET DE LA NUIT. LE PÈRE MILON.
LE HORLA. LA PETITE ROQUE.
l'inutile BEAUTÉ. LE RilSIER Oe V.ADAMK UUSSOK
MADEMOISELLE FIFI. LES SœURS RONDOLI.
LA MAIN GAUCHE. TOINE.

LA MAISON TELLIER. YVETTE.

VOYAGES.
AU SOLEIL. SUR l'eau.
LA VIE ERRANTE.
THÉÂTRE (i voL).
MUSOTTE (En coUaboralion avec Jacques Normand). — la

PAIX DU MÉNAGE. —
HISTOIRE DU VIEUX TEMPS.

POÉSIES.
DES VFRS.
y--

c« NOUVELLE e«

BIBLIOTHÈQUE Guy de Maupassa^jt


FLAMMARION

ism
A ^

R M .\ N

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

fous droits de traduction, d'adaptation etde reproduction réservés pour tous


les pays, y compris la Suède et la Norvèjje,
Pa

6'/
is --
Bel-Amî

PREMIERE PARTIE

Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa,


pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restau-
rant.
Comme il portait beau, par nature et par pose d'an-
cien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa mous-
tache d'un geste militaire et familier, et jeta sur les
dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un
de ces regards de joli garçon, qui s'étendent comme
des coups d'épervier.
Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites
ouvrières, une maîtresse de musique entre deux âges,
mal peignée, négligée, coiffée d'un chapeau toujours
poussiéreux et vêtue toujours d'une robe de travers,
et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées d»
cette gargote à prix fixe.
Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant
immobile, se demandant ce qu'il allait faire. On était
au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs
quarante pour finir le mois. Cela représentait deux
6 BEL-AMI

dîners sans déjeuners, ou deux dcjeuners sans dîners,


au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de
vingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux
du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners,
un franc vingt centimes de boni, ce qui représentait
encore deux collations au pain et au saucisson, plus
deux bocks sur le boulevard. C'était là sa grande dé-
pense et son grand plaisir des nuits et il se mit à des-
;

cendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.


Il marchait ainsi qu'au temps où il portait l'uni-
fcrme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un
peu entr'ouvertes comme s'il venait de descendre de
cheval et il avançait brutalement dans la rue pleine
;

de monde, heurtant les épaules, poussant les gens


pour ne point se déranger de sa route. Il inclinait lé-
gèrement sur l'oreille son chapeau à haute forme as-
sez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait
l'air de toujours défier quelqu'un, les passants, les
maisons, la ville entière, par chic de beau soldat
tombé dans le civil.
Quoique habillé d'un complet de soixante francs, il
gardait une certaine élégance tapageuse, un peu
commune, réelle cependant. Grand, bien fait, blond,
d'un blond châtain vaguement roussi avec une mous-
tache retrousisée, qui semblait mousser sur sa lèvre,
des yeux bleus, clairs, troués d'une pupille toute pe-
tite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une
raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mau-
vais sujet des romans populaires.
C'était une de ces soirées d'été où l'air manque dans
Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait
suer dans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient par
leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et les
cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs fe-
nêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vais-
selle et des vieilles sauces.
Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur
des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes
cochères, et les passants allaient d'un pas accablé, le
front nu, le chapeau à la main.
TîFT-AKn 7

Quand Georges Duroj' parvint au boulevard, il s'ar-


rêta encore, indécis sur ce qu'il allait faire. Il avait
envie maintenant de gagner les Champs-Elysées et l'a-
venue du bois de Boulogne pour trouver un peu d'air
frais sous les arbres mais un désir aussi le travaillait,
;

celui d'une rencontre amoureuse.


Comment se présenterait-elle ? Il n'en savait rien,
mais il l'attendait depuis trois mois, tous les jours, tous
les soirs. Quelquefois cependant, grâce à sa belle mine
et à sa tournure galante, il volait, par-ci par-là, un peu
d'amour, mais il espérait toujours plus et mieux.
La poche vide et le sang bouillant, il s'allumait au
contact des rôdeuses gui murmurent à l'angle des rues :

« Venez-vous chez moi, joli garçon ? » mais il n'osait les


suivre, ne les pouvant payer et il attendait aussi autre
;

chose, d'autres baisers, moins vulgaires.


Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles
publiques, leurs bals, leurs cafés, leurs rues il aimait
;

les coudoyer, leur parler, les tutoyer, flairer leurs par-


fums violents, so sentir près d'elles. C'étaient des fem-
mes enfin, des femmes d'amour. Il ne les méprisait point
du mépris inné des hommes de famille.
Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule
qui coulait accablé par la chaleur. Les grands cafés,
pleins de monde, débordaient sur le trottoir, étalant leur
public de buveurs sous la lumière éclatante et crue de
leur devanture illumiinée. Devant eux, sur de petites
tables carrées ou rondes, les verres contenaient des li-
quides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuan-
ces ; et dans l'intérieur des carafes on voyait briller
les gros cylindres transparents de glace qui refroidis-
saient la belle eau claire.
Duroy avait raJenti sa marche, et l'envie de boire lui
séchait la gorge.
Une soif chaude, une soif de soir d'été le tenait, et il
pensait à la sensation délicieuse des boissons froides
coulant dans la bouche. Mais s'il buvait seulement deux
bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du lende-
main, et il les connaissait trop les heures affamées de la
fin du mois.
8 BEI. -A MI

Il se dit« Il faut que je gagne dix heures et je pren-


:

drai mon bock à TAméricain. Nom d'un chien que j'ai !

soif tout de même !» Et il regai'dait tous ces hommes


attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se
désaltérer tant qu'il leur plaisait. Il allait, passant de-
vant les cafés d'un air crâne et gaillard, et il jugeait d'un
coup d'œil, à la mine, à l'habit, ce que chaque con-
sommateur devait porter d'argent sur lui. Et une colère
l'envahissait contre ces gens assis et tranquilles. En
fouillant leurs poches, on trouverait de l'or, de la
monnaie blanche et des sous. En moyenne, chacun de-
vait avoir au moins deux louis ils étaient bien une
;

centaine au café cent fois deux louis font quatre mille


;

francs Il murmurait
! « Les:cochons » tout en se!

dandinant avec grâce. S'il avait pu en tenir un au


coin d'une rue, dans l'ombre bien noire, il lui aurait
tordu le cou, ma foi, sans scrupule, comme il faisait
aux volailles des paysans, aux jours de grandes ma-
nœuvres.
Et il se rappelait ses deux années d'Afrique, la façon
dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du
Sud. Et un sourii-e cruel et gai passa sur ses lèvres
au souvenir d'une escapade qui avait coûté la vie à
trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur
avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux
moutons et de l'or, et de quoi rire pendant six mois.
On n'avait jamais trouvé les coupables, qu'on n'avait
guère cherchés d'ailleurs, l'Arabe étant un peu consi-
déré comme la proie naturelle du soldat.
AParis, c'était autre chose. On ne pouvait pas ma-
rauder gentiment, sabre au côté et revolver au poing,
loin de la justice civile, en liberté. Il se sentait au cœur
tous les instincts du sous-off lâché en pays conquis.
Certes il deux années de désert. Quel
les regrettait, ses
dommage de n'être pas resté là-bas Mais voilà, il avait
!

espéré mieux en revenant. Et maintenant !... Ah oui, !

c'était du propre, maintenant !

Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec an


petit claquement, comme pour constater la sécheresse
de son palais.
BEL-AMI 9

Lafoule glissait autour de lui, exténuée et lente, et


il pensait toujours « Tas de brutes : tous ces imbé- !

ciles-là ont des sous dans le gilet. » Il bousculait les


gens de l'épaule, et sifflotait des airs joyeux. Des mes-
sieurs heurtés se retournaient en grognant des femmes ;

prononçaient « En voilà un animal »


: !

Il passa devant le Vaudeville, et s'arrêta en face du


café Américain, se demandant s'il n'allait pas prendre
son bock, tant la soif le tourturait. Avant de se décider,
il regarda l'heure aux horloges lumineuses, au milieu

de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Il se


connaissait, dès que le verre plein de bière serait de-
:

vant lui, il l'avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu'à onze


heures ?
Il passa « J'irai jusqu'à la Madeleine, se dit-il, et je
:

reviendrai tout doucement. »


Comme il aiTivait au coin de la place de l'Opéra, il
croisa un gros jeune homme, dont il se rap'pela va-
guement avoir vu la tête quelque part.
Il se mit à le suivi'e en cherchant dans ses souve-.
nirs, et répétant à mi-voix « Où diable ai-je connu ce:

particulier-là ? »

Il dans sa pensée sans parvenir à se le rap-


fouillait
peler puis tout d'un coup, par un singulier phéno-
;

mène de mémoire, le même homme lui apparut moins


gros, plus jeune, vêtu d'un uniforme de hussard. Il
s'écria tout haut « Tiens, Forestier
: » et, allongeant le !

pas, il alla frap'per sur l'épaule du marcheur. L'autre se


retourna, le regarda, puis dit Qu'est-ce que voua : —
me voulez, monsieur ?
Duroy se mit à rire Tu ne me reconnais pas ?
: —
— Non.
— Georges Duroy du 6^ hussards.
Forestier tendit les deux mains Ah mon vieux :
— ! !

comment vas-tu ?
— Très bien, et toi ?
— Oh moi, pas trop
! figure-toi que j'ai une poi-
;

trine de papier mâché maintenant je tousse six mois ;

sur douze, à la suite d'une bronchite que j'ai attrapée


10 BEL-AMI

à Bougival, l'année de mon retour à Paris, voici quatre


ans maintenant.
— Tiens tu as l'air solide, pourtant.
I

Et Forestier, prenant le bras de son ancien cama-


rade, lui parla de sa maladie, lui raconta les consul-
tations, les opinions et les conseils des médecins, la
difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On Ini
ordonnait de passer l'hiver dans le Midi mais le pou- ;

vait-il ? Il était marié et journaliste, dans une belle


situation.
— Je dirige la politique à la Vie française. Je fais le
Sénat au Salut, et, de temps en temps, des chroniques
littéraires pour la Planète. Voilà, j'ai fait mon chemin.
Duroy, surpris, le regardait II était bien changé,
bien mûri II avait maintenant une allure, une tenue,
un costume d'homme posé, sûr de lui, et, un ventre
d'homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince
et souple, étourdi, casseur d'assiettes, tapageur et tou-
jours en train. En trois ans Paris en avait fait quel-
qu'un de tout autre, de gros et de sérieux, avec quel-
ques cheveux blancs sur les tempes, bien qu'il n'eût pas
plus de vingt-sept ans.
Forestier demanda Où vas-tu ?
: —
Duroy répondit : —
Nulle part, je fais un tour avant
de rentrer.
—Eh bien, veux-tu m'accompagner à la Vie fran-
çaise, où j'ai des épreuves à corriger puis nous irons
;

plendre un bock ensemble ?


— Je te suis.
Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras
avec cette familiarité facile qui subsiste entre compa-
gnons d'école et entre camarades de régiment.
—Qu'est-ce que tu fais à Paris? dit Forestier,
Duroy haussa les épaules —
Je crève de faim, tout
:

simplement. Une fois mon temps fini, j'ai voulu venir


ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivre à
Paris et voilà six mois que je suis employé aux
;

bureaux du chemin de fer du Nord, à quinze cents


francs par an, rien de plus.
Forestier murmura —
Bigre, ça n'est pas gras.
:
BEL-AMI 11

— Je te Mais comment veux-tu que je m'en


crois.
tire ? Je suis seul, je ne connais personne, je ne peux
me recommander à personne. Ce n'est pas la bonne
volonté qui me manque, mais les moyens.
Son camarade le regarda des pieds à la tête, en
homme pratique, qui juge un sujet, puis il prononça
d'un ton convaincu Vois-tu, mon petit, tout dépend
:

de l'aplomb, ici. Un homme un peu malin devient


plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut
s'imposer et non pas demander. Mais comment diable
n'as-tu pas trouvé mieux qu'une place d'employé au
Nord ?
Duroy reprit : —
J'ai cherché partout, je n'ai rien
découvert. Mais j'ai quelque chose en vue en ce mo-
ment, on m'offre d'entrer comme écuyer au manège
Pellerin. Là, j'aurai, au bas mot, trois mille francs.
Forestier s'arrêta net : —
Ne fais pas ça, c'est stu-
pide, quand tu devrais gagner dix mille francs. Tu te
fermes l'avenir du coup. Dans ton bureau, au moins,
tu es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir,
si tu es fort, et faire ton chemin. Mais, une fois écuyer,
c'est fini. C'est comme si tu étais maître d'hôtel dans
une maison où Tout-Paris va dîner. Quand tu auras
donné des leçons d'équitation aux hommes du monde
ou à leurs fils, ils ne pourront plus s'accoutumer à te
considérer comme leur égal.
II se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda :

— Es-tu bachelier ?
— Non. J'ai échoué deux fois.
— Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes
iétudcs jusqu'au bout. Si on parle de Cicéron ou de
Tibère, tu sais à peu pïès ce que c'est?
— Oui, à peu près.
— Bon, personne n'en sait davantage, à l'exception
d'une vingtaine d'imbéciles qui ne sont pas fichus de
se tirer d'affaire. Ça n'est pas difficile de passer pour
fort, va ;le tout est de ne pas se faire pincer en fla-
grant délit d'ignorance. On manœuvre, on esquive la
difficulté, on tourne l'obstacle, et on coUe les autres au
12 BEL-AMT

moyen d'un dictionnaire. Tous les hommes sont bêtes


comme des oies et ignorants comme des cailles.
Il parlait en gaillard tranqiulle qui connaît la vie,
et il souriait en regardant passer la foule. Mais tout
d'un coup il se mit à tousser, et s'arrêta pour laisser
finir la quinte, puis, d'un ton découragé —
N'est-ce
;

pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette


bronchite ? Et nous sommes en plein été. Oh cet hiver, !

j'irai me guérir à Menton. Tant pis, ma foi, la santé


avant tout.
arrivèrent au boulevard Poissonnière, devant
Ils
une grande porte vitrée, derrière laquelle un journal
ouvert était collé sur ses deux faces. Trois personnes
arrêtées le lisaient.
Au-dessus de la porte s'étalait, comme un appel, en
grandes lettres de feu dessinées par des flammes de
gaz La Vie Française. Et les promeneurs passant binis-
:

quement dans la clarté que jetaient ces trois mots


éclatants apparaissaient tout à coup en pleine lumière,
visibles, clairs et nets comme au milieu du jour, puis
rentraient aussitôt dans l'ombre.
Forestier poussa cette porte « Entre «, dit-il. Duroy
:

entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la


rue voyait, parvint dans une antichambre, dont les
deux garçons de bureaux saluèrent son camarade,
puis s'arrêta dans une sorte de salon d'attente, pous-
siéreux et fripé, tendu de faux velours d'un vert pis-
seux, criblé de taches et rongé par endroits, comme si
des souris l'eussent grignoté.
— Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq mi-
nutes.
Eit il disparut par une des trois sorties qui donnaient
dans ce cabinet.
Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l'odeur
des salles de rédaction, flottait dans ce lieu. Duroy de-
meurait immobile, un peu intimidé, surpris surtout.
De temps en temps des hommes passaient devant lui,
en courant, entrés par une porte et partis par l'autre
avant qu'il eût le temps de les regarder.
C'étaient tantôt des jeunes gens, très jeunes, l'air

BEL- AMI 13

affairé, et tenant à la main une feuille de papier qui


palpitait au vent de leur course ; tantôt des ouvriers
compositeurs, dont la blouse de toile tachée d'encre
laissait voir un col de chemise bien blanc et un pan-
talon de drap pareil à celui des gens du monde et ils ;

portaient avec précaution des bandes de papier im-


primé, des épreuves fraîches, tout humides. Quelquefois
un petit monsieur entrait, vêtu avec une élégance trop
apparente, la taille trop serrée dans la redingote, la
jambe trop moulée sous l'étoffe, le pied étreint dans
un soulier trop pointu, quelque reporter mondain ap-
portant les échos de la soirée.
D'autres encore arrivaient, graves, importants, coif-
fés de hauts chap^eaux à bords plats, comme si cette
forme les eût distingués du reste des hommes.
Forestier reparut tenant par le bras un grand gar-
çon maigre, de trente à quarante ans, en habit noir et
en cravate blanche, très brun, la moustache roulée
en pointes aiguës, et qui avait l'air insolent et content
de lui.
Forestier lui dit : —
Adieu, cher maître.
L'autre lui serra la main : —
Au revoir, mon cher,
et il descendit l'escalier en sifflotant, la canne sous
le bras.
Duroy demanda : —Qui est-ce ?
— C'est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroni-
queur, le duelliste. Il vient de corriger ses épTeuves.
Garin, Montel et lui sont les trois premiers chroni-
queurs d'esprit et d'actualité que nous ayons à Paris.
Il gagne ici trente mille francs par an pour deux ar-
ticles par semaine.
Et comme ils s'en allaient, ils rencontrèrent un petit
homme à longs cheveux, gros, d'aspect malpfopre, qui
montait les marches en soufflant.
Forestier salua très bas : —
Norbert de 'Varenne, dit-
il, le poète, l'auteur des Soleils morts, encore un homme

dans les grands prix. Chaque conte qu'il nous donne


coûte trois cents francs, et les plus longs n'ont pas
deux cents lignes. Mais entrons au Napolitain, je com-
mence à crever de soif.
14 REL-AMT

Dès qu'ils furent assis devant la table du café, Fo-


restier ci'ia : «Deux boclcs sien d'un
», et il avala le
seul trait, tandis que Dur oy buvait la bière à lentes gor-
gées, la savourant et la dégustant, comme une chose
précieuse et rare.
Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis
tout à coup : —
Pourquoi n'essayerais-tu pas du jour-
nalisme ?
L'autre, surpi-is, le regarda puis il dit Mais...
;
: —
c'est que... je n'aijamais rien écrit.

Bah on essaye, on commence. Moi, je pourrais
!

t'employer à aller me chercher des icnseignements, à


faire des démarches et des visites. Tu aurais, au début,
deux cent cinquante francs et tes voitures payées. Veux-
tu que j'en parle au directeur ?
—Mais certainement que je veux bien.
—Alors, fais une chose, viens dîner chez moi de-
main j'ai cinq on six personnes seulement, le patron,
;

M. Walser, sa femme, Jacques Rival et Norbert de Va-


renne, que tu viens de voir, plus une amie de Mme Fo-
restier. Est-ce entendu ?
Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura
enfin :

— pas de tenue convenable.


C'est que... je n'ai
Forestier fut stupéfait : —
Tu n'as pas d'habit ?
Bigre en voilà une chose indispensable pourtant. A
!

Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n'avoir pas de lit que


pas d'habit.
Puis tout à coup, fouillant dans la poche de son gilet,
il en tira une pincée d'or, prit deux louis, les posa de-

vant son ancien camarade, et, d'un ton cordial et fa-


milier : —
Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue
ou achète au mois, en donnant un acompte, les vête-
ments qu'il te faut enfin arrange-toi, mais viens dîner
;

à la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue Fon-


taine.
Duroy, troublé, ramassait l'argent en balbutiant :

Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que
je n'oublierai pas...
L'autre l'interrompit : — Allons, c'est bon. Encore un
HEL-AMI 15

bock, n'est-ce pas? —


Et il cria: Grrçon, deux bocks!
Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste de-
manda :

— Veux-tu flâner un peu, pendant une heure ?


— Mais certainement.
Et ils se remirent en marche vers la Madeleine.
— Qu'est-ce que nous ferions bien ? demanda Fores-
tier. On prétend qu'à Paris un flâneur peut toujours
s'occuper ça n'est pas vrai. Moi, quand je veux flâner,
;

le soir, je ne sais jamais où aller. Un tour au Bois n'est


amusant qu'avec une femme, et on n'en a pas toujours
une sous la main les cafés-concerts peuvent distraire
;

mon pharmacien et son épouse, mais pas moi. Alors,


quoi faire? Rien. Il devrait y avoir ici un jardin d'été,
comme le parc Monceau, ouvert la nuit, où on enten-
drait de la très bonne musique en buvant des choses
fraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un lieu de
plaisir, mais un lieu de flâne et on payerait cher
;

I)our entrer, afin d'attirer les jolies dames. On pourrait


marcher dans des allées bien sablées, éclairées à
la lumière électrique, et s'asseoir quand on voudrait
pour écouter la musiiiue de près ou de loin. Nous
avons eu à peu près ça autrefois chez Musr-.rd, mais
avec un goût de bastringue et trop d'airs de danse, pas
assez d'étendue, pas assez d'ombre, pas assez de
sombre. Il faudrait un très beau jardin, très vaste. Ce
serait charmant Où veux-tu aller ?
Duroy, perplexe, ne savait que dire enfin, il se dé-
;

cida : —Je ne connais pas les Folies-Bergère. J'y ferais


volontiers un tour.
Son compagnon
s'écria —
Les Folies-Bergère,
:

bigre? nous y cuirons comme dans une rôtissoire.


Enfin, soit, c'est toujours drôle.
Et ils pivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue
du Faubourg-Montmartre.
La façade illuminée de l'établissement jetait une
grande lueur dans les quatre rues qui se joitrnent de-
vant elle. Une file de fiacres attendait la sortie.
Forestier entrait, Duroy l'arrêta :

— Nous oublions de passer au guichet.


16 BEL-AMI

L'autre répondit d'un ton important.


— Avec moi on ne paye pas.
Quandil s'approcha du contrôle, les trois contrô-
leurs le saluèrent. Celui du milieu lui tendit la main.
Le journaliste demanda :

— Avez- vous une bonne loge ?


— Mais, certainement, monsieur Forestier.
Il prit le coupon qu'on lui tendait, poussa la porte
matelassée, à battants garnis de cuir, et ils se trouvè-
rent dans la salle.
Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un très
fin brouillard, les parties lointaines, la scène et l'autre
côté du théâtre. Et s'élevant sans cesse, en minces fi-
lets blanchâtres, de tous les cigares et de toutes les ciga-
rettes que fumaient tous ces gens, cette brume légère
montait toujours, s'accumulait au plafond, et formait,
sous le large dôme, autour du lustre, au-dessus de la
galerie du premier chargée de spectateurs, un ciel en-
nuagé de fumée.
Dans le vaste corridor d'entrée qui mène à la pro-
menade circulaire, où rôde la tribu parée des filles,
mêlée à la foule sombre des hommes, un groupe de
femmes attendait les arrivants devant un des trois
comptoirs où trônaient, fardées eit défraîchies, trois
marchandes de boissons et d'amour.
Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leurs dos
et les visages des passants.
Forestier ouvrait les g^î'oupes, avançait vite, en
homme qui a droit à la considération.
Il s'approcha d'une ouvreuse : —
La loge dix-sept ?
— dit-il.
— Par ici, monsieur.
Et on les enferma dans une
petite boîte en bois, dé-
couverte, tapissée de rouge, et qui contenait quatre
chaises de mêijne couleur, si rapprochées qu'on pou-
vait à peine se glisser entre elles. Les deux amis s'as-
sirent et, à droite comme à gauche, suivant une lon-
;

gue ligne aiTondie aboutissant à la scène par les deux


bouts, une suite de cases semblables contenait des
BEL-AMI 17

gens assis également et dont on ne voyait que la tête


et la poitrine.
Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant,
un grand, un moyen, un petit, faisaient, tour à tour,
des exercices sur un trapèze.
Le grand s'avançait d'abord, à pas courts et rapides,
en souriant, et saluait avec un mouvement de la main
comme pour envoyer un baiser.
On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles
des bras et des jambes il gonflait sa poitrine pour
;

dissimuler son estomac trop saillant et sa figure


;

semblait celle d'un garçon coiffeur, car une raie soi-


gnée ouvrait sa chevelure en deux parties égales, juste
au milieu du crâne. Il atteignait le trapèze d'un bond
gracieux, et, pendu par les mains, tournait autour
comme une roue lancée ou bien, les bras roides, le
;

corps droit, il se tenait immobile, couché horizontale-


ment dans le vide, attaché seulement à la barre fixe
par la force des poignets.
Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en sou-
riant sous les ap'plaudissements de l'orchestre, et allait
se coller contre le décor, en montrant bien, à chaque
pas, la musculature de sa jambe.
Le second, moins haut, plus trapu, s'avançait à son
tour et répétait le môme exercice, que le dernier recom-
mençait encore, au milieu de la faveur plus marquée
du public.
Mais Duroy ne s'occupait guère du spectacle, et, la
tête tournée, regardait sans cesse derrière lui le
il

grand promenoir plein d'hommes et de prostituées.


Forestier lui dit « Remarque donc l'orchestre
: rien :

que des bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants,


de bonnes têtes stupides qui viennent pour voir Aux
loges, des boulevardiers, quelques artistes, quelques
filles de demi-choix et, derrière nous, le plus drôle de
;

mélange qui soit dans Paris. Quels sont ces hommes ?


Observe-les. Il y a de tout, de toutes les professions et
de toutes les castes, mais la crapule domine. Vcici des
employés, employés de banque, de magasin, de minis-
tère, des reporters, des souteneurs, des officiers en
18 BEL-AMÎ

bourgeois, des gommeux en habit, qui viennent de dîner


au cabaret et qui sortent de l'Opéra avant d'entrer aux
Italiens, et puis encore tout un monde d'hommes sus-
pects qui défient l'analj'se. Quant aux femmes, rien
qu'une marque la soupeuse de l'Américain, la fille à
:

un ou deux louis qui guette l'étranger de cinq louis et


prévient ses habitués quand elle est libre. On les con-
naît toutes depuis six ans on les voit tous les soirs,
;

toute l'année, aux mêmes endroits, sauf quand elles


font une station hygiénique à Saint-Lazare ou à
Lourcine. »
Duroy n'écoutait plus. Une de ces femmes, s'étant
accoudée à leur loge, le regardait. C'était une grosse
brune à la chair bla* ^hie par la pâte, à l'œil noir, al-
longé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils
énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la
soie sombre de sa robe et ses lèvres peintes, rouges
;

comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bes-


tial, d'ardent, d'outré, mais qui allumait le désir cepen-
dant.
Elle appela, d'un signe de tête, une de ses amies qui
passait, une blonde aux cheveux rouges, grasse aussi,
et elle lui dit d'une voix assez forte pour être enten-
due : —
Tiens, v'ià un joli garçon s'il veut de moi pour:

dix louis je ne dirai pas non.


Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la
cuisse de Duroy —
C'est pour toi, ça tu as da succès,
: :

mon cher. Mes compliments.


L'ancien sous-off avait rougi ; et il tâtait, d'un mou-
vement machinal du doigt, les deux pièces d'or dans
la poche de son gilet.
Le rideau s'étaitbais-sé l'orchestre maintenant
;

jouait une valse.


Duroy dit : —
Si nous faisions un tour dans la ga-
lerie ?
— Comme tu voudras.
entraînés dans le cou-
Ils sortirent, et furent aussitôt
rant promeneurs. Pressés, poussés, serrés, baJ-
des
lottés, ils allaient, ayant devant les yeux un peuple de
chapeaux. Et les filles, deux par deux, passaient dans
BEL-AMI 19

cette foule d'hommes, la traversaient avec facilité, glis-


saient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos,
comme si elles eussent été Lien chez elles, bien à l'aise,
à la façon des poissons dans l'eau, au milieu de ce flot
de mâles.
Duroy, ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l'air
vicié par le tabac, par l'odeur humaine et les parfums
des drôîesses. Mais Forestier suait, soufflait, toussait.
— Allons au jardin, —
dit-il.

Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une es-


pèce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de
mauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des
thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient
sur des tables de zinc.
— Encore un bock ? —
demanda Foresiier.
— Oui, volontiers.
Ils s'assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s'arrêtait, puis de-
mandait avec un sourire banal M'offrez -vous quelque
:

chose, monsieur ? —
Et comme Forestier répondait :

Un verre d'eau à la fontaine, —
elle s'éloignait en mur-
murant : — Va donc, mufle I

Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout à


l'heure derrière la loge des deux camarades reparut,
marchant ai'rogamment, le bras passé sous celui de la
gi'osse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de
femmes, bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs
yeux se fussent dit déjà des choses intimes et secrètes ;

et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en


face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda
d'une voix claire —
Garçon, deux grenadines
: IFo-—
restier, surpris, prononça : —
Tu ne te gènes pas, toi !

Elle répondit : —
C'est ton ami qui me séduit. C'est
vraiment un joli garçon. Je crois qu'il me ferait faire
des folies I

Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retrous-


sait sa moustache frisée en souriant d'une façon niaise.
Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent
d'un seul trait puis elles se levèrent, et la brune, avec
;
20 BEL-AMI

un petit salut amical de la tête et un léger coup d'é-


ventail sur le bras, dit à Duroy Merci, mon chat. : —
Tu n'as i>as la parole facile.
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire Dis donc, mon vieux,
: —
sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des fem-
mes? II faut soigner ça. Ça peut te mener loin. Il —
se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des
gens qui pensent tout haut : —
Cest encore par elles
qu'on arrive le plus vite.
Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il
demanda —
Est-ce que tu restes encore? Moi, je vais
:

rentrer, j'en ai assez.


L'autre murmura —
Oui, je reste encore un peu. Il
:

n'est pas tard-


Forestier se leva : — Eh bien
adieu, alors. A demain.
I

N'oublie pas ? 17, rue Fontaine, sept heures et demie.


— C'est entendu à demain. Merci.;

Ils se serrèrent la main, et le journaliste s'éloigna.


Dès qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de
nouveau il tâta joyeusement les deux pièces d'or dans
sa poche puis, se levant, il se mit à parcourir la foule
;

qu'il fouillait de l'oeil.


Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et
la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fière
de mendiantes, à travers la cohue des honunes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il
n'osa plus.
La brune lui dit —
As-tu retrouvé ta langue ?
:

Il balbutia :

« Parbleu », sans parvenir à prononcer autre chose


que cette parole.
Ils restaient debout tous les trois arrêtés, arrêtant le
mouvement du promenoir, formant un remous autour
d'eux.
Alors, tout à coup, elle demanda :

— Viens-tu chez moi ?


Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutale-
n-ent :

— Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche.


BEL-AMI 21

Elle sourît avec indifférence : — Ça ne fait rien.


Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres
vingt francs il pourrait facilement se procurer, en loca-
tion, un costume de soirée pour, le lendemain.
n

— Monsieur Forestier, s'il vous plaît î


— Au troisième, la porte à gauche.
Le concierge avait répondu cela d'une voix aimable
où apparaissait une considération pour son locataire.
Et Georges Duroy monta l'escalier.
Il était un peu gêné, intimidé, mal à l'aise. Il portait
un habit pour la première fois de sa vie, et l'ensemble
de sa toilette l'inquiétait II la sentait défectueuse en
tout, par les bottines non vernies mais assez fines ce-
pendant, car il avait la coquetterie du pied, par la che-
mise de quatre francs cinquante achetée le matin môme
au Louvre, et dont le plastron trop mince se cassait
déjà. Ses autres chemises, celles de tous les jours,
ayant des avaries plus ou moins graves, il n'avait pu
utiliser même la moins abîmée.
Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la
jambe, semblait s'enrouler autour du mollet, avait cette
apparence fripée que prennent les vêtements d'occasion
sur les membres qu'ils recouvrent par aventure. Seul,
l'habit n'allait pas mal, s'étant trouvé à peu près justo
pour la taille.
Il montait lentement les marches, le cœur battant,
l'espritanxieux, harcelé surtout par la crainte d'être
aûdicule et, soudain, il aperçut en face de lui un mon-
;

sieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trou-


vaient si près l'un de l'autre que Duroy fit un mouve-
?nent en arrière, puis il demeura stupéfait c'était lui-
:
BEL-AMI 23
!

mémo par une haute glace en pied qui formait


reflété
sur le palier du piemier une longue perspective de ga-
lerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea
mieux qu'il n aurait cru.
N'ayant cbcz lui que son petit miroir à barbe, il
n'avait pu se contempler entièrement, et comme il n'y
voyait que fort mal les diverses parties de sa toiletta
improvisée, il s'exagérait les imperfections, s'affolait à
l'idée d'être grotesque.
Mais voilà qu'en s'apercevant brusquement dans la
glace, il ne s'était pas même reconnu D s'était pris
;

pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait


trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d'œil.
Et m.aintenant, en se regardant avec soin, il recon-
naissait que, vraiment, l'ensemble était satisfaisant.
Alors il s'étudia comme font les acteurs pour ap-
prendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit
des gestes, exprima des sentiments l'étonnement, le
:

plaisir, l'approbation et il chercha les degrés du sou-


;

rire et les intentions de l'œil pour se montrer galant


auprès des dames, leur faire comprendre qu'on les ad-
mire qu'on les désire.
et
Une porte s'ouvrit dans l'escalier. Il eut peur d'être
surpris et il se mit à monter fort vite et avec la crainte
d'avoir été vu, minaudant ainsi, par quelque invité de
son ami.
En arrivant au second étage, il aperçut une autre
glace et il ralentit sa marche pour se regarder passer.
Sa tournure lui parut vraiment élégante. Il marchait
bien. Etune confiance immodérée en lui-môme emplit
son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-Kà et son

désir d'arriver, et la résolution qu'il se connaissait et


l'indépendance de son esprit. Il avait envie de courir,
de sauter en gravissant le dernier étage. Il s'arrêta
-levant la troisiènrie glace, frisa sa moustache d'un
mouvement qui lui était familier, ôta son chapeau pour
rajuster sa chevelure, et murmura à mi-voix, comme
il faisait souvent : « Voilà une excellente invention. »

Puis, tendant la main vers le timbre, il sonna-


La porte s'ouvrit presque aussitôt, et il se trouva cr:
24 BEL-AMI

Présence d'un valet en habit noir, grave, ras<5, si parfait


de tenue que Duroy se troubla de nouveau sans com-
prendre d'où lui venait cette vague émotion d'une in- :

consciente comparaison, peut-êta-e, entre la coupe de


leurs vêtements. Ce laquais, qui avait des souliers ver-
nis, demanda, en prenant le pardessus que Duroy te-
nait sur son bras par peur de montrer les taches :

— Qui dois- je annoncer ?


Et il jeta le nom derrière une portière soulevée, dans
un salon où il fallait entrer.
Mais Duroy, tout à coup perdant son aplomb, se
sentit perclus de crainte, haletant. Il allait faire son
premier pas dans l'existence attendue, rêvée. Il s'a-
vança, pourtant. Une jeune femme, blonde, était debout
qui l'attendait, toute seule, dans une grande pièce bien
éclairée et pleine d'arbustes, comme une sen*e.
Il s'arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était
cette dajcne qui souriait ? Puis il se souvint que Fores-
tier était marié et la pensée que cette jolie blonde élé-
;

gante devait être la femme de son ami acheva de l'ef-


farer.
Il balbutia : —
Madame, je suis... Elle lui tendit la
main : —
Je le sais, monsieur. Charles m'a raconté
votre rencontre d'hier soir, et je suis très heureuse qu'il
ait eu la bonne inspiration de vous prier de dîner avec
nous aujourd'hui.
Il rougit jusqu'aux oreilles, ne sachant plus que dire ;

et il se sentait examiné, inspecté des pieds à la tête,


pesé, jugé.
Il avait envie de s'excuser, d'inventer une raison pour
expliquer les négligences de sa toilette mais il ne ;

trouva rien, et n'osa pas toucher à ce sujet difficile.


Il s'assit sur un fauteuil qu'elle lui désignait, et
quand il sentit plier sous lui le veloure élastique et
doux du siège, quand il se sentit enfoncé, appuyé,
étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les
bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui
sembla qu'il entrait dans une vie nouvelle et char-
mante, qu'il prenait possession de quelque chose de
délicieux, qu'il devenait cfuelqu'un, qu'il était sauvé et ;
BEL-AMI l'Cî

il regarda Mme Forestier dont les yeux ne ravaieat


point quitté.
Elle était vêtue d'une robe de cachemire bleu pâle
qui dessinait bien sa taille souple et sa poitrine grasse.
La chair des bras et de la gorge sortait d'une mouss?
de dentelle blanche dont étaient garnis le corsage et les
courtes manches et les cheveux relevés au sommet de
;

la tête, frisant un peu sur la nuque, faisaient un léger


nuage de duvet blond au-dessus du cou.
Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait,
sans qu'il sût pourquoi, celui de la fille rencontrée la
veille aux FoUes-Bergère. Elle avait les yeux gris, d'un
gris azuré qui en rendait étrange l'expression, le nez
mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu, une
figure irrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et
de malice. C'était un de ces visages de femme dont cha-
que ligne révèle une grâce particulière, semble avoir
une signification, dont chaque mouvement paraît dire
ou cacher quelque chose.
Après un court silence, elle lui demanda Vous : —
êtes depuis longtemps à Paris?
Il répondit, en reprenant peu à peu possession de
lui : —
Depuis quelques mois seulement, madame. J'ai
un emploi dans les chemins de fer mais Forestier m'a
;

laissé œpérer que je pourrais, grâce à lui, pénétrer


dans le journalisme.
Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant et ;

elle murmura en baissant la voix Je sais.


: —
Le timbre avait tinté de nouveau. Le valet annonça :

— Madame de Marelle.
C'était une petite brune, de celles qu'on appelle des
brunettes.
Elle entra d'une allure alerte ; elle semblait dessinée,
moulée des pieds à la tête dans une robe sombre toute
simple.
Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs,
violemment, semblait marquer sa physio-
attirait l'œil
nomie, accentuer son caractère spécial, lui donner la
note vivo et brusque qu'il fallait.
20 BEL-AMI

Une fiîlelte en robe courte la suivait Mme Forestier


s'élança :


Bonjour, Clotllde.

Bonjour, Madeleine.
Elles s'embrassèrent. Puis l'enfant traidit son front
avec une assurance de grande personne, en pronon-
çant :


Bonjour, cousine.
Mme Forestier la baisa puis fit les présentations :
;

— Monsieur Georges Duroy, un bon camarade de


Charles.
— ^Ime de Marelle, mon amie, un peu ma parente.
Elle ajouta : —
savez, nous sommes ici sans
Vous
cérémonie, sans façon et sans pose. C'est entendu, n^est^
ce pas ?
Le jeune homme s'inclina.
Mais la pt>rte s'ouvrit de nouveau, et un petit gros
monsieur, court et rond, parut, donnant le bras à ur<e
grande et belJe femme, plus haute que lui, beaucoup
plus jeune, de manières distinguées et d'allure giave.
C'était M. Walter, député, financier, honmie d'argent
et d'affaires, juif et méridional, directeur de la Vie
Française, et sa femme, née Basile-Ravalau, fille du
banquier de ce nom.
Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, très
élégunt, et Norbert de Varenne, dont le col d'habit lui-
sait, un peu ciré par le frottement des longs cheveux
qui tombaient jusqu'aux épaules, et semaient dessus
quelques grains de poussière blanche.
Sa cravate, mal nouée, ne semblait pas à sa première
sortie. Il s'avança avec des grâces de vieux l)eau et,
prenant la main de Mme Forestier, mit un baiser sur
son poignet Dans le mouvement qu'il fit en se bais-
sant, sa longue chevelure se répandit comme de l'eau
sur le bras nu de la jeune femme.
Et Forestier entra à son tour, en s'excusant d'être
en retard. Mais il avait été retenu au journal par l'af-
faire Morel. M. Morel, dépxité radical, venait d'adresser
une question au ministère sur une demande de crédit'
relative à la colonisation de l'Algérie.
BEL-AMI 27.

Le domestîgue cria : — Madame est servie ! i

Et on passa dans la salle à manger. '

Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa


fi] le. Il se sentait de nouveau gêné, ayant peur de com-

mettre quelque erreur dans le maniement convention-


nel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y
en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu. Que
pouvait-on boire dans celui-là ?
On ne dit rien pendant qu'on mangeait le potage,
puis Norbert de Varenne demanda : — Avez-vous lu ce
procès Gauthier? Quelle drôle de chose!
Et on discuta sur ce cas d'adultère compliqué de
chajitage. On n'en parlait point comme on parle, au
sein des familles, des événements racontés dans les
feuilles publiques, mais comme on parle d'une maladie
entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne
s'indignait pas, on ne s'étonnait pas des faits ; on en
cherchait les causes profondes, secrètes, avec une
curiosité professionnelle et une indifférence absolue pour
le crime lui-môme. On tAchait d'expliquer nettement
les origines des actions, de déterminer tous les phéno-
mènes céré-braux dont était né le drame, résultat scien-
tifique d'un état d'esprit particulier. Les femmes aussi
se passionnaient à cette poursuite, à ce travail. Et
d'autres événements récents furent examinés, commen-
tés, tournés sous toutes leurs faces, pesés à leur va-
leur, avec ce coup d'œîl pratique et cette manière de
voir s:péciale des marchands de nouvelles, des débitants
de comédie humaine à la ligne, comme on examine,
comme on retourne et comme on pèse, chez les com-
merçants, les objets qu'on va livrer au public.
Puis il fut question d'un duel, et Jacques Rival prit
la parole. Cela lui appartenait personne autre ne pou-
:

vait traiter cette affaire.


Duroy n'osait point placer un mot. Il regardait par-
fois sa voisine, dont la gorge ronde le séduisait. Un
diamant tenu par un fil d'or pendait au bas de l'oreiile,
comme une goutte d'eau qui aurait glissé sur la chair.
De temps en temps, clic faisait une remarque qui évcil-
leÂi toujouvt ue i^nurire «ur las lèvrwv Kli45 sva^lt un
28 BEL-AMI

esprit drôle, gentil, inattendu, un esprit do gamine ex-


périmentée qui voit les choses avec insouciance et les
juge avec un scepticisme léger et bienveillant.
Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui
faire, et, ne trouvant rien, s'occupait de sa fille, lui
il

versait à boire, lui tenait ses plats, la servait. L'en-


fant, plus sévère que sa mère, remerciait avec une voix
grave, faisait de courts saluts de la tête : —Vous êtes
bien aimable, monsieur, — et elle écoutait les grandes
personnes d'un petit air réfléchi.
Le dîner était fort bon, et chacun s'extasiait. M. Wal-
ter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et
considérait d'un regard oblique, glissé sous ses lunet-
tes, les mets qu'on lui présentait. Norbert de Varenne
lui tenait tête et laissait tomber parfois des gouttes de
sauce sur son plastron de chemise.
Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait
avec sa femme des regards d'intelligence, à la façon de
compères accomplissant ensemble une besogne difficile
et qui marche à souhait
Les visages devenaient rouges, les voix s'enflaient.
De moment en moment, le domestique murmurait à
l'oreille des convives « Corton
: —
Château-Laroze ? »
Duroy avait trouvé le corton de son goût et il laissait
chaque fois emplir son verre. Une gaité délicieuse en-
trait en lui ;une gaité chaude, qui lui montait du
ventre à la tête, lui courait dans les membres, le péné-
trait tout entier. U se sentait envahi par un bien-être
complet, un bien-être de vie et de pensée, de corps et
d'âme.
Et une envie de parler lui venait, de se faire remar-
quer, d'être écouté, apprécié comme ces hommes dont
on savourait les moindres expressions.
Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les
idées les unes aux autres, sautant d'un sujet à l'autre
sur un mot, un rien, après avoir fait le tour des événe-
ments du jour et avoir effleuré, en passant, mille ques-
tions, revint à la grande interpellation de M. Morel sur
la colonisation de l'Algérie.
M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisant.'-
BEL -AMI 2P

ries,car il avait l'esprit sceptique et gras. Forestier ra-


conta son article du lendemain. Jacques Pdval réclama
un gouvernement militaire avec des concessions de
terre accordées à tous les officiers après trente années
de service colonial.
— De cette façon, disait-il, vous créerez une société
énergique, ayant appris depuis longtemps à connaître
et à aimer le pays, sachant sa langue et au courant de
toutes ces graves questions locales auxquelles se heur-
tent infailliblement les nouveaux venus,
Norbert de Varenne l'interrompit :

— Oui... ils sauront tout, excepté l'agriculti'.re. Ils


parleront l'arabe, mais ils ignoreront comment on re-
pique des betteraves et comment on sème du blé. Ils
seront même forts en escrime, mais très faibles sur les
engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largem.ent ce
?ays neuf à tout le monde. Les hommes intelligents s'y
feront une place, les autres succomberont. C'est la loi
sociale.
Un léger silence suivit. On souriait.
Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris
par le son de la voix, comme s'il ne s'était jamais en-
tendu parler : —
Ce qui manque le plus là-bas, c'ea^ la
bonne terre. Les propriétés vraiment fertiles coûtent
aussi cher qu'en France, et sont achetées, comme place-
ments de fonds, par des Paiisiens très riches. Les vrais
colons, les pauvres, ceux qui s'exilent faute de pain,
sont rejetés dans le désert, où il ne pousse rien, par
manque d'eau.
Tout le monde le regardait. Il se sentit rougir. M.
Walter demanda : — Vous connaissez l'Algérie, mon-
sieur ?
Il répondit « Oui, monsieur, j'y suis resté vingt-huit
:

mois, et j'ai séjourné dans les trois provinces. »


Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert
de Varene l'interrogea sur un détail de mœurs qu'il
tenait d'un officier. Il s'agissait du M;:ab, cette étrange
petite république arabe née au milieu du Sahara, dans
la partie la plus desséchée de cette ré.:^ion brûlante.
Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les
30 BEL-AMI

mœurs de ce singulier pays,où les gouttes d'eau (mt la (

valeur de où chaque habitant est tenu à tous les


l'or,
services publics, où la probité commerciale est poussée
plus loin que chez les peuples civilisés
Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par
le vin et par le désir de plaire il raconta des anec-
;

dotes de régiment, des traits de la vie arabe, des aven-


tures de guerre. Il trouva même quelques mots colorés
pour exprimer ces contrées jaunes et nues, intermi-
nablement désolées sous la flamme dévorante du soleil.
Toutes les femmes avaient les yeux sur lui. Mme
Walter murmura de sa voix lente « Vous feriez avec
:

vos souvenirs une charmante série d'articles. » Alors


Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre
de ses lunettes, comme il faisait pour bien voir les vi-
sages. Il regardait les plats par-dessous.
Forestier saisit le moment : —
Mon cher patron, je
vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy, en vous de-
mandant de me l'adjoindre pour le service des infor-
mations politiques. Depuis que Marambot nous a quit-
tés, je n'ai personne pour aller prendre des rensei-
gnements urgents et confidentiels, et le journal en
souffre.
Le père Walter devint sérieux et releva tout à fait ses
lunettes pour regarder Duroy bien en face. Puis il dit :

— Il est certain que M. Duroy a un esprit original. S'il


veut bien venir causer avec moi, demain à trois heures,
nous arrangerons ça. — Puis, après un silerkce, et se
tournant tout à fait vers le jeune homme : —
Mais
faites-nous tout de suite une peiite série fantaisiste
sur l'Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous
mêlerez à ça la question de la colonisation, comme tout
à l'heure. C'est d'actualité, tout à fait d'actualité, et je
suis sûr que ça plaira beaucoup à nos lecteurs. Mais
dépêchez-vous II me faut le premier article pour
I

demain ou après-demain, pendant qu'on discute à la


Chambre, afin d'amorcer le public
Mme Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu'elle
mettait en tout et qui donnait un air de faveurs à ses
paroles : — Et vous avez un titre charmant Souvenirs
:
BEL-AMI 31

rf*Mn chasseur d'Afrique; n'est-ce pas, monsieur Nor-


bert?
Le vieux poète, arrivé tard à la renommée, détestait
et redoutait les nouveaux venus. Il répondit d'un air

— Oui, excellent, à condition que la suite soit dans


la note, car c'est là la grande difficulté ; la note juste,
ce qii'en musique on appelle le ton.
Mme Forestier couvrait Duroy d'un regard pTotec-
teur et souriant, d'un regard de connaisseur qui sem-
blait dire « Toi, tu arriveras. » Mme de Marelle s'était,
:

à plusieurs reprises, tournée vers lui, et le diamant de


son oreille tremblait sans cesse, comme si la fine goutte
d'eau allait se détacher et tomber.
La petite fille demeurait immobile et grave, la tête
baissée sur son assiette.
Mais le domestique faisait le tour de la table, versant
dans les verres bleus du vin de Johannisberg et Fores- ;

tier i>ortait un toast en saluant M. Walter « A la lon- :

gue prospérité de la Vie Française ! »


Tout le monde s'inclina vers le Patron, qui souriait,
et Duroy, gris de triomphe, but d'un trait. D aurait vidé
de même une barrique entière, lui semblait-il il aurait ;

mangé un bœuf, étranglé un lion. 11 se sentait dans les


membres une vigueur surhumaine, dans l'esprit une
résolution invincible et une espérance infinie. Il était
chez lui, maintenant, au milieu de ces gens il venait ;

d'y prendre position, d'y conqfuérir sa place. Son regard


se posait sur les visages avec une assurance nouvelle,
et il osa, pour la première fois, adresser la parole à sa
voiiîine :

— Vous avez, madame, les plus jolies boucles d'oreiJ-


les que j'aie jamais vues.
Elle se tourna vers lui en souriant C'est une idée
: —
à moi de pendre des diamants comme ça, simplement
au bout d'un fil. On dirait vraiment de la rosée, n'est-ce
pas?
Il murmura, coniuâ de son audace et tremblant de
dire une sottise :
32 BEL-AMI

— C'est charmant... mais l'oreille aussi fait vaJolr


/a chose.
Elle le remercia d'un regard, d'un de ces clairs re-
gards de femme qui pénètrent jusqu'au cœur.
Et comme il tournait la tête, il rencontra encore les
yeux de Mme Forestier, toujours bienveillants, mais il
crut y voir une gaîté plus vive, une maJice, un encou-
ragement.
Tous les hommes maintenant parlaient en même
temps, avec des gestes et des éclats de voix on discu-
;

tait le gi'and projet du chemin de fer métropolitain. Le


sujet ne fut épuisé cfu'à la fin du dessert, chacun ayant
une quantité de choses à dire sur la lenteur des com-
munications dans Paris, les inconvénients des tram-
ways, les ennuis des omnibus et la grossièreté des co-
chers de fiacre.
Puis on quitta la salle à manger pour aller prendre
le café. Duroy, par plaisanterie, offrit son bras à la
petite fille. Elle le remercia gravement, et se haussa
sur la pointe des pieds pour arriver à i>oser la main
sur le coude de son voisin.
En entrant, dans le salon, il eut de nouveau la sensa-
tion de pénétrer dans une serre. De grands palmiers
ouvraient leurs feuilles élégantes dans les quatre coins
de la pièce, montaient jusqu'au plafond, puis s'élargis-
saient en jets d'eau.
Des deux côtés de la cheminée, des caoutchoucs,
ronds comme des colonnes, étageaient l'une sur l'autre
leurs longues feuilles d'un vert sombre, et sur le piano
lieux arbustes inconnus, ronds et couveits de fleurs,
l'un tout rose et l'autre tout blanc, avaient l'air de
plantes factices, invraisemblables, trop belles pour être
vraies.
L'air était frais et pénétré d'un parfum vague, doux,
qu'on n'aurait pu définir, dont on ne pouvait dire le
nom.
Et le jeune homme, plus maître de lui, considéra
avec attention l'appartement. Il n'était pas grand rien ;

n'attirait le regard en dehors des arbustes aucune


;

coulexir vive ne frappait mais on se sentait à son aise


;
BEL-AMI 33

dedans, on se sentait tranquille, reposé il enveloppait


;

doucement, il plaisait, mettait autour de corps quelque


chose comme une caresse.
Les murs étaient tendus avec une étoffe ancienne
d'un violet passé, criblée de petites fleurs de soie jaune
grosses comme des mouches.
Des portières en drap bleu-gris, en drap de soldat, où
l'on avait brodé çfuelques œillets de soie rouge, retom-
baient sur les portes et les sièges, de toutes les for-
;

mes, de toutes les gi'andeurs, éparpillés au hasard dans


l'appartement, chaises longues, fauteuils énormes ou
minuscules, poufs et tabourets, étaient couverts de soie
Louis XVI ou de beau velours d'Utrecht, fond crème à
dessins grenat.
— Prenez-vous du café, monsieur Duroy ?
Et Mme Forestier lui tendait une tasse pleine, avec
ce sourire ami qui ne quittait point sa lèvre.
— Oui, madame, je vous remercie.
11 reçut la tasse, et comme il se penchait plein d'an-
goisse pour cueillir avec la pince d'argent un morceac
de sucre dans le sucrier que portait la petite fille, Ift
jeune femme lui dit à mi-voix :

— Faites donc votre cour à Mme Walter.


Puis elle s'éloigna avant qu'il eût pu répondre un
mot.
Il but d'abord son café qu'il craignait de laisser tom-
ber sur le tapis puis, l'esprit plus libre, il chercha un
;

moyen de se rapprocher de la femme de son nouveau


directeur et d'entamer une conversation.
Tout à coup il s'aperçut qu'elle tenait à la main sa
tasse vide et, comme elle se trouvait loin d'une table,
;

elle ne savait où la poser. Il s'élança.


— Permettez, madame.
— Merci, monsieur.
Il emporta la tasse, puis il revint : — Si vous saviez,
madame, quels bons moments m'a fait passer la Vie
Française quand j'étais là-bas dans le désert. C'est
vraiment le seul journal qu'on puisse lire hors de
France, pai'ce qu'il est plus littéraire, plus spirituel et
3^ BEL-AMI

moins monotone que tous les autres. On trouve de tout


là dedans.
Elle sourit avec une indifférence aimable, et répondit
gravement :

— M. Walter a eu bien du mal pour créer ce type


de journal, qui répondait à un besoin nouveau.
Et ils se mirent à caihser. Il avait la parole facile et
banale, du charme dans la voix, beaucoup de grâce
dans le regard et une séduction irrésistible dans la
moustache. Elle s'ébouriffait sur sa lèvre, crépue, fiisée,
jolie, d'un blond teinté de roux avec une nuance plus
pâle dans les poils hérissés des bouts.
Ilo parlèrent de Paris, des environs, des bords de
îa Seine, des villes d'eaux, des plaisirs de l'été, de toutes
les choses courantes sur lesquelles on peut discourii'
indéfiniment sans se fatiguer l'esprit.
Puis, comme M. Norbert de Varenne s'approchait, un
verre de liqueur à la main, Duroy s'éloigna par dis-
crétion.
Mme de Marelle, qui venait de causer avec Mme Fo-
restier, l'appela: — Eh bien monsieur, lui dit-elle
!

brusquement, vous voulez donc tâter du journalisme ?


Alors il parla de ses projets, en termes vagues, puis
recommença avec elle la conversation qu'il venait
d'avoir avec Mme Walter mai:?, comme il possédait
;

mieux son sujet, il s'y montra supérieur, répétant


comme de lui des choses qu'il venait d'entendre. Et
sans cesse il regardait danp les yeux sa voisine, comme
pour donner à ce qu'il disait un sens profond.
Elle lui raconta à son tour des anecdotes, avec un
entrain facile de femme qui se sait spirituelle et qui
veut toujours être drôle ;et, devenant familière, elle
posait la main sur son bras, haïssait la voix pour dire
des riens, qui prenaient ainsi un caractère d'intimité.
Il s'exaltait intérieurerjent à frôler cette jeune femme
qui s'occupait de lui. Il aurait voulu tout de suite se
dévouer pour elle, la défendre, montrer ce qu'il valait,
et les retards qu'il mettait à lui répondi-e indiquaient
la préoccupation de sa nensée.
BEL-AMI 35

Mais tout à coup', sans raison, Mme de Marelle appe-


lait « Laurine
: » et la petite fille s'en vint.
!

— Assieds-toi là, mon enfant, tu aurais froid près de


la fenêtre.
Et Duroy fut pris d'une envie folle d'embrasser !a
fillette, comme si quelque chose de ce baiser eût dû
retourner à la mère.
Il demanda d'un ton galant et paternel 'V^oulez- : —
vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ?
L'enfant leva les yeux sur lui d'un air sui-pris. Mme
'o Marelle dit en riant: «Réponds: Je veux bien, —
onsieur, pour aujourd'hui; mais ce ne sera pas tou-
jours comme ça. »
Duroy, s'asseyant aussitôt, pl-it sur son genou Lau-
rine, puis effleura des lèvres les cheveux ondes et fins
de l'enfant.
La mère s'étonna : —
Tiens, elle ne s'est pas sauvée ;

c'est stupéfiant. Elle ne se laisse d'ordinaire embrasser


que par les femmes. Vous êtes irrésistible, monsieur
Duroy.
Il rougit, sans répondre, et d'un mouvement léger il

jambe.
".lançait la petite fille sur sa
Mme Forestier s'approcha, et, poussant un cri d'é-
nnement : —
Tiens, voilà Laurine apprivoisée, quel
. iracle !

Jacques Rival aussi s'en venait, un cigare à la


bouche, et Duroy se leva pour partir, ayant peur de
tràter par quelque mot maladroit la besogne faite, son
œuvre de conquête commencée.
Il salua, prit et serra doucement la petite main ten-
due des femmes, puis secoua avec force la main des
hommes. Il remarqua que celle de Jacques Rival était
sèche et chaude et répondait cordialement à sa pres-
sion celle de Norbert de Varenne, humide et froide et
;

fuyait en glissant entre les doigts celle du père Walter, ;

froide et molle, sans énergie, sans expression; celle de


Forestier, grasse et tiède. Son ami lui dit à mi-voix :

— ppinain, trois heures, n'oublie pas.


—Oh non ne crains rien. !

Oiiand il ge retrouva sur rescalior, ;: ùe •


30 BEL-AMI

descendre en courant, tant sa joie était véhémente, et


il s'élança, enjambant les marches deux par deux ;
mais tout à coup il aperçut, dans la grande glace do
second étage, un monsieur pressé qui venait en gans-
badant à sa rencontre, et il s'arrêta net, honteux
tomme s'il venait d'être surpris en faute.
Puis il se regarda longuement, émerveillé d'être vrai-
ment aussi joli garçon puis il se sourit avec complai-
;

sance puis, prenant congé de son image, il se salua


très bas, avec cérémonie, comme on salue les grands
personnages.
m
Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hé-
sita sur ce qu'il ferait.
Il avait euvie de courir, de rêver, d'aller devairt lui
en songeant à l'avenir et en respirant l'air doux de la
nuit mais la pensée de la série d'articles demandés par
;

le père Walter le poursuivait, et il se décida à rentrer


tout de suite pour se mettre au travail.
Il revint à grands pas, gagna le boulevard extéiùeur,
et le suivit jusqu'à la rue Boursault qu'il habitait. Sa
maison, haute de six étages, était peuplée par vingt
petits ménages ouvriers et bourgeois, et il éprouva en
montant l'escalier, dont il éclairait avec des allumettes-
bougies les maiThes sales où traînaient des bouts de
papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de cui-
sine, une écœurante sensation de dégoût et une hâte
de sortir de là, de loger comme les honïmes riches, en
des demeures propres, avec des tapis. Une odeur lourde
de nourriture, de fosse d'aisances et d'humanité, une
odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu'au-
cun courant d'air n'eût pu chasser de ce logis, l'em-
plissait du haut en bas.
La chambre du jeune homme, au cinquième étage,
donnait, comme sur un abîme profond, sur l'immense
tranchée du chemin de fer de l'Ouest, juste au-dessus de
La sortie dn tunnel, près de la gare des Batignolles
Duroy ouvrit sa fenêti-e ei s'accouda sur l'appui de fer
rouillé.
3» BEL-AMI

Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois


signaux rouges immobiles avaient l'air de gros yeux de
bête et plus loin on en voyait d'autres, et encore d'au-
;

tres, encore plus loin, A tout instant des coups de sifflet


prolongés ou courts passaient dans la nuit, les uns pro-
ches, les autres à peine perceptibles, venus de là-bas, du
côté d'Asnières. Ils avaient des modulations comme des
appels de voix. Un d'eux le rapprochait, poussant tou-
jours son cri plaintif qui grandissait de seconde en se-
conde, et bientôt une grosse lumière jaune apparut,
courant avec un grand bruit et Duroy regarda le long
;

chapelet des wagons s'engouffrer sous le tunnel.


Puis il se dit « Allons, au travail
: » Il posa sa lu-
I

mière sur sa table mais au moment de se mettre à


;

écrire, il s'aperçut qu'il n'avait chez lui qu'un cahier de


papier à lettres.
Tant pis, il l'utiliserait en ouvrant la feuille dans
toute sa grandeur. Il trempa sa plume dans l'encre et
écrivit en tête, de sa plus belle écriture :

Souvenirs d'un chasseur d'Afrique.

Puis il chercha le commencement de la première


phrase.
Il restait le front dans sa main, les yeux fixés sur le
M,rré blanc déployé devant lui.
Qu'allait-il dire? Il ne trouvait plus rien maintenant
de ce qu'il avait raconté tout à l'heure, pas une anec-
dote, pas un fait, rien. Tout à coup il pensa « Il faut :

que je débute par mon départ » Et il écrivit « C'était :

en 1874, aux environs du 15 mai, alors que la France


épuisée se r^osait après les catastrophes de l'année
terrible... »
Et il s'arrêta, ne sachant comment amener ce qui
suivrait, son embarquement, son voyage, ses premières
émotions.
Après dix minutes de réflexion il se décida à remettre
au lendemain la page préparatoire du début, et à fair«
tout de suite une description d'Alger.
Et il traça sur son papier « Alger est une ville tout*
:
BEL-AMI 39

blanche..., » sans parvenir à énoncer autre chose. lî


revoyait en souvenir la jolie cité claire, dégringolant,
comme une cascade de maisons plates, du haut de sa
montagne dans la mer, mais il ne trouvait plus un mot
pour exprimer ce qu'il avait vu, ce gu'il avait senti.
Après un grand effort, il ajouta « Elle est habitée en
:

partie par des Arabes... » Puis il jeta sa plume sur la


table et se leva.
Sur son petit lit de fer, où la place de son corps avait
fait un creux, il aperçut ses habits de tous les jours
jetés là, vides, fatigués, flasques, vilains comme des
hardes de la Morgue. Et, sur une chaise de paille, son
chapeau de soie, son unique chapeau, semblait ouvert
pour recevoir l'aumône.
Ses murs, tendus d'un papier gris à bouquets bleus,
avaient autant de taches que de fleurs, des taches an-
ciennes, suspectes, dont on n'aurait pu dire la nature,
bêtes écrasées ou gouttes d'huile, bouts de doigts grais-
sés de pommade ou écume de la cuvette projetée pen-
dant les lavages. Cela sentait la misère honteuse, la mi-
sère en garni de Paris. Et une exaspération le souleva
contre la pauvreté de sa vie. Il se dit qu'il fallait soitir
de là, tout de suite, qu'il fallait en finir dès le lende-
main avec cette existence besogneuse.
Une ardeur de travail l'ayant soudain ressaisi, il se
rassit devant sa table, et recommença à chercher des
phrases pour bien raconter la physionomie étrange et
charmante d'Alger, cette antichambre de l'Afrique mys-
térieuse et profonde, l'Afrique des Arabes vagabonds et
des nègres inconnus, l'Afrique inexplorée et tentante,
dont on nous montre parfois, dans les jardins publics,
les bêtes invraisemblables qui semblent créées pour des
contes de fées, les autruches, ces poules extravagantes,
les gazelles, ces chèvres divines, les girafes surpre-
nantes et grotesques, les chameaux graves, les hippo-
piotames monstrueux, les rhinocéros informes, et les
gorilles, ces frères effrayants de l'homme.
Il sentait vaguement des pensées lui venir ; il les
aurait dites, peut-être, mais il ne les pouvait point for-
mulw avec des mots écrits. Et son impuissance Tenfié-
'

40 BEL-AMI

vrant, il se leva de nouveau, les mains humide» de


sueur et le sang battant aux tempes.
Et ses yeux étant tombés sur la note de sa blanchis-
seuse, montée, le soir même, par le concierge, il fut
'

saisi brusquement par un désespoir éperdu. Toute sa


,joie disparut en une seconde, avec sa confiance en lui
et sa foi dans l'avenir. C'était fini tout était fini, il ne
;

'ferait rien il ne serait rien


; ; il se sentait vide, inca-

pable, inutile, condamné.


Etretourna s'accouder à la fenêtre, juste au mo-
il

ment où un train sortait du tunnel avec un bruit subit


et violent. Il s'en allait là-bas, à travers les champs et
les plaines, vers la mer. Et le souvenir de ses parents
entra au cœur de Duroy.
Il allait passer près d'eux, ce convoi, à quelques lieues
seulement de leur maison. Il la revit, la petite maison,
au haut de la côte, dominant Rouen et l'immense vallée
de la Seine, à l'entrée du village de Candeleu.
Son père et sa mère tenaient un petit cabaret, une
guinguette où les bourgeois des faubourgs venaient dé-
jeuner le dimanche A la Belle-Vue. Ils avaient voulu
:

faire de leur fils un monsieur et l'avaient mis au col-


lège. Ses études finies et son baccalauréat manqué, il
était parti pour le ser\nce avec l'intention de devenir
officier, colonel, général. Mais dégoûté de l'état militaire
bien avant d'avant d'avoir fini ses cinq années ,il avait
rêvé de faire fortune à Paris.
Il y était venu, son temps expiré, malgré les prières

du père et de la mère, qui, leur songe envolé, voulaient


le garder maintenant. A son tour, il espérait un avenir ;

il entrevoyait le triomphe au moyen d'événements en-


core confus dans son esprit, qu'il saurait assurément
faire naître et seconder.
Il avait eu au régiment des succès de garnison, des
bonnes fortunes faciles et même des aventures dans un
monde plus élevé, ayant séduit la fille d'un percepteur,
qui voulait tout quitter pour le suivre, et la femme d'un
avoué, qui avait tenté de se noyer par désespoir d'être
délaissée.
Ses camarades disaient de lui : « C'est un malin, c'est
BEL-AMI 41

un roublard, c'est un débrouillard qui saura se tirer


d affaire. »Et il s'était promis en effet d'être un malin,
un roublard et un débrouiliard.
Sa conscience native de Normand, frottée par la pra-
tique quotidienne de l'existence de garnison, distendue
par les exemples de m.araudages en Afrique, de bénefs
illicites, de supercheries suspectes, fouettée aussi par les
idées d'honneur qui ont cours dans l'armée, par les
bravades militaires, les sentiments patriotiques, les
histoires magnanimes racontées entre sous-offs et par
la gloriole du métier, était devenue une sorte de boîte à
triple fond où l'on trouvait de tout.
Mais le désir d'arriver y régnait en maître.
Il s'était remis, sans s'en apercevoir, à rêvasser,
comme il faisait chaque soir. Il imaginait une aventure
d'amour magnifique qui l'amenait, d'un seul coup, à la
réalisation de son espérance. Il épousait la fille d'un
banquier ou d'un grand seigneur rencontrée dans la rue
et conquise à première vue.
Le sifflet strident d'une locomotive qui, sortie toute
seule du tunnel, comme un gros lapin de son terrier, et
courant à toute vapeur sur les rails, filait vers le ga-
rage des machines, où elle allait se reposer, le réveilla
de son songe.
Alors ressaisi par l'espoir confus et joyeux qui han-
tait toujours son esprit, il jeta, à tout hasard, un baiser
dans la nuit, un baiser d'amour vers l'image de la
femme attendue, un baiser de désir vers la fortune con-
voitée. Puis il ferma sa fenêtre et commença à se dé-
vêtir en murmurant :

«Bah, je serai mieux disposé demain matin. Je n'ai


pas l'esprit libre ce soir. Et, puis, j'ai peut-être aussi un
peu trop bu. On ne travaille pas bien dans ces condi-
tions-là. »
Il se mit au lit, souffla sa lumière, et s'endormit pres-
que aussitôt.
Il se réveilla de bonne heure, comme on s'éveille aux
jours d'espérance vive ou de souci, et, sautant du lit, il
alla ouvrir sa fenêtre pour avaler une bonne tasse d'air
frais, comme il disait.
42 BEL-AMI

Les maisons de la rue de Rome, en face, de l'autre


côté du lai-ge fossé du: chemin de fer, éclatantes dans la
lumière du soleil levant, semblaient peintes avec de la
clai^té blanche. Sur la droite, au loin, on apercevait les
coteaux d'Argenteuil, les hauteurs de Sannois et les
moulins d'Orgemont dans une brume bleuâtre et légère,
semblable à un petit voile flottant et transparent gui
aurait été jeté sur l'horizon.
Duroy demeura quelques minutes à regarder la cam-
murmura « Il ferait bougrement
p'agne lointaine, et il :

bon, là-bas, un jour comme ça, »Puis il songea qu'il


lui fallait travailler, et tout de suite, et aussi envoyer,
moyennant dix sous, le fils de sa conciei-ge dire à son
bureau qu'il était malade.
devant sa table, trempa sa plume dans l'en-
Il s'assit
crier, prit son front dans sa main et chercha des idées.
Ce fut en vain. Rien ne venait.
Il ne se découragea pas cependant. Il pensa « Bah, :

je n'en ai pas l'habitude. C'est un métier à apprendre


comme tous les métiers. Il faut qu'on m'aide les pre-
mières fois. Je vais trouver Forestier, qui me mettra
mon article sur pied en dix minutes. »
Et il s'habilla.
Quand il fut dans la rue, il jugea qu'il était encore
trop tôt pour se présenter chez son ami qui devait dor-
mir tard. Il se promena donc, tout doucement, sous les
arbres du boulevard extérieur.
Il n'était pas encore neuf heures, et il gagna le parc
Monceau tout frais de l'humidité des arrosages.
S'étant assis sur un banc, il se remit à rêver. Uïi
jeune homme allait et venait devant lui, très élégant,
attendant une famûcne sans doute.
Elle parut, voilée, le pied rapide, et, ayant pris
son bras, après une courte poignée de main, ils s'éloi-
gnèrent.
Un tumultueux l:>osoin d'amour entra au cœur de
Duroy, un besoin d'amours distinguées, parfumées, dé-
licates. Il se leva et se lemit en route en songeant è
Forestier. Avait-il de la chance, celui-là !
BEL-AMI 4S

II arriva devant sa porte au moment où son ami sortait.


— Te voilà à cette heure-ci gue me voulais-tu ?
1 !

Duroy, troublé de le rencontrer ainsi comme il s'en


allait, balbutia :

— C'est que... c'est cjue... je ne peux pas arriver à faire


mon article, tu sais, l'article que M. Walter m'a de-
mandé sur l'Algérie. Ça n'est pas bien étonnant, étant
donné que je n'ai jamais écrit. Il faut de la pTatique
pour ça comme pour tout. Je m'y ferai bien vite, j'en suia
sûr, mais, pour débuter, je ne sais pas comment m'y
prendre. J'ai bien les idées, je les ai toutes, et je ne par-
viens pas à les exprimer.
Il s'arrêta, hésitant un peu. Forestier souriait avec
malice :

— Je connais ça..

Duroy reprit : —
Oui, ça doit arriver à tout le monde
en commençant. Eh bien, je venais... je venais te de-
mander un coup de main... En dix minutes tu me met-
trais ça sur pied, toi, tu me montrerais !a tournure qu'il
faut prendre. Tu me donnerais là, une bonne leçon de
style, et sans toi je ne m'en tirerais pas.
L'autre souriait toujours d'un air gai. Il tapa sur le
bras de son ancien camarade et lui dit :

— Va-t-en trouver ma femme, elle t'arrangera ton


affaire aussi bien que moi. Je l'ai dressée à cette be-
sogne-là. Moi. je n'ai pas le temps ce matin, sans quoi
je l'aurais fait bien volontiers.
DuToy, intimidé soudain, hésitait, n'osait point :

— Mais, à cette heure-ci, je ne peux pas me présenter


devant elle ?...

— parfaitement. Elle est levée. Tu la trouveras


Si,
dans mon cabinet de travail, en train de mettre en
ordre des notes pour moi.
L'autre refusait de monter.
— Non... ça n'est pas possible...
Forestier le prit par les épaules, le fit pivoter sur ses
talons, et le poussant vers l'escalier —
Maie, va donc,
:

grand serin, quand je te dis d'y aller. —


Tu ne vas pas
me forcer à r^ximper mes trois étages pour te pré-
senter et expliquer ton cas.
44 BEL-AMI

Alors Duroy se décida Merci, : — j'y vais. Je lui dirai


que tu m'as forcé, absolument forcé à venir la
trouver.
— Oui. Elle ne te mangera pas, sois tranquille. Sur-
tout n'oublie pas, tantôt trois heures.
— Oh ne crains rien.
1

Et Forestier s'en alla de son air pressé, tandis que


Duroy se mit à monter lentement, marche à marche,
cherchant ce qu'il allait dire et inquiet de l'accueil qu'il
recevrait.
Le domestique vint lui ouvrir. Il avait un tablier bleu
et tenait un balai dans ses mains.
— Monsieur est sorti, dit-il, sans attendre la question.
Duroy insista : —
Demandez à Mme Forestier si elle
peut me recevoir, et p"révenez-la que je viens de la part
de son mari, que j'ai rencontré dans la rue.
Puis il attendit. L'homme revint, ouvrit une porte à
droite, et annonça : —
Madame attend monsieur.
Elle était assise sur un fauteuil de bureau, dans une
petite pièce dont les murs se trouvaient entièrement
cachés par des livres bien rangés sur des planches de
bois noir. Les reliures de tons différents, rouges, jaunes,
vertes, violettes et bleues, mettaient de la couleur et
de la gaieté dans cet alignement monotone de vo-
lumes.
Elle se retourna, som-iant toujours, enveloppée d'un
peignoir blanc garni de dentelle et elle tendit sa main,
;

montrant son bras nu dans la manche largement ou-


verte.

Déjà ? —
dit-elle puis elle reprit
: Ce n'est : —
point un reproche, c'est une simple question.
Il balbutia : —
Oh madame, je ne voulais pas mon-
!

ter mais votre mari, que j'ai rencontré en bas, m'y a


:

forcé. Je suis tellement confus que je n'ose pas dire ce


qui m'amène.
Elle montrait un siège : —
Asseyez-vous et parlez.
Elle maniait entre deux doigts une plume d'oie en la
tournant agilement et, devant elle, une grande page
;

de papier demeurait écrite à moitié, interrompue à l'ar-


rivée du jeune homme.
,*

BEL-AMI 45

Elle avait l'air chez elle devant cette table de tra-


vail, à l'aisecomme dans son salon, occupée à sa be-
sogne ordinaire. Un j^arfum léger s'envolait du pei-
gnoir, le parfum frais de la toilette récente. Et Duroy
cherchait à deviner, croyait voir le corps jeune et clair,
SprvLS et chaud, doucement enveloppé dans l'étoffe moel-
leuse.
Elle reprit et comme il ne parlait pas Eh bien, : —
dites, qu'est-ce que c'est ?
II murmura, en hésitant —
Voilà... mais vraiment...
:

je n'ose pas... C'est que j'ai travaillé hier soir très tard...
«t, ce matin... très tôt... pour faire cet article sur l'Al-

gérie que M. Walter m'a demandé... et je n'arrive à rien


de bon... j'ai déchiré tous mes essais... Je n'ai pas l'ha-
bitude de ce travail-là, moi et je venais demander à ;

Forestier de m'aider... pwur une fois...


Elle l'interrompit, en riant de tout son cœur, heu-
reuse, joyeuse et flattée : —
Et il vous a dit de venir
me trouver... ? C'est gentil ça...
— Oui, madame. Il m'a dit que vous me tireriez d'em-
barras mieux que lui... Mais, moi, je n'osais pas, je ne
voulais pas. Vous comprenez ?
Elle se leva : —
Ça va être charmant de collaborer
com.me ça. Je suis ravie de votre idée. Tenez, asseyoz-
vous à ma place, car on connaît mon écriture au jour-
nal. Et nous allons vous tourner un article, mais là, un
article à succès.
II s'assit, prit une plume, étala devant lui une feuille
de papier et attendit.
Mme Forestier, restée debout, le regardait faire ses
préparatifs puis elle atteignit une cigarette sur la che-
;

Diînée et alluma :

— Je ne puis pas travailler sans fumer, dit-elle.


Voyons, qu'allez-vous raconter?
II leva la tête vers elle avec étonnement.
^ Mais je ne sais pas, moi, puisque je suis venu vous
trouver pour ça.
Elle reprit : —
Oui, je vous arrangerai la chose. Je
ferai la sauce, mais il me faut le plat.
U demeurait embarrassé enfin il prononça avec hési-
;
4.) RKr-A.-U

tation : —
Je voudrais raconter mon voiage depuis le
commencement...
Alors elle s'assit, en face de lui, de l'autre côté de la
grrande table, et le regardant dans les yeux :


Eh bien, racontez-le moi d'abord, pour moi toute
seule, vous entendez, bien doucement, sans r-ien oublier,
et je choisirai ce qu'il faut prendre.
Mais comme il ne savait par où commencer, elle ce K
mit à l'interroger comme aurait fait un prêtre au con-
fessionnal, posant des questions précises qui lui rappe-
laient des détails oubliés, des personnages rencontrés,
des figures seulement aperçue.s.
Quand elle l'eut contraint à parler ainsi pendant un
p'etit quart d'heure, elle l'interrompit tout à coup :

Maintenant, nous allons commencer. D'abord, nous
supposons que vous adressez à un ami vos impressions,
ce qui vous permet de dire un tas de bêtises, de faire
des remarques de toute espèce, d'être naturel et drôle,
si nous pouvons. Commencez :

«Mon cher Hem y, tu veux savoir ce que c'est que


l'Algérie, tu le sauras. Je vais t'envoyer, n'ayant rien à
faire dans la petite case de boue sèche qui me sert d'ha-
bitation, une sorte de journal de ma vie, jour par jour,
heure par heure. Ce sera un peu vif quelquefois, tant
pis, tu n'es pas oMigé de le montrer aux dames de ta
connaissance... »
Elle s'interrompit pour rallumer sa cigarette éteinte,
et, aussitôt, le petit ginncement criard de la plume d'oie
sur le papier s'arrêta.
— Nous continuons, dit-elle.
« L'Algérie est un grand pays français sur la frontièie
des glands pays inconnus qu'on appelle le désert, le
Sahara, l'Afrique centrale, etc., etc.
« Alger est la porte, la porte blanche et charmante de
cet étrange continent.
« Mais d'abord il faut y aller, ce qui n'est pas rose
pour tout le monde. Je suis, tu le sais, un excellent
écuyer, puisque je dres;ie les chevaux du colonel, mais on
peut être bon cavalier et mauvais marin. C'est mon cas.
«Te rappelles-tu le major. Simbretas, que nous ap;
BEL-AMI 47

ions le docteur Ipéca ? Quand nous nous jugions mûiâ


Jour vingt-quatre heures d'infirmerie, pays béni, nous
lassions à la visite.
<Il était assis sur sa chaise, avec ses grosses cuisses
)uvertes dans son pantalon rouge, ses mains sur ses
renoux, les tiras formant pont, le coude en l'air, et il
ou.lait ses gi'os yeux de loto en mordillant sa mous-
ache blanche.
« Tu te rappelles sa prescription :

« Ce soldat est atteint d'un dérangement d'estomac.


(Administrez-lui le vomitif n" 3 selon ma formule, puis
(douze heures de repos il ira bien. »
;

« Il était souverain, ce vomitif, souverain et irrésis-


ible. On l'avalait donc, puisqu'il le fallait. Puis quand
)n avait passé par la formule du docteur Ipéca, on
ouïssait de douze heures de repos bien gagné,
« Eh bien, mon cher, pour atteindre rAfricpie, il faut
ubir, pendant quarante heures, une autre sorte de vo-
nitif inésistible, selon la formule de la Compagnie
Fransatlantique. »
Elle se frottait les mains, tout à fait heureuse de son
dée.
Elle se leva et se mit à marcher, après avoir allumé
jne autre cigarette, et elle dictait, en soufflant des fileta
îe fumées qui sortaient d'abord tout droit d'un petit trou
:ond au milieu de ses lèvres serrées, puis s'élargissant,
5'évaijoraient en laissant par places, dans l'air, des
ignés grises, une sorte de brume transparente, une buée
pareille à des fils d'araignée. Parfois, d'un coup de sa
xiain ouverte, elle effaçait ces traces légères et plus per-
sistantes ;
parfois aussi elle les coupait d'un mouve-
ment tranchant de l'index et regardait ensuite, avec
jne attention grave, les deux tronçons d'imperceptible
ii'apeur disparaître lentement.
Et Duroy, les yeux, levés, suivait tous ses gestes,
toutes ses attitudes, tous les mouvements de son corps
3t de son visage occubpés à ce jeu vagu<î qui ne prenait

point sa pensée.
Elle imaginait maintenant les péripéties de la route,
portraiturait des compagnons de voyage inventés par
•M BEL-AMI

elle, etébauchait une aventure d'amour avec la femme


d'un capitaine d'infanterie qui allait rejoindre son mari.
Puis, s'étant assise, elle interrogea Duroy sur la topo-
grapliie de l'Algérie, qu'elle ignorait absolument. En dix
minutes, elle en sut autant que lui, et elle fit un petit
chapitre de géographie politique et coloniaJe pour mettre
le lecteur au courant et le bien préparer à comprendre
les questions sérieuses qui seraient soulevées dans les
articles suivants.
Puis elle continua par une excursion dans la pïovince
d'Oran, une excursion fantaisiste, où il était surtout
question des femmes, des Mauresques, des Juives, des
Espagnoles.
—Il n'y a que ça qui intéresse, disait-elle. —
Elle termina par un séjour à Saïda, au pied des hauts
plateaux, et par une jolie i>etite intrigue entre le sous-
officier Georges Duroy et une ouvrière espagnole em-
pdoyée à la manufacture d'alfa de Aïn-el-Hadjar. Elle
racontait les rendez-vous, la nuit, dans la montagne
pierreuse et nue, alors que les chacals, les hyènes et les
chiens arabes crient, aboient et hurlent au milieu des
rocs.
Et elle prononça d'une voix joyeuse : — La suite à
demain ! — Puis, se relevant : — C'est comme ça qu'on
écrit un article, mon cher monsieur. Signez, s'il vous
plaît.
Il hésitait.
— Mais signez donc I

Alors, il se mit à rire, et écrivit au bas de la page :

« Georges Duroy. »
Elle continuait à fumer en marchant et il la regar- ;

dait toujours, ne trouvant rien à dire pour la rwnercier,


heureux, d'être près d'elle, pénétré de reconnaissance
et du bonheur sensuel de cette intimité naissante. Il lui

semblait que tout ce qui l'entourait faisait partie d'elle,


tout, jusqu'aux murs couverts de livres. Les sièges, les
meubles, l'air où flottait l'odeur du tabac avaient quel-
que chose de particulier, de bon, de doux, de charmant,
qui venait d'elle.
Brusquement elle demanda :
BEL-AMI 49

— Qu'est-ce que vous pensez de mon amie Mme de


Marelle?
Il fut surpris : — Mais... je la trouve... je la trouve
très séduisante.
— N'est-ce pas ?
— Oui, certainement.
avait envie d'ajouter
Il : —
Mr's pas autant que vous.
Il n'osa point.
Elle reprit : —
Et si vous saviez comme elle est drôle,
originale, intelligente C'est une bohème, par exemple,
!

une vraie bohème. C'est pour cela que son mari ne


l'aime guère. Il ne voit que le défaut et n'apprécie point
les qualités.
Duroy fut stupéfait '.''apprendre que Mme de Marelle
était mariée. C'était bien naturel, pourtant.
Il demanda. - Tiens... elle est mariée? Et qu'est-ce
que son mari
fait ?

Mme Forestier haussa tout doucement les épaules et


les sourcils, d'un seul mouvement plein de significations
incompréhensibles.
—Oh il est inspecteur de la ligne du Nord. Il passe
!

huit jours par mois à Paris. Ce que sa femme appelle


« le service obligatoire », ou encore « la corvée de se-
maine » ou encore « la semaine sainte ». Quand vous
la connaîtrez mieux, vous verrez comme elle est fine et
gentille. Allez donc la voir un de ces jours.
Duroy ne pensait plus à partir il lui semblait qu'il ;

allait rester toujours, qu'il était chez lui.


Mais la porte s'ouvrit sans bruit, et un grand mon-
sieur s'avança, qu'on n'avait point annoncé.
Il s'arrêta en voyant un homme. Mme Forestier parut
gênée une seconde, p\:is elle dit. de sa voix naturelle-
bien qu'un peu de rose lui fût monté des épaules au
visage :

— Mais entrez donc, mon cher. Je vous présente un


bon camarade de Charles, M. Georges Duroy, un futur
journaliste.
Puis, sur un ton différent, elle annonça Le meil- : —
leur et le plus intime de nos amis, le comte do Vaudrec.
50 BEL-AMI

Les deux hommes se saluèrent en se regardant au


fond des yeux, et Duroy tout aussitôt se retira.
On ne le retint pas. Il balbutia quelques remerciements,
serra la main tendue de la jeune femme, s'inclina en-
core devant le nouveau venu, qrii gardait un visage
froid et sérieux d'homme du monde, et il sortit tout
à fait troublé, comme s'il venait de commettre une
sottise.
En se retrouvant dans la rue, il se sentit triste, mal à
Taise, obsédé par l'obscure sensation d'un chagrin voilé.
Il allait devant lui, se demandant pourquoi cette mélan-
colie subite lui était venue il ne trouvait point, mais
;

la figure sévère du comte de Vaudrec, un pteu vieux dé-


jà, avec des cheveux gris, l'air tranquille et insolent
d'un particulier très riche et sûr de lui, revenait sans
cesse dans son souvenir.
Et il s'aperçut que l'aiTivée de cet inconnu, brisant
im tête-à-tête charmant où son cœur s'accoutumait dé-
jà, avait fait passer en lui cette impression de froid et
de désespérance qu'une parole entendue, une misère
entrevue, les moindres choses parfois suffisent à nous
donner.
Et il lui semblait aussi que cet homme, sans qu'il de-
vinât pourquoi, avait été mécontent de le trouver là.
Il n'avait plus rien à faire jusqu'à trois heures et ;

il n'était pas encore midi. Il lui restait en poche six

francs cinquante il alla déjeuner au bouillon Duval.


:

Puis il rôda sur le boulevard et comme trois heures ;

sonnaient, il monta l'escalier-réclame de la Vie Fran-


çaise .

Lee garçons de bureau, assis sur une banquette, les


bras croisés, atteaidaient, tandis que, derrière une sorte
de petite chaire de professeur, un huissier classait la
correspondance qui venait d'arriver. La mise en scène
était parfaite, pour en imposer aux visiteurs. Tout le
monde avait de la tenue, de l'allure, de la dignité, du
chic, comme îl convenait dans l'antichambre d'un
grand journal.
Duroy demanda : — M. Walter, s'il vous plaît ?
L'huissier répondit : — M. le directeur est en confé-
BEL-AMI 51

rence. Si monsieur veut bien s'asseoir un peu. Et il in-i


diqua salon d'attente, déjà plein de monde.
le
On voyait là des hommes graves, décorés, importants,
et des hommes négligés au linge invisible, dont la re-
dingote, fermée jusqu'au col, portait sur la poitrine des
dessins de taches rappelant les découpures des conti-
nents et des mers sur les cartes de géographie. Trois
femmes étaient mêlées à ces geas. Une d'elles était
jolie, souriante, parée, et avait l'air d'une cocotte sa ;

voisine, au masque tragique, ridée, parée aussi d'une


façon sévère, portait en elle ce quelque chose de fripé,
d'artificiel qu'ont, en général, les anciennes actrices,
une sorte de fausse jeunesse éventée, comme un parfum
d'amour ranci.
La troisième femme, en deuil, se tenait dans un coin,
avec une allure de veuve désolée. Duroy pensa qu'elle
venait demander l'aimiône.
Cependant on ne faisait entrer personne, et plus de
vingt minutes s'étaient écoulées.
Alors Duroy eut une idée, et, retournant trouver
l'huissier : —
M. Walter m'a donné rendez-vous à trois
heures, dit-iL En tous cas, voyez si mon ami M. Fo-
restier n'estpas ici.
Alors on passer par un long corridor qui l'amena
le fit
dans une grande salle où quatre messieurs écrivaient
autour d'une large table verte.
Forestier, debout devant la cheminée, fumait une
cigarette en jouant au bilboquet. Il était très adroit à
ce jeu et piquait à tous coups la bille énorme en buis
jaune sur la petite pointe de bois. Il comptait :

« Vingt-deux, — vingt-trois, — vingt-quatre, — vingt-
cinq. »
Duroy prononça « Vingt-six. * Et son ami leva les
:

yeux, sans arrêter le mouvement régulier de son bras.


— Tiens, te voilà —
Hier j'ai fait cinquante- sept
!

coups de suite. Il n'y a que Saint-Potin qui soit plus


fort que moi ici. As-tu vu le patron ? Il n'y a rien de
plus dxôJe que de regarder cette vieille bedole de Nor-
l)ert jouer au bilboquet. Il ouvre la bouche comme
pour avaler la boule.
Oi-' BEL-AMI

dos Técactcurs tourna la tête vers lui


L'ij :


Dià donc, Forestier, j'en connais un à venflre, ua
supcibe. eu bois des Iles. Il a appartenu à la reine
d'Espagne, à ce qu'on dit. On en réclame soixante
francs. Ça n'est pas cher.
Foi-eslier demanda — Où loge-t-il ? — et comme il
:

avait manqué son trente-septième coup, il ouvrit une


armoire où Duroy aperçut une vingtaine de bilboquets
superbes, laiigés et numérotés coDime des bibelots
dans une co.i action. Puis ayant posé son instrument
à sa place ordinaire, il répéta : —
Où loge-t-il, ce joyau?
Le journaliste répondit : —
Chez un marchand de
billets du Vaudeville. Je t'apportejai la chose demain,
si tu veux.

Oui, c'est entendu. S'il est vraiment beau, je le
prends on n'a jamais trop de bilboquets.
;

Puis se tournant vers Duroy —


Viens avec moi, je
:

vais t'introduire chez le patron, sans quoi tu pourrais


moisir jusqu'à sept heures du soir.
Ils retraversèrent le salon d'attente, où les mêmes
personnes demeuraient dans le même ordre. Dès que
Forestier parut, la jeune femme et la vieille actrice,
se levant vivement, vinrent à lui.
Il les emmena, l'une après l'autre, dans l'embrasui-e
de la fenêtre, et, bien qu'ils prissent soin de causer à
voix basse, Duroy remarqua qu'il les tutoyait l'une et
l'autre.
Puis, ayant poussé deux portes capitonnées, ils pé-
nétrèrent chez le directeur.
La conférence, qui durait depuis une heure, était une
partie d'écarté avec quelques-uns de ces messieurs à
chapeaux plats que Duroy avait remarqués la veille.
M. V/aJter tenait les cartes et jouait avec une atten-
tion concentrée et des mouvements cauteleux, tandis
que son adversaire abattait, relevait, maniait les légers
cartons coloriés avec une souplesse, une adresse et une
gi'âce de joueur exercé. Norbert de Varenne écrivait un
article, assis dans le fauteuil directorial, et Jacques
Rival, étendu tout au long sur un divan, fumait un
cigare, les yeux fermés.
BEL-AMI .:J

n sentait là dedans le renfermé, le cuir d(M5 tnoi:-


bies,le vieux taJnac et rimprimeiùe ; on sentait cette
odeur psj'ticulière des salles de rédaction que connais-
sent tous les journalistes.
Sur la table en bois noir aux incrustations de cuivre,
un incroyable amas de papier s'usait: lettres, cartes,
jotirnaux, revues, notes de fournisseurs, inaprimés de
toute espèce.
Forestier serra les mains des parieurs debout der-
rière les joueurs, et sans dire un mot regarda la par-
tie;
puis, dès que le père Walter eut gagné, il pré-
senta :

— Voici mon ami Duroy.


Le directeur considéra brusquement le jeune homme
de son coup d'oeil glissé par-dessus le verre des lunet-
tes, puis il demanda :

— M'apportez-vous mon article ? Ça irait très bien


aujourd'hui, en môme temps que la discussion Morel,
Duroy tira de sa poche les feuilles de papier pliées
en quatre : —
Voici, monsieur.
Le patron parut ravi, et, souriant : —
Très bien,
très bien. Vous êtes de parole. Il faudra me revoir ça,
Forestier ?
Mais Forestier s'empressa de répondre :

— Ce n'est pas la peine, monsieur Walter j'ai fait :

la chronique avec lui pour lui apprendi'e le métier.


Elle est très bonne.
Et le directeur, qui recevait à présent les cartes don-
nées par un gi-and monsieur maigre, un député du
centre gauche, ajouta avec indifférence : —
C'est par-
fait, alors. Forestier ne le laissa pas commencer sa
nouvelle partie et, se baissant vers son oreille
; :

Vous savez que vous m'avez promis d'engager Duroy
pour remplacer Marambot. Voulez-vous que je le re-
tienne aux mêmes conditions ?
— Oui, parfaitement.
Et prencint le bras de son ami, le journaliste l'en-
traîna pendant que M. Walter se remettait à jouer.
Norbert de Varenne n'avait pas levé la tête, il sem-
blait n'avoir pas vu ou reconnu Duroy. Jacques RivaL
54 BEL-AMI

au contraire, lui avait serré la main avec une énergie


démonstrative et voulue de bon camarade sur qui on
peut compter en cas d'affaire.
Ils retraversèrent le salon d'attente, et cooiune tout
le monde levait les yeux, Forestier dit à la plus jeune
des femmes, assez haut pour être entendu des autres pa-
tients : —
Le directeur va vous recevoir tout à l'heure.
Il est en conférence en ce moment avec deux membres
de la commission du budget.
Puis il passa vivement, d'un air important et pressé,
comme s'il allait rédiger aussitôt une dépêche de la
plus extrême gravité.
Dès qu'ils furent rentrés dans la salle de rédaction,
Forestier retourna prendre immédiatement son bilbo-
quet, et, tout en se remettant à jouer, et en coupant
ses phrases pour compter les coups, il dit à Duroy :

Voilà. Tu viendras ici tous les jours à trois heures et
je dirai les courses et les visites qu'il faudra faire, soit
dans le jour, soit dans la soirée, soit dans la matinée.
— Un, —
je vais te donner d'abord une lettre d'intro-
duction pour le chef du premier bureau de la préfec-
ture de police, — deux, — qui te mettra en rapport
avec un de ses employés. Et tu t'arrangeras avec lui
pour toutes les nouvelles importantes — trois— du
service de la préfecture, les nouvelles officielles et
quasi officielles, bien entendu. Pour tout le détail, tu
t'adresseras à Saint-Potin, qui est au courant, —
quatre, —
tu le verras tout à l'heure ou demain. Il
faudra surtout t'accoutumer à tirer les vers du nez des
gens que je t'enverrai voir, — cinq,— et à pénétrer
partout malgré les portes fermées, — six. — Tu tou-
cheras pour cela deux cents francs par mois de fixe,
plus deux sous la ligne pour les échos intéressants de
ton cini, —
sept, —plus deux sous la ligne également
pour les articles qu'on te commandera sur des sujets
divers, — huit.
Puis il ne fit plus attention qu'à son jeu, et il con-
tinua à compter lentement, —
neuf, —
dix, —
onze, —
douze, —
treize. —Il manqua le quatorzième, et, ju-

rant : —
Nom de dieu de treize il me porte toujours la
!
BEL-AMI B6

guigne, ce bougre-là. Je mourrai un treize certaine-


ment.
Un des rédacteurs qui avait fini sa besogne prit à
son tour un bilboquet dans J'armoire; c'était un tout
petit homme qui avait l'air d'un enfant, bien qu'il fût
âgé de trente-cinq ans et plusieurs autres journalistes
;

étant entrés, ils allèrent l'un après l'autre chercher le


joujou qui leur appartenait. Bientôt ils furent six, côte
à côte, le dos au mur, qui lançaient en l'air, d'un mou-
vement pareil et régulier, les boules rouges, jaunes ou
noires, suivant la nature du bois. Et une lutte s'étant
établie, les deux rédacteurs qui travaillaient encore se
levèrent pour juger les coups.
Forestier gagna de onze points. Alors le petit homme
à l'air enfantin, qui avait perdu, sonna le garçon de
bureau et commanda « Neuf bocks. » Et ils se remi-
:

rent à jouer en attendant les rafraîchissements.


Duroy but un verre de bière avec ses nouveaux con-
frères, puis il demanda à son ami :

— Que faut-il que je fasse ? —


L'autre répondit :

Je n'ai rien pour toi aujourd'hui. Tu peux t'en aller si
tu veux.
— Et... notre... notre article... est-ce ce soir qu'il
passera ?
— Oui, mais ne t'en occupe pas je corrigerai les
:

épreuves. Fais la suite pour demain, et viens ici à trois


heures, comme aujourd'hui.
Et Duroy, ayant serré toutes les mains sans savoir
même le nom de leurs possesseurs, redescendit le bel
escalier, le cœur joyeux et l'esprit allègre.
IV

Georges Duroy dormit mal, tant l'excitait le désir de


voir imprimé son article. Dès que le jour parut, il fut
debout, et il rôdait dans la rue bien avant l'heure où
les porteurs de journaux vont, en courant, de kiosque
en Idosque.
Alors il gagna la gare Saint-Lazare, sachant bien
que la Vie Française y arriverait avant de parvenir
dans son quartier. Comme il était encore trop tôt, il
erra sur le trottoir.
Il marchande, qui ouvrit sa boutique
vit arriver la
de verre, puis il aperçut un homme portant sur sa tête
un ta^ de grands papiers plies. Il se pTécipita c'étaient :

le Figaro, le Gil-Bas, le Gaulois, ïEvénement, et deux


ou trois autres feuilles du matin mais la Vie Fran-
;

çaise n'y était pas.


Une peur le saisit « Si on avait remis au lendemain
:

les Souvenirs d'un Chasseur d'Afrique, ou si, par ha-


sard, la chose n'avait pas plu, au dernier moment, au
père Walter ? »
En redescendant vers le kiosque, il s'aperçut qu'on
vendait le journal, sans qu'il l'eût vu apporter. Il se
précipita, le déplia, après avoir jeté les trois sous, et
parcourut les titres de la première page. Rien. — —
Son cœur se mit à battre il ouvrit la feuille, et il eut
;

une forte émotion en lisant, au bas d'une colonne, en


grosses lettres: «Georges Duroy.» Ça y était! quelle
joie !
BEL-AMI »7

Il se mit à marcher, sans penser, le journal à la


main, le chapeau sur le côté, avec une envie d'arrêter
!es passants pour leur dire « Achetez ça achetez
: —
ra Il y a un article de mol. »
! Il aurait voulu pou- —
voir crier de tous ses poumons, comme font certains
hommes, le soir, sur les boulevards « Lisez la Vie :

Française, lisez l'article de Georges Duroy : Les Sou-


venirs d'un Chasseur d'Afrique.» Et, tout à coup, il
éprouva le désir de lire lui-même cet article, de le lire
dans un endroit public, dans un café, bien en vue. Et
il chercha un établissement qui fût déjà fréquenté. Il

lui fallut marcher longtemps. Il s'assit enfin devant


un espèce de marchand de vin où plusieurs consom-
mateurs étaient déjà installés, et il demanda « Un :

rhum », comme il aurait demandé : « Une absinthe »,


sans songer à l'heure. Puis il appela « Garçon, don- :

nez-moi la Vie Française. »


Un homme à tablier blanc accourut :

— Nous ne l'avons pas, monsieur, nous ne recevons


que le Rappel, le Siècle, la Lanterne et le Petit Pari-
sien,
Duroy déclara, d'un ton furieux et indigné : En —
voilà une boîte Alors, allez me l'acheter.
! Le garçon —
y courut, la rapporta. Duroy se mit à lire son article ;
et plusieurs fois il dit, tout haut Très bien, très bie7i !
:

pour attirer l'attention des voisins et leur inspirer le


désir de savoir ce qu'il y avait dans cette feuille. Puis
il la laissa sur la table en s'en allant. Le patron s'en

aperçut, le rappela :

— Monsieur, monsieur, vous oubliez votre journal !

Et Duroy répondit —
Je vous le laisse, je l'ai lu. Il
:

y a d'ailleurs aujourd'hui, dedans, une chose très in-


téressante.
Il ne désigna pas la chose, mais il vit, en s'en allant,
un de ses voisins prendre la Vie Française sur la table
où il l'avait laissée.
Il « Que vais-je faire, maintenant ? » Et il se
pensa :

décida à aller à son bureau toucher son mois et donner


sa démission. Il tressaillait d'avance de plaisir à la
pensée de la tête que feraient son chef et ses collègues.
-

5S EET,-\rvri

L idée de l'effarement du chef, surtout, le ravissait.


Il marchait lentement pour ne pas arriver avant neuf
heures demie, la caisse n'ouvrant qu'à dix heures.
et
Son bureau était une grande pièce sombre, où il fal-
lait tenir le gaz allumé presque tout le jour en hiver.
Elle donnait sur une cour étroite, en face d'autres bu-
reaux. Ils étaient huit employés là dedans, plus un sous-
chef dans un coin, caché derrière un paravant.
Duroy alla d'abord chercher ses cent di.-î-huit frarr^s
vingrt-cinq centimes, enfermés dans une enveloppe
jaune ei déposés dans le tiroir du commis chargé des
paiements; puis il pénétra d'un air vainqueur dans la
vaste salle de travail où il avait déjà passé tant de
jours.
Dès qu'il fut entré,, le sous-chef, M. Potel, l'appela :

— Ah! c'est vous, monsieur Duroy? Le chef vous a


tléjà demandé plusieurs fois. Vous savez qu'il n'admet
pas qu'on soit m.alade deux jours de suite sans attes-
tation du médecin.
Duroy, qui se tenait debout au milieu du bureau, pTé-
ï>arant son effet, répondit d'une voix forte :

—Je m'en ficiie un pei', par exemple !

Il y eut parmi les employés un mouvement de stupé-


faction, et la tête de M. Potel apparut, el'farée, au-des-
sus du paravent qui renfermait comme une boîfe.
II se barricadait là dedans, par crainte des courants
d'air, car il était rhumatisant. Il avait seulement pci r >

deux trous dans le papier pour sui-veiiler son pei


sonnel.
On entendait voler les mouches. Le sous-chef, enfin,
demcinda avec hésitation: —
Vous avez dit?

J'ai dit que je m'en fichais un peu. Je ne viens
aujourd'hui que pour donner ma démission. Je suis
entré comme rédacteur à la Vie Française avec cinq
cents francs par îBois, plus les lignes. J'y ai même dé-
buté ce matin.
Il s'était pourtant promis de faire durer le pli^^i.'^.ir,
mais il n'avait pu résister à l'envie de tout lâcher d'un
Sieu'l coup.

L'effet, du reste, était complet. Pcvf-onne ne bougeait


BEI -AMI 59

Alors Duroy déclara : —


Je vais prévenir M. Perthuis,
puis je viendiai vous faire mes adieux. Et il sortit —
tour aller trouver le chef, qui s'écria en l'apercevant :

— Ah vous voilà. Vous savez que je ne veux pas.^


!

L'employé lui coupa la parole :

— Ce n'est pas la peine de gueuler comme ça...


M. Perthuis, un gros homme rouge comme une crête
de coq, demeura suffoqué par la surprise.
Duroy reprit —
J'en ai assez de votre boutique. J'ai
:

débuté ce matin dans le journalisme, où on me fait une


très belle position. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et il sortit. Il était vengé.
Il alla en effet serrer la main de ses anciens collè-
gues, qui osaient à peine lui parler, par peur de se com-
promettre, car on avait entendu sa conversation avec
le chef, la porte étant restée ouverte.
Et il se retrouva dans la rue avec son traitcnrent
dans sa poche. Il se paya un déjeuner succulent dans
un bon restaurant à paix modérés qu'il connaissait ;

puis, ayant encore acheté et laissé laYic Française sur


la table où il avait mangé, il pénétra dans plusieurs
magasins où il acheta de menus objets, rien que pour
les faire livrer chez lui et donner son nom Georges —
Duroy. —
Il ajoutait « Je suis le rédacteur de la Vie
:

Française, s
Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin
de stipuler « Vous laisserez cliez le concieige »
:

Comme il avait encore du temps, il entra chez un


lithographe qxii fabriquait des cartes de visite à la
minute, sous les yeux des passants et il s'en fit faire ;

immédiatement une centaine, qui portaient, imprimée


scus son nom, sa nouvelle qualité.
Puis il se rendit au journal.
Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un infé-
rieur : — Ah ! te voilà, très bien. J'ai justement plu-
sieui-s affaires pour toi. Attends-moi dix minutes. Je
vais d'abord finir ma besogne. — Et il continua une
IcîMc; ror.c.n;cncée.
A l'autre bout de la grande table, un petit homme
ti'^= p.-'v brnffi, très gî-as, chauve, avec un crâne tout
flt) BEL-AMI

blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par


suite d'une myapie excessive.
Forestier lui demanda : —
Dis donc, Saint-Potin, à
quelle heure vas-tu interviewer nos gens ?

A quatre heures.
— Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici pré-
sent, et tu lui dévoileras les arcanes du métier.
,. — C'est entendu.
Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta :

— As-tu apporté la suite sur l'Algérie? Le début de


c*} matin a eu beaucoup de succès.
Duroy, interdit, balbutia : Non, — j'avais cru —
avoir le temps dans l'après-midi, —
j'ai eu un tas de
choses à faire, —je n'ai pas pu...
L'autre leva les épaules d'un air mécontent Si tu : —
n'es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi.
Le père Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire
que ce sera pour demain. Si tu crois que tu seras payé
pour ne rien faire, tu te trompes.
Puis, après un silence, D ajouta : —
On doit battre le
îer quand il est chaud, que diable !

Saint-Potin se leva : —
Je suis prêt, dit-il.
Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une
pose presque solennelle pour donner ses instructions,
et, se tournant vers Dm^oy —
Voilà. Nous avons à
:

Paris depuis deux jours le général chinois Li-Theng-


Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib
Ramaderao Pâli, descendu à l'hôtel Bristol, Vous allez
leur prendre une conversation.
Puis, se tournant vers Saint-Potin: N'oublie point—
les principaux points que je t'ai indiqués. Demande au
général et au rajah leur opinion sur les menées de
l'Angleterre dans l'Extrême-Orient, leurs idées sur son
système de colonisation et de domination, leurs espé-
rances relatives à l'intervention de l'Europe, et de la
France en particulier, dans leurs affaires.
Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade :

Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs
de savoir en même temps ce qiu'on pense en Chine et
BEL-AMI 61

dans Tndss sur ces questions, qui p'assîonncnt si


leg
fort l'opinicnpublique en ce moment.
Il ajouta, pour Duroy : —
Observe comment Saint-
Potin s'y prendra, c'est un excellent reporter et tâche
d'apprendre les ficelles pour vider un honnne en cinq
minutes.
Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l'in-
tention évidente de bien établir les distances, de bion
mettre à sa place son ancien camarade et nouveau con-
frère.
Dès qu'ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mJt
à rire ei dit à Duroy : —
En voilà un faiseur Il nous !

la fait à nous-mêmes. On dirait vraiment qu'il nous


prend pour ses lecteurs.
Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter
demanda —
Buvez-vous cpieJque chose ?
:

— Oui, volontiers. Il fait très chaud-


Ils entrèrent dans un café et se firent servir des bois-
sons fraîches. Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla
de tout le monde et du journal avec une profusion de
détails surprenants.
— Le patron? Un vrai juif! Et vous savez, les juifs
on ne les changera jamais. Quelle race —
Et il cita
I

des traits étonnants d'avarice, de cette avarice particu-


lière aux fils d'Israël, des économies de dix centimes,
des marchandages de cuisinière, des rabais honteux
demandés et obtenus, toute une manière d'être d'usu-
rier, de prêteur à gages.
« Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien
et roule tout le monde. Son joui-nal, qui est officieux,
catholique, libéral, républicain, orléaniste, tarte à la
crème et boutique à treize, n'a été fondé que pour sou-
tenir ses opérations de bourse et ses entreprises de
toute sorte. Pour ça il est très fort, et il gagne des mil-
lions au moyen de sociétés qui n'ont pas quatre sous de
capital... »
11 appelant Duroy « mon cher ami ».
allait toujours,
« Eta des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous
il

que, l'autre jour, je me trouvais dans son cabinet avec


cette antique bedole de Norbert, et ce Don Quichotte
62 BEL-AMI

de Rival, quand Montelin, notre administrateur, arrive,


avec sa serviette en maroquin sous ie bras, cette sei'-
viette que tout Paris connaît. Waiter leva le nez et de-
manda —
Quoi de neuf ?
:

« Montelin répondit avec naïveté Je viens de : —


payer les seize mille francs que nous devions au mar-
chand de papier.
« Le patron fit un bond, un bond étonnant.
— Vous dites?
— Que je viens de payer M. Privas.
— Mais vous êtes fou !

— Pourquoi ?
— Pourquoi... pourquoi... pourquoi...
« Il ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d'un
drôle de sourire qui court autour de ses gi^osses joues
chaque fois qu'il va dire quelque chose de malin ou de
fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il pro-
nonça —
Pourquoi ? Pajce que nous pouvions obtenir
:

là-dessus une réduction de quatre à cinq mille francs.


« Montelin, étonné, reprit Mais, monsieur le direc-
: —
teur, tous les comptes étaient réguliers, vérifiés par
moi et approuvés par vous...
« Alors le patron, redevenu sérieux, déclara On : —
nest pas naïf comme vous. Sachez, monsieur Montelin,
qu'il faut toujours accumuler ses dettes pour tran-
siger. »
Et Saint-P'otin ajouta avec un hochement de tête de
connaisseur : —
Hein? Est-il à Ja Balzac, celui-là T
Duioy n'avait pas lu Balzac, mais il répondit avec
conviciion : — Bigi-e oui.
Puis le reporter parla de Mme Waiter, une grande
dinde, de Norbert de Varenne, un vieux raté, de Rival,
une ressucée de Fervacques. Puis il en vint à Fores-
tier : —
Quant à celui-là, il a de la chance d'avoir
épousé sa femme, voilà tout.
Duroy den:anda —
Q'est-ce au juste que sa femme.
:

Saint-Potin se frotta les mains Oh une rouée, : — !

une fine mouche. C'est la maîtresse d'un vieux viveur


nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l'a dotée et
mariée...
BEL-AMI 63

Duroy sentit brusquement une sensation de froid,


une sorte de crispation nerveuse, un besoin d'injurier
et de gifler ce bavard. Mais il l'intea^romplt simplement
pour lui demander : —
C'est votre nom, Saint-Potin?
L'autre répondit avec simplicité :

— Non, je m'appelle Thomas. C'est au journal qu'on


m'a surnommé Saint-Potin.
Et Duroy, payant les consommations, reprit Mais
: —
il me semble qu'il est tard et que nous avons deux

nobles seigneurs à visiter.


Saint-Potin se mit à rire : —
Vous êtes encore naïf,
vous Alors vous croyez comme ça que je vais aller de-
!

mander à ce Chinois et à cet Indien ce qu'ils pensent


de l'Angleterre? Comme si je ne le savais pas mieux
qu'eux, ce qu'ils doivent penser pour les lecteuis de la
Vie Française. J'en ai déjà interviewé cinq cents de ces
Chinois, Persans Hindous, Chiliens, Japonais et autres.
Ils répondent tous la môme chose, d'après moi. Je n'ai
qu'à reprendre mon article sur le dernier venu et à le
copier mot pour mot. Ce qui change, par exemple, c'est
leur tète, leur nom, leurs titres, leur âge, leur suite.
Oh !là-dessus, il ne faut pas d'erreur, parce que je
serais relevé raide par le FUjaro ou le Gaulois. Mais
sur ce sujet le concierge de l'hôtel Bristol et celui du
Continental m'auront renseigné en cinq minutes. Nous
irons à pied jusque-là en fumant un cigare. Total cent :

sous de voiture à réclamer au journal. Voilà, mon cher,


comment on s'y prend quand on est pratique.
Duroy demanda — Ça doit rapporter bon
: d'être re-
porter dans ces conditions-là.
Le journaliste répondit avec mystère : —
Oui, mais
rien ne rapporte autant que les échos, à cause des ré-
clames déguisées.
Ils s'étaient levés et suivaient le boulevard, vers la
Madeleine. Et Saint-Potin, tout à coup, dit à son com-
pagnon :

— Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je


n'ai pas besoin de vous, moi.
Duroy lui serra la main, et s'en alla.
L'idée de son article à écrire dans la soirée le traça»-
64 BKL-AMT

sait, etil se mit à y songer. Il emmagasina des idées,

les réflexions, des jugements, des anecdotes, tout en


marchand, et ii monta jusqu'au bout de l'avenue des
Champs-Elysées, où on ne voyait que de rares prome-
neurs, Paris étant vide par ces jours de chaleur.
Ayant dîné chez un marchand de vin aupîès de Tare
de triomphe de l'Etoile, il revint lentement à pied chez
lui par les boulevards extérieurs, et il s'assit devant sa
table pour travailler.
Mais dès qu'il eut sous les yeux la grande feuille de
papier blanc, tout ce qu'il avait amassé de matériaux
s'envola de son esprit, comme si sa cervelle se fût éva-
porée. Il essayait de ressaisir des bribes de souvenirs
et de le-s fixer : ils lui échappaient à mesure qu'il les
reprenait, ou bien ils se précipitaient pêle-mêle, et il ne
savait comment les présenter, les habiller, ni par lequel
commencer.
Après une heuire d'efforts et cinq pages de papier
noircies par des phrases de début qui n'avaient point
de suite, il se dit « Je ne suis pas encore assez rompu
:

au métier. Il faut que je prenne une nouvelle leçon. »


Et tout de suite la perspective d'une autre matinée de
travail avec Mme Forestier, l'espoir de ce long tête-à-
tête intime, cordial, si doux, le firent tressaillir de désir.
II se vite, ayant presque peur à présent de
coucha bien
se remettre à la besogne et de réussir tout à coup.
Il ne se leva, le lendemain, qu'un peu tard, éloignant
et savourant d'avance le plaisir de cette visite.
Il était dix heures passées quand il sonna chez son
ami.
Le domestique répondit :

—C'est que Monsieur est en train de travailler.


Duroy n'avait point songé que le mari pouvait être-
là. Il insista cependant : —
Dites-lui que c'est moi, pour
une affaire pressante.
Après cinq minutes d'attente, on le fit entrer dans le
cabinet où il avait passé une si bonne matinée.
A la place occupée par lui, Forestier maintenant était,
assis et écrivait, en robe de chambre, les pieds dans
ses pantoufles, la têt» "nu verte d'une petite toqne an-
BEI.-AMI 65

glaise tandis que sa femme, enveloppée du même pei-


;

gnoir blanc, et accoudée à la cheminée, dictait, une


cigarette à la bouche.
Duroy, s'anêtant sur le seuil, murmura Je vous : —
demande bien pardon; je vous dérange?
Et son ami, ayant tourné la tête, une tête furieuse,
grogna : —
Qu'est-ce que tu veux encore ? Dépêche-toi,
nous sommes pressés.
L'autre, interdit, balbutiait : — Non, ce n'est rien,
pardon.
Mais Forestier, se fâchant sacrebleu ne
: — Allons, !

perds pas de temps tu n'as pourtant pas forcé ma


;

porte pour le plaisir de nous dii-e bonjour.


Alors Duroy, fort troublé, se décida Non... voilà... : —
c'est que... je n'arrive pas encore à faire mon article...
et tu as été... vous avez été si... gentils la dernière
fois que... que j'espérais... que j'ai osé venir...
Forestier lui coupa la parole Tu te fiches du : —
monde, à la fin Alors tu t'imagines que je vais faire
!

ton métier, et que tu n'auras qu'à passer à la caisse au


bout du mois. Non elle est bonne, celle-là
! !

La jeune femme continuait à fumer, sans dire un


mot, souriant toujours d'un vague sourire qui semblait
un masque aimable sur l'ironie de sa pensée.
Et Duroy, rougissant, bégayait Excusez-moi... : —
j'avais cru... j'avais pensé... —
Puis brusquement, d'une
voix claire : —
Je vous demande mille fois pardon,
madame, en vous adressant encore mes remercie-
ments les plus vifs pour la chronique si charmante que
vous m'avez faite hier.
Puis il salua, dit à Charles : — Je serai à trois heures
au journal, — et il sortit.
Il lui, à grands pas, en grommelant :
retourna chez
« Ehbien, je m'en vais la faire celle-là, et tout seul, et
ils verront... »

Apeine rentré, la colère l'excitant, il se mit à écrire.


continua l'aventure commencée par Mme Forestier,
11
accumulant des détails de roman-feuilleton, des péri-
péties surprenantes et des descriptions ampoulées, avec
une maladresse de style de collégien et des formules de
66 BEL-AMI

sous-officier.En une heure, il eut terminé une chro-


nique qui ressemblait à un chaos de folies, et il la
porta, avec assurance, à la Vie Française.
La première personne qu'il rencontra fut Saint-Potin
qui, lui serrant la main avec une énergie de complice
demanda :

— lu ma conversation avec le Chinois et


Vous avez
avec l'Hindou. Est-ce assez drôle Ça a amusé tout
!

Paris. Et je n'ai pas vu seulement le bout de leur nez.


Duroy, qui n'avait rien lu, prit aussitôt le journal, et
il parcourut de l'œil un long article intitulé « Inde et

Chine », pendant que le reporter lui indiquait et souli-


gnait les passages les plus intéressants.
Forestier survint, soufflant, pressé, l'air affairé :

— Ah bon, j'ai besoin de vous deux.


!

Et il leur indiqua une série d'informations politiques


qu'il fallait se procurer pour le soir même.
Duroy son article.
lui tendit
— Voici la suite sur l'Algérie.
— Très bien, donne je vais la remettre au patron.
:

Ce fut tout.
Saint-Potin entraîna son nouveau confrère, et lors-
qu'ils furent dans le corridor, il lui dit :

— Avez- vous passé à la caisse?


— Non. Pourquoi ?
— Pourquoi ? Pour vous faire payer. Voyez-vous, il
faut toujours prendre un mois d'avance. On ne sait pas
ce qui peut arriver.
— Mais.„ je ne demande pas mieux.
— Je vais vo\!s présenter au caissier. Il ne fera point
de difficultés. On paye bien ici.
Et Duroy alla toucher ses deux cents francs, plus
vingt-huit francs pour son article de la veille, qui,
joints à ce qfui lui restait de son traitement du chemin
de fer, lui faisaient trois cent quarante francs en poche.
Jamais il n'avait tenu pareille somme, et il se crut
riche pour des temp>s indéfinis.
Puis Saint-Potin l'emmena bavarder dans les bu-
reaux de quatre ou cinq feuilles rivales, espérant que
les nouvelles qu'on l'avait chargé de recueillir avaient
BEL-AMI 67

été prises déjà par d'autres, et qu'il saurait bien les


leur souffler, grâce à l'abondance et à l'astuce de sa
conversation.
Le soir venu, Duroy, qui n'avait plus rien à faire,
sonfnea à retourner aux Folies-Bergère, et, payant d'au-
dac( ^ il se présenta au contrôle :
—Je m'appelle Georges Duroy, rédacteur à la Vie
Française. Je suis venu l'autre jour avec M. Forestier,
qiri m'avait promis de demander mes entrées. Je ne
sais s'il y a songé.
On consulta un registre. Son nom ne s'y trouvait
pas inscrit. Cependant le contrôleur, homme très af-
fable, lui dit :

—Entrez toujours, monsieur, et adressez vous-même


votre demande à M. le directeur, qui y fera droit assu-
rément.
Il entra, et presque aussitôt il rencontra Rachel, la

femme ejiunenée le premier soir.


Elle vint à lui : —
Bonjour, mon chat. Tu vas bien ?
— Très bien, et toi 7
— Moi, pas mal. Tu ne sais pas, j'ai rêvé deux fois de
toi depuis l'autre jour.
Duroy sourit, flatté : — Ah ! ah ! et qu'est-ce que ça
prouve ?

Ça prouve que tu m'as plu, gros serin, et que noua
recommencerons quand ça te dira.
— Aujourd'hui si tu veux.
— Oui, je veux bien.
— Bon, mais écoute.., Il — hésitait, un peu confus de
ce qu'il allait faire : — c'est que, cette fois, je n'ai pas
le sou viens du cercle, où j'ai tout claqué.
: je
Elle le regardait au fond des yeux, flairant le me»-
songe avec son instinct et sa pratique de fille habituée
aux roueries et aux marchandages des hommes. Elle
dit : —
Blagueur Tu sais, ça n'est pas gentil avec moi
!

cette manière-là.
Il eut un sourire embarrassé Si tu veux dix : —
francs, c'est tout ce qui me reste.
Elle murmura avec un désintéressement de courti-
sane qui se paye un caprice :
68 BKL \r,ri


Ce gui te plaira, non chéri je ne veux que tïn:

Et levant ses yeux séduits vers !a moustache du


jeune homme, elle prit son bras et s'appuya dessui"
amoureusement : —
Allons boire une grenadine d'a-
bord. Et puis nous ferons un tour ensemble. Moi, je
voudrais aller à l'Opéra, comme ça, avec toi, pour te
montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heure, n'est-
ce pas ?

Il dormit tard chez cette fille. Il faisait jour quai).;


il sortit, et la la Vie
pensée lui vint aussitôt d'aclieter
Française. Il ouvrit le journal d'une main fiévreuse :

sa chronique n'y était pas et il demeurait debout suj


;

le trottoir, parcourant anxieusement de l'œil les colon-


nes imprimées avec l'espoir d'y trouver enfin ce qu'ii
cherchait.
Quelque chose de pesant tout à coup accablait son
cœuT, car, après la fatigue d'une nuit d'amour, cett-'
contrariété tombant sur sa lassitude avait le poids d'uii
désastre.
Il remonta chez lui et s'endormit tout habillé sur
son lit.

En entrant quelques heures plus tard dans les bu-


reaux de la rédaction, il se présenta devant M. Walter :

— J'ai été tout surplis ce matin, monsieur, de ne pa;


trouver mon second article sur l'Algérie.
Le directeur leva la tête, et d'une voix sèche Je: —
l'ai donné à votre ami Forestier, en le priant de le lire ;

il ne l'a pas trouvé suffisant il faudra me le refaire.


;

Duroy, furieux, sortit sans répondre un mot, et, péné-


trant brusquement dans le cabinet de son camarade :

— Pourquoi n'as-tu pas fait paraître, ce matin, ma


chronique ?
Le journaliste fumait une cigarette, le dos au fond de
son fauteuil et les pieds sur sa table, salissant de se?
talons un article commencé. Il articula tranquillement
avec un son de voix ennuyé et lointain, comme s'il par-
lait du fond d'un trou : —
Le patron Ta trouvé mauvais,
et m'a chargé de te le remettre pour le recomTv. <>v.r9:r.
BEL-AMI W
Tiens, le voilà. —
Et il indiquait du doigt les feuilles
dépliées sous un presse-papier.
Duroy, confondu, ne trouva rien à dii^, et, comme iî
mettait sa prose dans sa poche, Forestier reprit Au-
: —
jourd'hui tu vas te rendre d'abord à la pTéfecture...
Et il indiqua une série de courses d'affaires, de nou-
velles à recueillir. Duroy s'en alla, sans avoir pu dé-
couvrir le mot mordant qu'il cherchait.
Il rapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu
de nouveau. L'ayant refait une troisième fois, et le
voyant refusé, il comprit qu'il allait trop vite et que
la main de Forestier pouvait seule l'aider dans sa-
route.
Il ne parla donc plus des Souvenirs d'un Chasseur
d'Afrique, en se promettant d'être souple et rusé, puis-
qu'il le fallait, et de faire, en attendant mieux, son mé-
tier de reporter avec lèle.
Il connut coulisses des théâtres et celles de la
les
politique, lescorridors et le vestibule des hoanmes
d'Etat et de la Chambre des députés, les figures impor-
tantes des attachés de cabinet et les mines renfro-
gnées des huissiers endormis.
Il eut des rapports continus avec des ministres, des
concierges, des généraux, des agents de police, des
princes, des souteneurs, des courtisanes, des ambassa-
deurs, des évêques, des proxénètes, des rastaquouères,
des hommes du monde, des grecs, des cochers de fieLcre,
des garçons de café et bien d'autres, étant devenu l'ami
intéressé et indifférent de tous ces gens, les confondant
dans son estime, les toisant à la même mesure, les ju-
geant avec le même œil, à force de les voir tous les
jours, à toute heure, sans transition d'écrit, et de par-
ler avec eux tous des mêmes affaires concernant son
métier. Il se comparait lui-même à un homme qui goû-
terait, coup sur coup, les échantillons de tous les vins,
et ne distinguerait bientôt plus le Château-Margaux de
l'Argenteuil.
Il devint en peu de temps un remarquable reporter,
lûr de ses informations, rusé, rapide, subtil, une vraie
70 BEl.-AMI

valeur pour le journal, comme disait le père Walter,


gui s'y connaissait en rédacteurs.
Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la
ligne, plus ses deux cents francs de fixe, et comme la
vie de boult-vard, la vie de café, la vie de restaurant
coûte cher, il n'avait jajnais le sou et se désolait de sa
DJisère.
C'est un tiuc à saisir, pensait-il, en voyant certains
confrères aller la poche pleine d'or, sans jamais com-
prendre quels moyens secrets ils pouvaient bien em-
ployer pour se procurer cette aisance. Et il soupçonnait
avec envie dos procédés inconnus et suspects, des ser-
vices rendus, toute une contrebande acceptée et con-
bentie. Or, il lui fallait pénétrer le mystère, entrer dans
'"association tacite, s'imposer aux camarades qui parta-
geaient sans lui.
Bt il rôvait souvent le soir, en leganJani ue .sa fenêtre
passer les traiiis^ aux procédés «ju'il pourrait employer.
V

Deux mois s'étaient écoulés on touchait à septembre,


;

et la fortune rapide que Duroy avait espéiée lui semblait


bien Jente à venir. Il s'inciuiétait surtout de la médiocrité
morale de sa situation et ne voyait pas par quelle voie
il escaladerait les hauteurs où l'on trouve la considé-

ration et l'argent. Il se sentait enfermé dans ce métier


médiocre de reporter, muré là dedans à n en pouvoir
sortir. On l'appréciait, mais on l'estimait selon son
rang. Forestier même, à qui il rendait mille services,
ne l'invitait plus à dîner, le traitait en tout comme un
inférieur, bien qu'il le tutoyât comme un an^i.
De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une
occasion, plaçait un bout d'article, et ayant acquits par
ses échos une souplesse de plu.me et un tact qui lui
manquaient lorsqu'il avait écrit sa seconde chronique
sur l'Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir re-
fuser ses actualités. Mais de là à faire des chronique^
au gré de sa fantaisie ou à traiter, en juge, les question:;
politiques, il y avait autant de différence qu'à conduire
dans les avenues du Bois, étant cocher, ou à conduire
étant maître. Ce qui l'humiliait surtout, c'était de sentir
fermées les portes du monde, de n'avoir pas de re-
lations à traiter en égal, de ne pas entrer dans l'in-
timité des femmes, bien que [Plusieurs actrices con-
nues l'eussent parfois accueilli avec une familiarité in-
téressée.
II savait d'ailleurs, par expérience, qu'elles épro"

4
72, BEL-AMI

valent pour lui, toutes, mondaines ou cabotines, un en-


traînement singulier, une sympathie instantanée, et
il ressentait, de ne point connaître celles dont pour-

rait dépendre son avenir, une impatience de cheval


entrave.
Bien souvent songé à faire une visite à
il avait
Mme Forestier ; mais
pensée de leur dernière ren-
la
contre Farrêtait, l'humiliait, et iJ attendait, en outre,
d'y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui vint
de Mme de Marelle et se rappelant qu'elle l'avait prié
de la venir voir, il se présenta chez elle un après-midi
qu'il n'avait rien à faire.
« J'y suis toujours jusqu'à trois heures », avait-elle
dit.
Il sonnait à sa porte à deux heures et demie.
Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième.
Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite
servante dépeignée qui nouait son bonnet en répon-
dant : — Oui, madame est là, mais je ne sais pas si
elle est levée.
Et elle poussa la porte du salon qui n'était point fer-
mée.
Duroy entra. La pièce était assez grande, peu meu-
blée et d'aspect négligé. Les fauteuils, défraîchis et
vieux, s'alignaient le long des murs, selon l'ordre établi
par la domestique, car on ne sentait en rien le soin
élégant d'une femme qui aime le chez soi. Quatre pau-
vres tableaux, représentant une barque sur un fleuve,
un navire sur la mer, un moulin dans une plaine et
un bûcheron dans un bois ,pendaient au milieu des
quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous
les quatre accrochés de travers. On devinait que depuis
longtemps ils restaient penchés ainsi sous l'œil négli-
gent d'une indifférente.
Duroy s'assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis
une porte s'ouvrit, et Mme de Marelle entra en courant
vêtue d'un peignoir japonais en soie rose où étaient
brodés des paysages d'or, des fleurs bleues et des
oiseaux blancs, et elle s'écria :

— Figurez-vous que j'étais encore couchée. Que c'est


BEL-AMI 73

grentil à vous de venir me voir Pétais persuadée qu«


I

vous m'aviez oubliée.


Elle tendit ses deux mains d'un geste ravi, et Duroy,
que l'aspect médiocre de l'apipartement mettait à son
aise, les ayant prises, en baisa une, comme il avait vu
faire à Norbert de Varenne.
Elle le pria de s'asseoir puis, le regardant des pieds
à la tête : — ;

Comme vous êtes changé Vous avez gagné


!

de l'air. Paris vous fait du bien. Allons, racontez -moi


les nouvelles.
Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s'ils
eussent été d'anciennes connaissances, sentant naître
entre eux une familiarité instantanée, sentant s'établir
un de ces courants de confiance, d'intimité et d'affection
qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de même ca-
ractère et de même race.
Tout à coup, la jeune femme s'interromp'it, et s'éton-
nant : —
C'est drôle comme je suis avec vous. Il me
semble que je vous connais depuis dix ans. Nous de-
viendrons, sans doute, bons cajnarades. VouJez-vous ?
Il répondit —
Mais, certainement,
: —
avec un sourire
qui en disait plus.
Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir
éclatant et doux, moins fine que l'autre dans son
peignoir blanc, moins chatte, moins délicate, mais plus
excitante, plus poivrée.
Quand il sentait près de lui Mme Forestier, avec son
sourire immobile et gracieux qui attirait et arrêtait en
même temps, qui semblait dire « Vous me plaisez » et
:

aussi « Prenez garde », dont on ne comprenait jamais


:

le sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se cou-


cher à ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son
corsage et d'aspirer lentement l'air chaud et parfumé
qui devait sortir de là, glissant entre les seins. Auprès
de Mme de Marelle, il sentait en lui un désir plus bru-
tal, plus précis, un désir qui frémissait dans ses mains
devant les contours soulevés de la soie légère.
Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet
esprit facile dont elle avait pris l'habitude, comme un
ouvrier saisit le tour de main qu'il faut pour accomplir
74 BEI-AMI

une besogne réputée difficile et dont s'étonnent les


autres. Il l'écoutait, pensant: «C'est bon à retenir tout
ça. On écrirait des chroniques parisiennes charmantes
en la faisant bavarder sur les événements du jour. »
Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte
par laquelle elle était venue; et elle cria: «Tu peux
entrer, mignonne. » La petite fille parut, alla droit à
Duroy et lui tendit la main.
La mère étonnée murmura « Mais c'est une con-
:

quête. Je no la reconnais plus. » Le jeune homme, ayant


embrassé l'enfant, la fit asseoir à côté de lui, et lui
posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce
qu'elle avait fait depuis qu'ils ne s'étaient vus. Elle ré-
pondait de sa petite voix de flûte, avec son air grave de
grande personne.
La pendule sonna trois heures. Le journaliste se
leva.
— Venez souvent, demanda Mme de Marelle, nous ba-
varderons comme aujourd'liui, vous me ferez toujoui's
plaisir. Mais pourquoi ne vous voit-on plus chez les
Forestier ?
Il répondit : — Oh pour rien. J'ai eu beaucoup à
!

faire. J'espère bien que nous nous y retrouverons un de


ces jours.
Et il sortit, le cœur plein d'espoir, sans savoir pour-
quoi.
Il ne parla pas à Forestier de cette visite.
Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus

ïue le souvenir, une sorte de sensation de la présence


irréelle et persistante de cette femme. Il lui semblait
avoir pris quelque chose d'elle, l'image de son corps
restée dans ses yeux et la saveur de son être moral
restée en son cœur. Il demeurait sous l'obsession de son
image, comme il arrive quelquefois quand on a passé
des heures charmantes auprès d'un être. On dirait
qu'on subit une possession étrange, intime, confuse,
troublante et exquise parce qu'elle est mystérieuse.
Il fit une seconde visite au bout de quelques joui-s.
La bonne l'introduisit dans le salon, et Laurine parut
aussitôt Elle tendit, non plus sa main, mais son front.
BEL-A\fI 75

et dit : — Maman
m'a chargée de vous prier de l'at-
tendre. Elle eu a pour un quart d'heure, parce qu'elle
n'est pas habiliée. Je vous tiendrai compagnie.
Duroy, qu'amusaient les manières cérémonieuses de
la fillette, répondit —
Parfaitement, mademoiselle, je
:

serai enchanté de passer un quart d'heure avec vous ;

mais je vous préviens que je ne suis point sérieux du


tout, moi je joue toute la journée je vous propose
;

donc de faire une partie de chat perché.


La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme
aurait fait une femme, de cette idée qui la choquait un
peu et rétonnait aussi et elle murmura
; :

— Les appai'tements ne sont pas faits pour jouer.


Il reprit : —
Ça m'est égal Moi je joue partout.
:

Allons, attrapez-moi. —
Et il se mit à tourner autour de
la table, en l'excitant à le poursuivre, tandis qu'elle s'en
venait derrière lui, souriant toujours avec une sorte de
condescendance polie, et étendant parfois la main pour
Je toucher, mais sans s'abandonner jusqu'à courir.
I! s'arrêtait, se baissait, et, lorsqu'elle approchait, de

son petit pas hésitant, il sautait en l'air coinine les dia-


bles enfermés en des boîtes, puis il s'élançait d'une
enjambée à l'autre bout du salon. Elle trouvait ça
drôle, finissait par rire, et, s'animant, commençait à
trottiner derrière lui, avec de légers cris joyeux et
craintifs, quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les
chaises, en faisait des obstacles, la forçait à pivoter
pendant une minute autour de la même, puis, quittant
celle-là, en saisissait une autre. Laurine courait main-
tenant, s'abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu
nouveau et, la figure rose, elle se précipitait d'un grand
élan d'enfant ravie, à chacune des fuites, à chacune
des ruses, à chacune des feintes de son compagnon.
Brusquement, comme elle s'imaginait l'atteindre, il
la saisit dans ses bras, et, l'élevant jusqu'au plafond, i]
cria : —Chat perché !

La fillette enchantée agitait ses jambes pour s'é-


chappper et riait de tout son cœur.
Mme de Marelle .^ntra et, stupéfaite Ah Lau- • — !
78 BEL-AMI

rine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleur,


monsieur.
Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la
mère, et ils s'assirent, l'enfant entre eux. Ils voulurent
causer mais Laurine, gnisée, si muette d'ordinaire,
;

parlait tout le temps, et il fallut l'envoyer à sa


chambre.
Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans
les yeux.
Dès furent seuls, Mme de Marelle baissa la
qu'ils
voix : — Vous ne
savez pas, j'ai un grand projet, et j'ai
pensé à vous. Voilà Comme je dîne toutes les semaines
:

chez les Forestier, je leur rends ça, de tem^ps en temps,


dans un restaurant. Moi, je n'aime pas à avoir du
monde chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et,
d'ailleurs, je n'entends rien aux choses de la m.aison,
rien à la cuisine, rien à rien. J'aime vivre à la diab'o.
Donc je les reçois de temps en temps au restaurant,
mais ça n'est pas gai quand nous ne sommes que nous
trois, et mes connaissances à moi ne vont guère avec
eux. Je vous dis ça pour vous expliquer une invitation
peu régulière. Vous comp~renez, n'est-ce pas, que je vous
demande d'être des nôtres samedi, au café Riche, sept
heures et demie. Vous connaissez la maison ?
Il accepta avec bonheur. Elle reprit : —
Nous seronr-
tous les quatre seulement, une vraie partie can'ée. C'est
très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autre?
femmes qui n'y sommes pas habituées.
Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa
taille, ses hanches, sa gorge, ses bras d'une façon pro-
vocante et coquette et Duroy éprouvait un étonnement
;

confus, presque une gêne dont il ne saisissait pas bien


la cause, du désaccord de cette élégance soignée et
raffinée avec l'insouci visible pour le logis qu'elle
habitait.
Tout son corps, tout ce qui touchait inti-
ce qui vêtait
mement directement sa chair, était délicat ei fin,
et
mais ce qui l'entourait ne lui imposait plus.
Il la quitta, gardant, comme l'autre fois, la sensation
de sa présence continnée dans une sorte d'hallucination
nFL-AMI 77

de ses sens. Et il n 'tendit ie jour du dîner avec une im-


]:atk-nce graii Jiss;:i ate.
Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, &es
;',oycns ne lui permettant point encore d'acheter un
costume de soirée, il arriva le premier au rendez-vous,
quelques minutes avant l'heure.
On le fit monter au second étage, et on l'introduisit
(îans un petit salon de restaurant, tendu de rouge et
ouvrant sur le boulevard son unique fenêtre.
Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe
blanche, si luisante qu'elle senxblait vernie; et les
verres, largenterie, le réchaud brillaient gaiement sous
la flamme de douze bougies portées par deux hauts caa-
délabres.
Audehors on apercevait une grande tache d'un vert
clair que faisaient les feuilles d'un arbre, éclairées par
la lumière vive des cabinets particuliers.
Duroy s'assit sur un canapé très bas, rouge comme
les tentures des murs, et dont les ressorts fatigués, s'en-
fonçant sous lui, lui donnèrent la sensation de tomber
dans un trou. Il entendait dans toute cette vaste maison
une rumeur confuse, ce bruissement 'S grands restau-
?•

rants fait du bruit des vaisselles et des argenteries


heurtées, du bruit des pas rapides ues s_aa-çons adouci
ï)ar le tapis des corridors, du bruit des portes un mo-
ment ouvertes et qui laissent échapper le son des voix
de tous ces étroits salons où sont enfermés des gens
qui dînent. Forestier entra et lui serra la main avec
une familiarité cordiale qu'il ne lui témoignait jamais
dans les bureaux de la Vie Française.

Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il c'est ;

très gentil ces dîners-là !

I
'

P; h il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec


de gcE qui brûlait en veilleuse, ferma un battant de la
ienêtre, à cause du courant d'air, et choisit sa place
bien à l'abri, en déclarant : —
Il faut que je fasse
S'rande attention j'ai été mieux pendant un n:ois, et me
;

voici repris depuis quelques jours. J'aurai attrapé froid


mardi en sortant du théâtre.
On ouvrit la porte et les deux jeunes femmes paru-
78 BEL-AMI

rent, suivies d'un maître d'hôiel, voilées, cachées, dis-


crètes,avec cette allure de mystère charmant qu'elles
prennent en ces endroits où les voisinages et les ren-
contres sont suspects.
Comme Duroy saluait Mme Forestier, elle le gronda
fort de n'être pas revenu la voir puis elle ajouta, avec
;

un sourire, vers son amie : —


C'est ça vous me pré-
férez Mme de Marelle, vous trouvez bien le temps pour
elle.
Puis on maître d'hôtel ayant présenté à
s'assit, et le
Forestier la carte des vins,Mme de Marelle s'écria :

Donnez à ces messieurs ce qu'ils voudront qoiant à ;

nous du Champagne frappé du meilleur, du Champagne


doux par exemple, rien autre chose. —
Et l'homme étant
sorti, elle annonça avec un rire excité Je veux me
: —
p'ocîiarder ce soir, nous allons faire une noce, une
vraie noce.
qui paraissait n'avoir pas entendu, de-
Forestier,
manda : —
Cela ne vous ferait-il rien qu'on feraaât la
fenêtre? j'ai la poitrine un peu prise depuis quelques
jours.

Non, rien du tout.
donc pousser le battant resté entr'ouvert et il
Il alla
revint s'asseoir avec un visage rasséréné, tranquil-
lisé.
Sa femme, ne disait rien, paraissait absorbée et, les ;

yeux baissés vers la table, elle souriait aux verres, de


ce sourire vague qui semblait promettre toujours pour
ne jamais tenir.
Les huîtres d'OstencIe furent apportées, mignonnes et
grasses, semblables à de petites oreilles enfermées e»
des coquilles, et fondant entre le palais et la langue
ainsi que des bonbons salés.
Puis, après le potage, on servit une truite rose comme
de la chair de jeune fille et les convives commencèrent
;

à causer.
On parla d'abord d'un cancan qui courait les rues,
l'histoire d'une femme du monde sui-prise, par un ami
de son mari, soupant avec un prince étranger en ca-
binet particulier.
BEL-AMI 79

Forestier riait beaucoup de l'aventure les deux fem-


;

mes déclaraient que le bavard indiscret n'était qu'un


goujat et qu'un lâche. Durojr fut de leur avis et pro-
clama bien haut qu'un homme a le devoir d'apporter en
ces sortes d'affaires, qu'il soit acteur, confident ou sim-
ple témoin, un silence de tombeau. Il ajouta Comme : —
la vie serait pleine de choses charmantes si nous pou-
vions compter sur la discrétion absolue les uns des
autres. Ce qui arrête souvent, bien souvent, presque
toujours les femmes, c'est la peur du secret dévoilé.
Puis il ajouta, souriant : —
Voyons, n'est-ce pas
vrai ?
— Combien y en a-t-il qui s'abandonneraient à un
rapide désir, au caprice brusque et violent d'une heure,
à une fantaisie d'amour, si elles ne craignaient de
payer par un scandale irrémédiable et par des larmes
^do^tiloureuses un court et léger bonheur !

Il parlait avec une conviction contagieuse, comme

s'il avait plaidé une cause, sa cause, comme s'il eût

dit : — Ce n'est pas avec moi qu'on aurait à craindre


de pareils dangers. Essayez pour voir.
Elles le contemplaient toutes les deux, l'approuvant
du regard, trouvant qu'il parlait bien et juste, confes-
sant par leur silence ami que leur morale inflexible de
Parisienne n'aurait pas tenu longtemps devant la cer-
titude du secret.
Et Forestier, presque couché sur le canapé, une
jambe repliée sous lui, la serviette glissée dans son gilet
pour ne point maculer son habit, déclara tout à coup,
avec un rire convaincu de sceptiqne : —
Sacristi oui, on
s'en paierait si on était sûr du silence. Bigre de bigre!
les pauvres maris !

Et on se mit à parler d'amour. Sans l'admettre éter-


nel, Duroy le comprenait durable, créant un lien, une
amitié tendre, une confiance L'union des sens n'était
!

qu'un sceau à l'union des cœurs. Mais il s'indignait des


jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des mi-
sères qui, presque toujours, accompagnent les ruptures.
Quand il se tut Mme de Marelle soupira Oui, c'est
: —
80 BEL-AMI

la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons sou-


vent par des exigences impossibles.
Mme Forestier, qui jouait avec un couteau, ajouta :

— Oui... oui... c'est bon d'être aimée...


Et ell-e semblait pousser plus loin son rêve, songer à
des choses qu'elle n'osait point dire.
Et comme la première entrée n'arrivait pas, ils bu-
vaient de temps en temps une gorgée de Champagne en
grignotant des croûtes arrachées sur le dos des petits
pains ronds. Et la pensée de l'amour, lente et envahis-
sante, entrait en eux, enivrait peu à i>eu leur âme,
comme le vin clair, tombé goutte à goutte en leur gorge,
échauffait leur sang et troublait leur esprit.
On apporta des côtelettes d'agneau, tendi'es, légères,
couchées sur un lit épais et menu de pointes d'asperges.
—Bigre la bonne chose
! —
s'écria Forestier. Et ils
!

mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le


légume onctueux comme une crème.
Duroy reprit —
Moi, quand j'aime une femme, tout
:

disparaît du monde autour d'elle.


Il disait cela avec conviction, s'exaltant à la pensée
de cette jouissance d'amour, dans le bien-être de la
jouissance de table qu'il goûtait.
Mme Forestier murmura, avec son air de n'y point
toucher : —
Il n'y a pas de bonheur comparable à la
pTemière pression des mains, quand l'une demande :

« M'aimez-vous ?» et quand l'autre répond « Oui, je :

t'aime. »
Mme de MareUe, qui venait de vider d'un trait une
nouvelle flûte de Champagne, dit gaiement en reposant
son verre ; —
Moi, je suis moins platonique.
Et chacun se mit à ricaner, l'œil allumé, en approu-
vant cette parole.
Forestier s'étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les
ap"puya sur des coussins et d'un ton sérieux Cette : —
franchise vous honore et prouve que vous êtes une
femme pratique. Mais peut-on vous demander quelle est
l'opinion de M. de Marelle?
Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain in-
fini, prolongé puis, d'une voix nette
;
M. de Marelle : —
*

BEL-AMI 81

n'a pas d'opinion en cette matière. Il n'a que des... que


des abstentions.
Et la causerie, descendant des théories élevées sur la
tendresse, entra dans le jardin fleuri des polissonneries
distinguées.
Ce fut le moment des sou<9-entendus adroits, des
voiles levés par des mots, comme on lève des jupes, le
moment des ruses de langage, des audaces habiles et
déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques, de la
phrase qui montre des images dévêtues avec des expres-
sions couvertes, qui fait passer dans l'œil et dans l'es-
prit la vision rapide de tout ce qu'on ne peut pas dire,
et permet aux gens du monde une sorte d'amour subtil
et mystérieux, une sorte de contact impur des pensées
par révocation simultanée, troublante et sensuelle
comme une étreinte, de toutes les choses secrètes, hon-
teuses et désirées de l'enlacement. On avait apporté le
rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits
pois, puis une terrine de foies gras accompagnée d'une
3alale aux feuilles dentelées, emplissant comme une
mousse verte un grand salîuiier en forme de cuvette. Ils
avaient mangé de tout cela sans y goûter, sans s'en
douter, uniquement préoccupés de ce qu'ils disaient,
plongés daiis un bain d'amour.
Les deux femmes, maintenant, en lançaient de roides,
Mme de Marelle avec une audace naturelle qui ressem-
blait à une provocation, Mme Forestier avec une ré-
serve charmante, une pudeur dans le ton, dans la
voix, dans le sourire, dans toute l'allure, qui soulignait,
en ayant l'air de les atténuer, les choses hardies sorties
de sa bouche.
Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, bu-
vait mangeait sans cesse et jetait parfois une parole
tellement osée ou tellement crue que les femmes, un
peu choquées par la forme et pour la forme, prenaient
'un petit air gêné qui durait deux ou trois secondes.
Quand il avait lâché quelque polissonnerie trop' grosse,
il ajoutait : —Vous allez bien, mes enfants. Si vous
continuez comme ça, vous finirez par faire des bê-
tises. -
82 BEL-AMI

Le dessert vinï, puis le café et les liqueurs versèrenï


;

dans les esprits excités un trouble plus lourd et plus


chaud.
Comme elle l'avait annoncé en se mettant à table,
Mme de Marelle était pocharde, e^ elle le reconnaissait,
avec une grâce gaie et bavarde de femme qui accentue,
pour amuser ses convives, une pointe d'ivresse très
réelle.
Mme Forestier se taisait maintenant, par prudence
peut-être; et Duroy, se sentant trop allumé pour ne pas
se compromettre, gardait une réserve habile.
On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup,
se niit à tousser.
Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge ;

et, la face rouge, le front en sueur, il étouffait dans


sa serviette. Lorsque la crise fut calmée, il grogna, d'un
air furieux : —
Ça ne me vaut rien, ces p'arties-là c'est :

stupide. —
Toute sa bonne humeur avait disparu dans
la terreur du mal qui hantait sa pensée.
— Rentrons chez nous, dit-il.
Mme de Marelle sonna le garçon et demanda l'addi-
tion. On
la lui apporta presque aussitôt. Elle essay^a de
la lire, mais les chiffres tournaient devant ses yeux, et
elle passa le papier à Duroy —
Tenez, payez pour moi,
:

je n'y vois plus, je suis trop grise.


Et eUe lui jeta en même temps sa bourse dans les
mains.
Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla
et vérifia la note, puis donna deux billets, et reprit la
monnaie, en demandant à mi-voix Combien faut-il : —
laisser aux garçons ?
— Ce que vous voudrez, je ne sais pas.
Il mit cinq francs sur l'assiette, puis rendit la bourse
à la jeune femme, en lui disant :

— Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte?


— Mais certainenient. Je suis incapable de retrouver
mon adresse.
On serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva
seul avec IMme de Marelle dans un fiacre qui roulait.
Il la sentait contre lui si nros, enfermée avec lui
BEL-AMI 83

dans cette boîte noire, qu'éclairaient brusquement, pen-


dant un instant, les becs de gaz des trottoirs. Il sen-
tait, à travers sa manche, la chaleur de son épaule, et
il ne trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant
l'espi'it paralysé par le désir impérieux de la saisir
dans ses bras.
« Si j'osais, que ferait-elle ? » pensait-il. Et le sou-
venir de toutes les polissonneries chuchotées pendant
3 dîner l'enhai-tlissait, mais la peur du scandale le
: v?tenait en même temps.
Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en
son coin. Il eût pensé qu'elle dormait s'il n'avait vu
l)ri]ler ses yeux chaque fois qu'un rayjn de lumière
pénétrait dans ia voiture.
Que pensait-elle ?» Il sentait bien qu'il ne fallait
<'

point parler, qu'un mot, un seul mot, rompant le si-


lenre, emporterait ses chances ; mais l'audace lui man-
[uait, l'audace de l'action brusque et brutale.
Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait
nmouvement, un mouvement sec, nerveux, d'impa-
ou d'appel peut-être. Ce geste, presque insen-
rice
sible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand fris-
son sur la peau, et, se tournant vivement, il se jeta sur
elle, cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair
nue avec ses mains.
Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se
débattre, le repousser ;
puis elle céda, comme si la
force lui eût manqué pour résister plus longtemps.
Mais la voiture s'étant arrêtée bientôt devant la
nuiison qu'elle habitait, Duroy, surpris, n'eut point à
cl.ercher des paroles passionnées pour la remercier, la
bénir et lui exprimer son amour reconnaissant. Ce-
pendant elle ne se levait pas, elle ne remuait point,
étourdie par ce qui venait de se passer. Alors il crai-
gnit que le cocher n'eût des doutes, et il descendit le
.;cmier pour tendre la main à la jeune femme.
Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans pro-
noncer une parole. Il sonna, et, comme la porte s'ou-
vrait, il demanda, en tremblant : —
Quand vous re-
vorrai-je ?
84 BEL-AMI

Elle murmura, si bas qu'il entendit à peine : — Ve-


nez déjeuner avec moi demiain. —
Et elle disparut dans
l'ombre du vestibute en repoussant le lourd battant,
^ui fit un bruit de coup de canon.
Il donna cent sous au cocher et se mit è, marcher

devant lui, d'un pas rapide et triomphant, le cœur


débordant de joie.
Il en tenait une, enfin, une femme mariée une
!

femme du monde du vrai monde du monde parisien !


! !

Comme ça avait été facile et inattendu !

Il s'était imaginé jusque-là que pour aborder et con-


quérir une de ces créatures tant désirées, il fallait des
soins infinis, des attentes interminables, un siège
habile fait de galanteries, de paroles d'amour, de sou-
pirs et de cadeaux. Et voilà que tout d'un coup, à la
moindre attaque, la première qu'il rencontrait s'aban-
donnait à lui, si vite qu'il en demeurait stupéfait.
« Elle était grise, pensait-il demain, ce sera une
;

autre chanson. J'aurai les larmes. » Cette idée l'in-


quiéta, puis il se dit « Ma foi, tant pis. Maintenant
:

que je la tiens, je saurai bien la garder. »


Et, dans le mii'age confus où s'égaraient ses espé-
rances, espérances de grandeur, de succès, de renom-
mée, de fortune et d'amour, il aperçut tout à coup,
pareille à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent
dans le ciel des apothéoses, une procession de femmes
élégantes, riches, ptiiasantes, qui passaient en sou-
riant pour disparaître l'une après l'autre au fond du
nuage doré de ses rêves.
Et son sommeil fut peuplé de visions.
Il était un peu ému, le lendemain, en montant l'es-

calier de Mme de Marelle. Comment allait-elle le rece-


voir ? Et si elle ne le recevait pas ? Si elle avait dé-
1 fendu l'entrée de sa demeure ? Si elle racontait... ?
1 Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner la
'vérité tout entière. Donc il était maître delà situation.
! La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son virage
ordinaire. Il se rassura, comme s'il se fût attendu à
ce que la domestique lui montrât une figure boule-
f Tersée.
BEL-AMI 85

Il demanda : — Madame va bien ?


Elle répondit — Oui, Monsieur, comme toujours.
:

Et elle le fit entrer dsjis le salon.


Il droit à la cheminée pour constater l'état de
all-a
ses cheveux et de sa toilette et il rajustait sa cravate ;

devant la glace, quand il aperçut dedans la jeune


femme qui le regardait debout sur le seuil de ia
chamhre.
Il fit semblant de ne l'avoir point vue, et ils se con-
sidérèirent quelques secondes, au fond du miroir, s'ob-
sei-vant, s'épiant avant de se trouver face à face.
II se retourna. Elle n'avait point bougé, et semblait
attendre. Il s'élança, balbutiant Comme je vous : —
aime comme je vous aime
! Elle ouvrit les bras, et ! —
tomba sur sa poitrine puis, ayant levé la tête vers ;

lui, ils s'embi^ssèrent longtemps.


Il pensait « C'est plus facile que
: je n'aurais cru.
Ça va très bien. » Et, leurs lèvres s'étant séparées, il

souriait, sans dire un mot, en tâchant de mettre dans


son regard une infinité d'amour.
Elle aussi souriait, de ce sourire qu'elles ont pour
offrir leur désir, leur consentement, leur volonté de se
donneir. Elle murmura : — Nous sommes seuls. J'ai
envoyé Lam'ine déjeuner chez une camarade.
Il soupira, en lui baisant les poignets Merci, je : —
vous adore.
Alors, elle lui prit le bras, comme s'il eût été son
mari, pour aller jusqu'au canapé où ils s'assirent côte
à côte.
Il lui fallaitun début de causerie habile et sédui-
sant ; ne
découvrant point à son gré, il balbutia
le :

— Aloirs, vous ne m'en voulez pas trop ?


Elle lui mit une main sur la bouche :

— Tais-toi !

Ils demeurèrent silencieux, les regai'ds mêlés, les


doigts enlacés et brûlants.
—Comme je vous désirais ! dit-il.
Elle répéta Tais-toi. : —
On entendait la bonne remuer les assiettes dans la
salle, derrière le mur.
80 BEL-AMI

Il se leva : Je ne— veux pas rester si près de vous.


Je perdrais la tète.
La
porte s'ouvrit : —
Madame est servie.
Et offrit son bras avec gravité.
il

Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se sou-


riant sans cesse, occupés uniquement d'eux, tout enve-
loppés par le charme si doux d'une tendi-esse qui com-
mence. Ils mangeaient, sans savoir quoi. Il sentit un
pied, un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le
prit enti-e les siens et l'y garda, le serrant de toute sa
force.
La bonne allait, venait, apportait ftt enlevait les
plats d'un air nonchalant, sans paraître rien remarquer.
Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans
le salon et repTirent leur place sur le canapé, côte à
côte.
Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l'é-
treindre. Mais elle le repoussait avec calme Pre- : —
nez garde, on pourrait entrer.
Il murmura —
Quand pourrai-je vous voir bien
:

seule pour vous dire comme je vous aime?


Elle se pencha vers son oreille, et prononça tout bas :

— J'irai vous faire une petite visite chez vous un de


ces jours.
Il se sentît rougir : — C'est que... chez moi... c'est...
c'est bien modeste.
Elle sourit: —
Ça ne fait rien. C'est vous que j'irai
voir et non pas l'appartement.
Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait.
Elle fixa un jour éloigné de la semaine suivante, et il
la supplia d'avancer la date, avec des paroles balbu-
tiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui broyant
les mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de
ce désir impétueux qui suit les repas en tête à tête.
Elle s'amusait de le voir l'implorer avec cette ardeur,
et cédait un jour, de temps en temps. Mais il répétait :

— Demain... dites... demain.


Elle y consentit à la fin : —
Oui. Demain. Cinq
heures.
Il poussa un long soupir de joie ; et ils causèrent
BEL-AMI 87

presque tranquillement, avec des allures d'intimité,


comme s'ilsi se fussent connus depuis vingt ans.
Un coup de timbre les fit treesaillir et, d'une se-
;

cousse, ils s'éloignèrent l'un de l'autre.


Elle murmura : — Ce doit être Laurine.
L'enfant parut, puis s'arrêta interdite, puis courut
vers Duroy en battant des mains, transportée de plai-
sir en l'apercevant, et elle cria : —
Ah Bel-Ami ! 1

Mme de Marelle se mit à rire :


— Tiens Bel-Ami
I Laurine vous a baptisé
! C'est !

un bon petit nom d'amitié pour vous, ça moi aussi je ;

vous appellerai Bel-Ami !

Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut


jouer avec elle à tous les petits jeux qu'il lui avait
appris.
Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour
se rendre au journal et sur l'escalier, par la poste
;

entr'ouverte, il murmura encore du bout des lèvres :

— Demain. Cinq heures.


La jeune femme répondit « Oui », d'un sourire, et
:

disparut.
Dès qu'il eut fini sa besogne journalière, il songea à
la façon dont il arrangerait sa chambre pour recevoir
sa maîtresse et dissimuler le mieux possible la pau-
vreté du local. Il eut l'idée d'épingler sur les murs de
menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs
toute une collection de crépons, de petits éventails et
de petits écrans, dont il cacha les taches trop visibles
du papier. Il appliqua sur les vitres de la fenêtre des
images transparentes représentant des bateaux sur des
rivières, des vols d'oiseaux à travers de ciels rouges,
des dames multicolores sur des balcons et des proces-
sions de petits bonshommes noirs dans des plaines
remplies de neige.
Son logis, grand tout juste pour y dormir et s'y as-
seoir, eut bientôt l'air de l'intérieur d'une lanterne de,
papier peint. Il jugea l'effet satisfaisant, et il passa la
soirée à coller sur le plafond des oiseaux découpés
dans des feuilles coloriées qui lui restaient.
Puis il se coucha, bercé par le sifflet des trains.
88 CEL-AMI

Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un


sac de gâteaux et une bouteille de madère achetée
chez l'épicier. Il dut ressortir pour se proeureir deux
assiettes et deux verres et il disposa cette collation
;

sur sa table de toilette, dont le bois sale fut caché par


une serviette, la cuvette et le pot à eau étant diù;Lii-
l'iulés par-dessous.
.î'uis il attendit.
arriva vers cinq heures un quart, et, séduite
Elle
par le papillotement coloré des dessins, elle s'écria :
— Tiens, c'est gentil chez vous. Mais il y bien du
monde dans l'escalier.
Il dans les bras, et il baisait ses che-
l'avait prise
veux avec emportement, entre le front et le chapeau, à
travers le voile.
Une heure et demi« plus tard, il la reconduisit à la
station de fiacres de la rue de Rome. Lorsqu'elle fut
dans la voiture, il murmura : —
Mardi, à la même
heur«.
Elle dit : —
A la même heure, mardi. Et, comme —
la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière
et le baisa sur les lèvres. Puis, le cacheo* ayant fouetté
sa bête, elle cria : —
Adieu, Bel-Ami et le vieux! —
coupé s'en alla au trot fatigué d'un cheval blanc.
Pendant trois semaines. Duroy reçut ainsi de Mme
Marelle tous les deux ou trois jours, tantôt le matin,
tantôt le soir.
Comme il l'attendait, un après-midi, un grand bruit,
dans l'escalier, l'attira sur sa porte. Un enfant hurlait.
Une voix furieuse, celle d'un homme, cria — Qu'est-
:

ce qu'il a encore à gueuler, ce bougre-là ? — La voix


glapissante et exaspérée d'une femme répondit — :

C'est ct'e sale cocotte qui vient chez l'journalisse d'en


haut qu'a renversé Nicolas sur l'palier. Comme si on
j
devrait laisser des roulures comme ça qui n'font seule-
I
ment pas attention aux éfants dans les escaliers !

Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide


frôlement de jupes et un pas précipité gravissant l'étage
au-dessous de lui.
On frappa bientôt à sa porte, qu'il venait de refermer.
BEL-AMI 89

On ouvrit, et Mme de Marelle se jeta dans la chambre,


essoufflée, affolée, balbutiant :

— As-tu entendu ?

Il s-emblant de ne rien savoir.


fit
— Non, quoi ?
— Comme m'ont insultée ils ?
— Qui ça ?
— Les misérables qui habitent au-dessous.
— Mais non, qu'est-ce qu'il y dis-moi a, ?
Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un
mot.
Il dut la décoiffer, la délacer, l'étendre sur le lit, lui
tapoter les tempes avec un linge m.ouillé elle suffo- ;

quait puis, quand son émotion se fut un peu calmée,


;

toute sa colère indignée éclata.


Elle voulait qu'il descendît tout de suite, qu'il se bat-
tît, qu'il les tuât.
Il répétait : — Mais
ce sont des ouvriers, des rustre.-;.
Songe en justice, que tu pourrais
qu'il faudrait aller
être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se commet pa •

avec des gens comme ça.


Elle passa à une autre idée : —
Comment ferons-nous,
maintenant? Moi, je ne peux pas rentrer ici. Il ré- —
pondit : —
C'est bien simple, je vais déménager.
Elle murmura: —
Oui, mais ce sera long. Puis —
tout d'un coup, elle imagina une combinaison, et ras-
sérénée brusquement :

— Non, écoute, j'ai trouvé, laisse-moi faiie, ne t'o


cupe de rien. Je t'enverrai un petit bleu dc-niain matin
Elle appelait des «petits bleus» les télOgiammes fci
mes circulant dans Paris.
Elle souriait maintenant, ravie de son invontior!
qu'elle ne voulait pas révéler; et elle fit mille folie.-
d'amour.
Elle bien é^'nuo rependant, en redescendant l'e?
é?fiit
,!e toute sa fo''ce sur le bras de
calier, et elle s'appKy;;:i
son amant, tant elle sentait fléchir ses jaiiibos
Ils ne rencontrèrent personne.
Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lende-
90 BEL-AMI

main vers onze heures, quand le facteur du télf^prraphe


lui apporta bleu promis.
le petit
Duroy l'ouvrit et lut « lîendez-vous
: tantôt, cinq
fleures, rue de Constantinople, 127. Tu te feras ouvrir
l'appartement loué par Mme Duroy.
« Clo t'embrasse. »

A cinq heures précises, il entrait chez le concierge


d'une grande maison meublée et demandait C'est : —
ici que .Mme Duroy a loué un appartement?
— Oui, monsieur.
— Voulez-vous m'y conduire, s'il vous plaît?
L'homme, habitué sans doute aux situations délica-
tes où la prudence est nécessaire, le regardait dans les
yeux, puis, choisissant dans la longue file de clefs :

— Vous êtes bien M. Duroy.


— Mais oui, parfaitement.
Et ouvrit un petit logement composé de deux pièces
il

et situé au rez-de-chaussée, en face de la loge.


Le salon, tapissé de papier ramage, assez frais, possé-
dait un meuble d'acajou recouvert en reps verdàtre à
dessins jaunes, et un maigre tapis à fleurs, si mince
que le pied sentait le bois par-dessous.
La chambre à coucher était si exiguë que le lit l'em-
plissait aux trois quarts. Il tenait le fond, allant d'un
mur à l'autre, un grand lit de m.aison meublée, enve-
loppé de rideaux bleus et lourds, également en reps et
écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches
suspectes.
Duroy, inquiet et mécontent, pensait : —
Ça va me
coûter un aigent fou, ce logis-là. Il va falloir que j'em-
prunte encore. C'est idiot, ce qu'elle a fait.
La porte s'ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de
vent, avec un grand bruit de robe, les bras ouverts. Elle
était enchantée : —
Est-ce gentil, dis, est-ce gentil ? Et
pas à monter, c'est sur la rue, au rez-de-chaussée On !

peut entrer et sortir ])ar la fenêtre sans que le concierge


vous voie. Comme nous nous aimerons, là dedans !

E l'embrassait froidement, n'osant faire la question


qui lui venait aux lèvres.
BEL-AMI 91
j

j
Elle avait posé un gros paquet sur
le guéridon, au
milieu de en tira v.n savon, une
la pièce. Elle l'ouvrit et
bouteille d'eau de Lubin, une éponge, une boîli.' d'é-
pi na:!es à cheveux, un tire-bouton et un petit fer à
iriser pour rajuster les mèches de son front qu'elle dé-
faisait toutes les fois.
Et elle joua à l'installation, cherchant la place de
chaque chose, s'amusant énormément.
Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs Il faudra : —
que j'apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer
à l'occasion. Ce sera très commode. Si je reçois une
averse, par hasard, en faisant des courses, je viendrai
me sécher ici. Nous aui-ons chacun notre clef, outre
celle laissée dans la loge pour le cas où nous oublie-
rion.s les nôtres. J'ai loué pour trois mois, à ton nom,
bien entendu, puis<iue je ne pouvais donner le mien.
Alors il demanda :

— Tu me diias quand il faudj'a pnyor?

Elle répondit simplement —


Mais c'est payé,
: mon
chéri !

Il reprit : —
Alois, c'ftst à toi que je le dois ?
— Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c'est
moi qui veux faire cette petite folie.
Il eut l'air de se fâcher — Ah mais non, par exem-
: !

ple. Je ne
permettrai point.
le

Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur


ses épaules : —
Je t'en prie, Georges, ça me fera tant
de plaisir, tant de plaisir que ce soit à moi, notre nid,
rien qu'à moi Ça ne peut pas te froisser? En quoi ? Je
!

voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu


veux bien, mon petit Géo, dis que tu veux bien ?... —
lille l'implorait du regard, de la lèvre, de tout son être
Il se fit prier, refusant avec des raines irritées, puis

li céda, trouvant cela juste, au fond.


Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant
les mains et sans chercher dans les replis de son cœur
jl'où lui venait, ce jour-là, cette opinion «Elle est gen-
:

tille, tout de même. »


I
II reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu
qui lui disait « Mon mail arrive ce soir, après six
:
92 BEL-AMI

semaines d'inspection. Nous aurons donc relâche huit


jours. Quelle corvée, mon chéi'i 1

« Ta Clo. »

Duroy demeura stupéfait. Il ne songeait vi-aiment


plus qu'elle était mariée. En voilà un homme dont il
aurait voulu voir la tête, rien qu'une fois, pour le
connaître
II attendit avec patience cependant le départ de l'é-
poux, mais il passa aux Folies-Bergère deux soirées qui
se terminèrent chez Rachel.
Puis, un matin, nouveau télégramme contenant
quatre mots « Tantôt, cinq heures.
: Clo. » —
Ils arrivèrent tous les d^'ux en avance au rendez-
vous. Elle se jeta dans ses bras avec un grand élan
d'amour, le baisant passionnément à travers le visage ;

puis elle lui dit : —


Si tu veux, quand nous nous serons
bien aimés, tu m'emmèneras dîner quelque part. Je me
suis faite libre.
On était justement au commencement du mois, et bien
que son traitement fût escompté longtemps d'avance, et
qu'ilvécût au jour le jour d'argent cueilli de tous les
côtés,Duroy se trouvait par hasard en fonds et il fut ;

content d'avoir l'occasion de dépenser quelque chose


pour elle.
répondit
Il : —
Mais oui, ma chérie, où tu voudras.
Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le
boulevard extérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui
et lui disait, dans l'oreille: —
Si tu savais comme je
suis contente de sortir à ton bras, comme j'aime te
sentir contre moi !

Il demanda —
Veux-tu aller chez le père Lathuille ?
:

Elle répondit :—
Oh non, c'est trop chic. Je voudrais
!

quelque chose de drôle, de commun, comme un restau-


rant où vont les employés et les ouvrières j'adore les ;

parti 03 dans les guinguettes Oh si noua avions pu ! !

aller à la campagne I

CoTP.me il ne connaissait rien en ce genre dans le


quartier, ils errèrent le long du boulevard, et ils fini-
rent par entrer chez un marcîiand de vin qui donnait à
BEL-AMI 93

manger dans une salle à part. Elle avait vu, à travers


la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de
deux militaires.
Trois cochei-s de fiacre dînaient dans le fond de la
pièce étroite et longue, et un personnage, impossible a
classer dans aucune profession, fumait sa pipe, les jam-
bes allongées, les mains dans la ceinture de sa culotte,
étendu sur la chaise et la tête renversée en arrière par-
dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de ta-
ches, et dans les poches gonflées comme des ventres
on apercevait le goulot d'une bouteille, un morceau de
pain, un paquet enveloppé dans un journal, et un bout
de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, cré-
pus, mêlés, gris de saleté et sa casquette était par
;

terre, sous sa chaise.


L'entrée de Clotilde fit sensation par l'élégance de sa
toilette. Les deux couples ce.sscrent de chuchoter, les
trois cochers cessèrent de discuter, et le particulier qui
fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devant
lui, regarda en tournant un peu la tête.
Mme de Marelle murmura —
C'est très gentil
: Nous
!

serons très bien une autre fois, je m'habillerai en ou-


;

vrière. — Et elle s'assit sans embarras et sans dégoût


en face de la table de bois vernie par la graisse des
nourritures, lavée par les boissons répandues et torchée
d'un coup de serviette par le garçon. Duroy, un pau
gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y
pendre son haut chapeau. N'en trouvant point, il le
déposa sur une chaise.
Ils mangCn'ent un ragoût de mouton, une tranche de
gigot et une salade. Clotilde répétait —
Moi, j'adore
:

ça. J'ai des goûts canailles. Je m'amuse mieux ici qu'au


café Anglais. — Puis elle dit : —
Si tu veux me faire
tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un bastrin^rue.
J'en connais un très drôle près d'ici qu'on appelle la
Beine Blanche.
Duroy, surpris, demanda : —
Qui est-ce qui t'a mejh''e
là?
Il la regardait et il la vit roug^ir, un peu troublée,

comme si cette question brusque eût éveillé en elle un


91 BEL-AMI

souvenÎT délicat. Après une de ces hésitations ''•'tninînps


si courtes qu'il les faut deviner, elle répondit C'est
: —
en ami... — puis, après un silence, elle ajouta... qui —
est mort. — Et elle baissa les yeux avec une tristesse
bien naturelle.
Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu'il
ne savait point dans la vie passée de cette femme, et il
rêva. Certes elle avait eu des amants, déjà, mais de
quelle sorte ? de quel monde ? Une vague jalousie, une
sorte d'inimitié s'éveillait en lui contre elle, une inimi-
tié pour tout ce qu'il ignorait, pour tout ce qui ne lui
avait point appartenu dans ce cœur et dans cette exis-
tence. Il la regardait, irrité du mystère enfermé dans
cette tête jolie et muette et qui songeait, en ce moment-
là même peut-être, à l'autre, aux autres, avec des re-
grets. Comme eût aimé regarder dans ce souvenir, y
il

fouiller, et tout savoir, tout connaître !...


Elle répéta : —
'Veux-tu me conduire à la Reine
Blanche ? Ce sera une fête complète.
Il pensa « Bah
: qu'importe le passé ? Je suis bien
!

bête de me troubler de ça. » Et, souriant, il répondit :



Mais certainement, ma chérie.
Lorsqu'ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec
ce ton mystérieux dont on fait les confidences Je: —
n'osais point te demander ça, jusqu'ici mais tu ne te
;

figures pas comme j'aime ces escapades de gar<;nn dans


tous ces endroits où les femmes ne vont pas. Pendant
le carneval je m'habillerai en collégien. Je suis drôle
comme tout en collégien.
Quand ils p^énétrèrent dans la salle de bal, elle se
serra contre lui, effrayée et contente, regardant, d'un
œil ravi les filles et les souteneui-s et, de temps en
temps, comme pour se rassurer contre un danger pos-
en apercevant un municipal grave et
sible, elle disait,
immobile : Voilà un agent qui a l'air solide. » Au bout
«
d'un quart d'heure, elle en eut a.^sez, et D la recondui."^'
chez elle.
Alors commença une série d'excursions dans tous -
1

pndrojts louches où s'^^^m^e io neuple et Duroy décou


;
i(EL-AMI 95

vrit dans sa maîtresse un goût passionné pour ce vaga-


bondage d'étudiants en goguette.
Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d'une robe
de toile, la tète couverte d'un bonnet de soubrette, de
soubrette de vaudeville ;et, malgré la simplicité élé-
gante et cherchée de la toilette, elle gardait ses bagues,
ses bracelets et ses boucles d'oreilles en brillants, en
donnant cette raison, quand il la suppliait de les ôter :

« Bah !on croira que ce sont des cailloux du Rhin. »


Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien
qu'elle fût en réalité cachée, à la façon des autruches,
elle allait dans les tavernes les plus mal famées.
Elle avait voulu que Duroy s'habillât en ouvrier ;

mais il résista et garda sa tenue correcte de boulevar-


dier, sans vouloir même changer son haut chapeau
contre un chapeau de feutre mou.
Elle s'était consolée de son obstination par ce raison-
nement « On pense que je suis une femme de chambre
:

en bonne fortune avec un jeune homme du monde. » Et


elle trouvait délicieuse cette comédie.
Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et
allaient s'asseoir au fond du bouge enfumé, sur des
chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un
nuage de fumée acre où restait une odeur de poisson
frit du dîner emplissait la salle ; des hommes en blouse
gueulaient en buvant des petits verres et le garçon
étonné dévisageait ce couple étrange, en posant devant
lui deux cerises à l'eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire
le jus rouge des fruits, à petits coups, en regardant au-
tour d'elle d'un œil inquiet et allumé. Chaque cerise
avalée lui donnait la sensation d'une faute commise,
chaque goutte du liquide brûlant et poivré descendant
en sa gorge lui procurait un plaisir acre, la joie d'une
jouissance scélérate et défendue.
Puis elle disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et ils
partaient. Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas
raenu, d'un pas d'actrice qui quitte la scène, entre les
buveurs accoudés aux tables qui la regardaient passer
U'un air soupçonneux et mécontent et quand elle avait
;
96 BEL-AMI

i
franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comrae
si elle venait d'échapper à quelque terrible danger.
Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant :

— Si ou m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que


tu ferais ?
Il répondait d'un ton crâne : — Je te défenda-ais, par-
bleu !

Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir


confus peut-être d'être injuriée et défendue, de voir des
hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec
son bien-aimé.
Mais ces excursions, se renouvelant deux ou. trois
fois par semaine, commençaient à fatiguer Duroy, qui
avait grand mal d'ailleurs, depuis quelque temps, à se
procurer le demi-louis qu'il lui fallait pour payer la voi-
ture et les consommations.
Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus
de peine qu'aux jours où i! était employé du Nord, car,
ayant dépensé largement, sans compter, pendant ses
premiers mois de journalisme, avec l'espoii" constant de
gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé
toutes ses ressources et tous les moyens de se procurer
de l'argent.
Un procédé fort simple, celui d'emprunter à la caisse,
s'était trouvé bien vite usé, et il devait déjà au journal
quatre mois de son traitement, plus six cents francs sur
ses lignes. Il devait, en outre, cent francs à Forestier,
trois cents francs à Jacques Rival, qui avait la bourse
large, et il était rongé par une multitude de petites
dettes inavouables, de vingt francs ou de cent sous.
Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer
pour trouver encore cent francs, n'avait découvert au-
cun expédient, bien qu'il fût un homme d'invention et ;

Duroy s'exaspéiait de cette misère, plus sensible main-


tenant qu'autrefois, parce qu'il avait plus de besoins.
Une colère sourde contre tout le monde couvait en lui,
et une irritation incessante, qui se manifestait à tout
propos, à tout moment, pour les causes les plus futiles.
Il se demandait parfois comment il avait fait pour
dépenser une moyenne de mille livres par mois, sans
BEI-AMI 97

aucun excès ni aucune fantaisie; et il constatait qu'en


additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner
de douze pris dans un grand café quelconque du boule-
vard, il arrivait tout de suite à un louis, qui, joint à
une dizaine de francs d'argent de poche, de cet argent
qui coule sans qu'on sache comment, formait un totaJ
de tiente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf
cents francs à la fin du mois. Et il ne comptait pas là
dedans tous les frais d'habillement, de chaussure, de
linge, de blanchissage, etc.
Dune, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans
sa poche et sans un moyen dans l'esprit poui^ obtenir
quelque monnaie.
Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna
point et il passa l'après-midi au journal à travailler,
lassant et préoccupé.
Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maî-
tresse, qui lui disait « Veux-tu que nous dînions en-
:

semble ? nous ferons ensuite une escapade. »


Il répondit aussitôt « Impossible dîner. » Puis il ré-
:

fléchit qu'il serait bien bête de se priver des moments


agréables qu'elle pourrait lui donner, et il ajouta :
« Mais je t'attendrai, à neuf heures, dans notre logis. »
Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin
d'économiser le prix du télégramme, il réfléchit à la fa-
çon dont il s'y prendrait pour se procurer le repas du
soir.
A sept heures, il n'avait encore rien inventé; et une
faim terrible lui creusait le ventre. Alors, il eut recours
à un stratagème de désespéré. Il laissa partir tous ses
confrères l'un après l'autre, et, quand il fut seul, il
sonna vivement. L'huissier du patron, resté pour garder
les bureaux, se présenta.
Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d'une
voix brusque : —
Dites donc, Foucart, j'ai oublié mon
porte-monnaie chez moi, et il faut que j'aille dîner au
Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour payer ma
voiture.
L'homme tira trois francs de son gilet, en deman-
dant :
98 BEL-AMI


Monsieur Duroy ne veut pas davantage ? •


Non, non, cela me suffit. Merci bien.
Et, ayant saisi les pièces blanches, Duioy descendit
en courant l'escalier, puis alla dîner dans une gargote
où il échouait aux jours de misère.
A neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au
feu daa^ le petit salon.
Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l'air
froid de la rue : —
Si tu veux, dit-elle, nous ferons d'a-
bord un tour, puis nous rentrerons ici à onze heures.
Le temps est admirable pour se promener.
Il répondit d'un ton grognon Pourquoi sortir ? On
: —
est très bien ici.

chapeau
Elle reprit, sans ôter son Si tu savais, il : —
fait un de lune merveilleux. C'est un vrai bonheur
clair
de se promener, ce soir.
—C'est possible, mais moi je ne tiens pas à me pro-
mener.
Il avait dit cela d'un air furieux. Elle en fut saisie,
blessée, et demanda —
Qu'est-ce que tu as ? pourquoi
:

prends-tu ces manières-là? J'ai le désir de faire un


tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher.
Il se leva, exaspéré. —
Cela ne me fâche pas. Cela
m'embête. Voilà !

Elle était de celles que la résistance irrite et que


l'impolitesse exaspère.
Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide ?
— Je n'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi. Je
m'en irai seule, alors adieu ; !

Il comprit que c'était grave, et s'élançant vivement


vers elle, il lui pTit les mains, les baisa, en balbutiant :

— Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis


très nerveux, ce soir, très irritable. C'est que j'ai des
contrariétés, des ennuis, tu sais, des affaires de métier.
Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée :

)
— Cela ne me regarde pas, moi et je ne veux point ;

supporter le contre-coup de votre mauvaise humeur.


II la prit dans ses bras, l'attira vers le canapé :


I

Ecoute, ma mignonne, je ne voulais point te bles-


ser je n'ai point songé à ce que je disais.
;
BEL-AMI 99

Tl l'avait forcée à s'asseoir, et s'agenouillant devant


elle: — M'as-tu pardonné? Dis-moi que tu mas par-
donné.
Elle murmura; d'une voix froide Soit, mais ne : —
recommence pas. —
Et, s'étant relevée, elle ajouta :

— Maintenant, allons faire un tour.


Il était demeuré à genoux, entournant les hanches de
ses deux bi-as ; il balbutia : —
Je t'en prie, restons ici.
Je t'en supplie. Accorde-moi cela. J'aimerais tant à te
garder, ce soir, pour moi tout seul, là, près du feu. Dis
« oui », je t'en supplie, dis « oui ».

Elle répliqua nettement, durement : Non. Je tiens —


à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices.
Il insista : — Je t'en supplie, j'ai une raison, une rai-
son très sérieuse...
Elle dit de nouveau: —
Non. Et si tu ne veux pas
sortir avec moi, je m'en vais. Adieu.
Elle s'était dégagée d'une secousse, et gagnait la porte.
Il courut vers elle, i'env«loppa dans ses bras :

— Ecoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi


cela... —
Elle faisait non, de la tête, sans répondre,
évitant ses baisers et cherchant à, sortir de son étreinte
pour s'en aller.
Il bégayait : —
Clo, ma petite Clo, j'ai une ro.ù-fon.

Elle s'arrêta, en le regardant en face : — Tu mens...


Laquelle ?
Il rougit, ne sachant que dire. Et elle reprit, indi-
gnée : — Tu vois bien que tu mens... sale bote... Et avec
un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa.
Il encore une fois par les épaules, et désolé,
ia prit
prêt à tout avouer pour éviter cette ruptuie, il déclara
avec un accent désespéré : —
Il y a que je n'ai pas le
sou... Voilà.
Elle s'arrêta net, et le regardant au fond des yeux
pour y lire la vérité Tu dis ? : —
Il avait rougi jusqu'aux cheveux Je dis que je : —
n'ai pas Comprends-tu ? Mais pas vingt sous, pas
le sou.
dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le
café où nous entrerons. Tu me forces à confesser des
choaes honteuses. Il ne m'était pourtant pas possible de
100 BEL-AMI

sortir avec toi, et quand nous aurions été attablés de-


vant deux consommations, de te raconter tranquille-
ment que je ne pouvais pas les payer...
Elle le regardait toujours en face Alors... c'est : —
bien ça ?
vrai...
En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles
du pantalon, celles du gilet, celles de la jaquette, et il
murmura — Tiens... es-tu contente... maintenant ?
:

Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan


passionné, elle lui sauta au cou, en bégayant.
— Ob mon pauvre chéri., mon pauvre chéri... si
!

3"avais su! Comment cela t'est-il arrivé?


Elle le asseoir, et s'assit elle-même sur ses genoux^
fit
puis le tenant par le cou, le baisant à tout instant, bai-
sant Sa moustache, sa bouche, ses yeux, elle le força à
raconter d'où lui venait cette infortune.
Il inventa une histoii-e attendrissante. Il avait été
obligé de venir en aide à son père qui se trouvait dans
l'embarras. Il lui avait donné non seulement toutes ses
économies, mais il s'était endetté gravement.
Il ajouta : —
J'en ai pour six mois au moins à crever
de faim, car j'ai épuisé toutes mes ressources. Tant pis,
il y a des moments de crise dans la vie. L'argent, après

tout, ne vaut pas qu'on s'en préoccupe.


Elle lui souffla dans l'oreille Je t'en prêterai, : —
veux-tu ?
Il répondit avec dignité : —
Tu es bien gentille, ma
mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te prie. Tu me
blesserais.
Elle se tut puis, le serrant dans ses bras, elle mur-
— Tu ne sauras jamais comme je t'aime.
;

mura :

Ce fut une de leurs meilleures soirc33 d'amour.


Comme elle allait partir, elle reprit en souriant :

— Hein quand ou est dans ta situation, comme c'est


!

amusant de retrouver de l'argent oublié dans uii'i


poche, une pièce qui avait glissé dans la doublure.
Il répondit avec conviction Ah ça oui, par exem-
: — !

ple.
Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune
admirable, et elle s'extasiait en la regardant.
^;'a,it
BEL-AMI 101

C'était une nuit froide et sereine du commencement


Les passants et les chevaux allaient vile,
{de l'hiver. pi-
jqués par une claire gelée. Les talons sonnaient sur les
trottoirs,
'
En le quittant, elle demanda : — Veux-tu nous revoir
après-demain ?
I
— Mais oui, certainement.
— A la même heure ?
— A la même heure.
,

— Adieu, mon chéri.


Et ils s'embrassèrent tendrement.
Puis 11 revint à grands pas, se demandant ce qu'il in-
venterait le lendemain, afin de se tirer d'affaire. Mais
comme il ouvrait la porte de sa chambre, il fouilla
dans la poche de son gilet pour y trouver des allu-
mettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce
de monnaie qui roulait sous son doigt.
Dès qu'il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour
l'examiner. C'était un louis de vingt francs !

Il se pensa devenu fou.


tourna, le retourna, cherchant par quel miracle
Il le
argent se trouvait là. Il n'avait pourtant pas pu
cet
tomber du ciel dans sa poche.
Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le
saisit. Sa maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie
glissée dans la doublure et qu'on retrouvait aux heures
de pauvreté. C'était elle qui lui avait fait cette aumône.
Quelle honte !

Il jura : —
Ah bien je vais la recevoir, après-demain*
!

Elle en passera un joli quart d'heure !

Et il se mit au lit, le cœur agité de fureur et d'humi-


liation.
Il s'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendor-
mir pour ne se lever qu'à deux heures puis il se dit : :

— Cela ne m'avance à rien, il faut toujours que je fi-


nisse par découvrir de l'argent. Puis il sortit, espé-—
rant qu'une idée lui viendrait dans la rue.
Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque
restaurant un désir ardent de manger lui mouillait la
bouche de salive. A midi, comme il n'avait rien imaginé,.
102 BEL-AMI
f

ii se décida brusquement : « Bah déjeuner sut


! je vais
les vingt francs de Clotilde. Cela ne m'empêchera pas de
les lui rendre demain. »
Il déjeuna donc dans une brassciie pour deux francs
cinquante. En entrant au journal il remit encore trois
francs à l'huissier. —
Tenez, Foucart, voici ce que vous
m'avez prêté hier soir pour ma voiture.
Et il travailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner

et prit de nouveau trois francs sur le même argent. Les


deux bocks de la soirée portèrent à neuf francs trente
centimes sa dépense du jour.
Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se
recréer des ressources en vingt-quatre heures, il em-
prunta encore six francs cinquante le lendemain sur les
vingt francs qu'il devait rendre le soir même, de sorte
qu'il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs
vingt dans sa poche.
Il était d'une humeur de chien enragé et se promettait
bien de faire nette tout de suite la situation. Il dirait à
sa maîtresse : —
Tu sais, j'ai trouvé les vingt francs que
tu as mis dans ma poche l'autre jour. Je ne te les rends
pas aujourd'hui parce que ma position n'a point changé,
et que je n'ai pas eu le temps de m'occuper de la ques-
tion d'argent. Mais je te les remettrai la première fois
que nous nous verrons.
Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes.
Comment allait-il la recevoir? Et elle l'embrassa avec
persistance pour éviter une explication dans les pre-
miers moments.
II se disait, de son côté : —
Il sera bien temps tout à
l'heure d'aborder la question. Je vais chercher un joint.
Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant de-
vant les premiers mots à pTononcer sur ce sujet délicat.
Elle ne parla point de sortir et fut charmante de
toutes façons.
Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-
vous seulement pour le mercredi de la seîtiaine suivante,
car Mme de Marelle avait plusieurs dînei-s en ville de
suite.
Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy
BEL-AMI ,
10S

cherchait les quatre pièces de monnaie cpii devaient


lui rester, il s'aperçut qu'elles étaient cinq, dont une
en or.
Au premier moment il crut qu'on lui avait rendu, la
veille, vingt francs par mégarde, puis il comprit, et il
sentit une palpitation de cœur sous l'humiliation de
cette aumône persévérante.
Comme il regretta de n'avoir rien dit S'il avait parlé
!

avec énergie, cela ne serait point arrivé.


Pendant quatre jours il fit des démarches et des ef-
forts aussi nombreux qu'inutiles pour se procurer cinq
louis, et il mangea Je second de Clotilde.
Elle trouva moyen, —
liien qu'il lui eût dit, d'un air
furieux: «Tu sais, ne recommence pas la plaisanterie
des autres soirs, parce que je me fâcherais », de glissei-
encore vingt francs dans la poche de son pantalon la
première fois qu'ils se rencontrèrent.
Quand il les découvrit, il jura «Nom de Dieu 1 » et il
les transporta dans son gilet pour lefi avoir sous la
main, car il se trouvait sans un centime.
Il apaisait sa conscience par ce raisonnement « Je :

lui rendrai le tout on liloc. Ce n'est en somme que de


l'argent prêté. »
Enfin le caissier du journal, sur ses prières déses-
pérées, consentit à lui donner cent sous par jour. C'étail
tout juste assez pour manger, mais pas assez pour res-
tituer soixante francs.
Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les
excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de
Paris, il finit par ne plus s'irriter outre mesure de
trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour
môme dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte
de sa montre, api'ès leurs promenades aventureuses.
Puisqu'elle avait des envies qu'il ne pouvait satis-
faire dans le moment, n'était-il pas naturel qu'elle les
payât plutôt que de s'en priver?
Il tenait compte d'ailleurs de tout ce qu'il recevait
ainsi, pour le lui restituer un jour.
Un soir elle lui dit
: —Croiras-tu que je n'ai jamais
été aux Folies-Bergère ? Veux-tu m'y mener ? — Il hé-
104 BEL-AMI

sîta, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il


pensa : « Bah ! je ne sui pas marié, après tout. Si
l'autre me voit, elle comprendra la situation et ne me
parlera pas. D'ailleurs, nous prendrons une loge. »
Une raison aussi le décida. Il était bien aise de cette
occasion d'offrir à Mme de Marelle une loge au théâtre
sans rien payer. C'était là une sorte de compensation.
Il laissa d'abord Clotilde dans la voiture pour aller
chercher le cou[>on afin qu'elle ne vît pas qu'on le lui
offrait, puis il la ^int prendie et ils entrèrent, salués
par les contrôleurs.
Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eu-
rent grand'peine à passer à travers la cohue des hom-
mes et des rôdeuses. Ils atteignirent enfin leur case et
enfermés entre l'orchestre immobile et le
s'installèrent,
remous de la galerie.
Mais Mme de Marelle ne legardait guère la scène,
uniquement préoccupée des filles qui circulaient der-
rière son dos ; retournait sans cesse pour les
et elle se
voir, avec une envie de de palper leur cor-
les toucher,
sage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment
c'était fait, ces êtres-là.
Elle dit soudain : —
Il y en a une grosse brune qui
nous regarde tout le tem^js. J'ai cru tout à l'heure
qu'elle allait nous parler. L'as-tu vue ?
Il répondit : —
Non. Tu dois te tromper. — Mais il
l'avait aperçue depijis longtemps déjà. C'était Rachel
qui rôdait autour d'eux avec une colère dans les yeux
et des mots violents sur les lèvres.
•Duroy l'avait frôlée tout à l'heure en traversant la
foule, et elle lui avaitdH » Bonjour » tout bas avec un
:

clignement d'œil qui signifiait « Je comprends. » Mais:

il n'avait point répondu à cette gentillesse dans la


crainte d'être vu par sa m.aîtresse, et il avait passé
froidem.ent, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille,
qu'une jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint
sur ses pns, le frôla de nouveau et nrononça d'une voix
plus forte « Bonjour, Georges. »
:

Il n'avait encore rien répondu. Alors elle s'était obsti-


BEL-AMI 106

née à être reconnue, saluée, et elJe revenait sans cesse


derrière la loge, attendant un moment favorable.
Dès qu'elle s'aperçut que Mme de Marelle la regardait,
elle toucha du bout du doigt l'épaule de Duroy Bon- : —
jour. Tu vas bien ?
Mais il ne se retourna pas.
Elle reprit: —
Eh bien? es-tu devenu sourd depuis
jeudi ?
Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui

l'empêchait de se compromettre, même par un mot,


avec cette drôlesse.
Elle se mit à rire, d'un rire de rage et dit Te : —
voilà donc muet? Madame t'a peut-être mordu la lan-
gue?
Il fit un geste furieux, et d'une voix exasjyérée :

— Oui est-ce qui vous permet de parler ? Filez ou je


vous fais arrêter.
Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle
gueula : — Ah ! c'est comme ça ! Va donc, mufle I

Quand on couche avec une femme, on la salue au


moins. C'est pas une raison parce que t'es avec une
autre pour ne pas me reconnaître aujourd'hui. Si tu
m'avais seulement fait un signe quand j'ai passé contre
toi, tout à l'heure, je t'aurais laissé tranquille. Mais
t'asvoulu faire le fier, attends, va !

Je vais te servir, moi Ah tu ne me dis seulement


! !

pas bonjour quand je te rencontre...


Elle aurait crié longtemps, mais Mme de Marelle
avait ouvert la porte de la loge et elle se sauvait, à
travers la foule, cherchant épcrdument la sortie.
Duroy s'était élancé derrière elle et s'efforçait de la
rejoindre.
Alors Rachel les voyant fuir, hurla, triomphante: —
Arrêtez-la I m'a volé mon amant.
Arrêtez-Iâ, ! Elle
Des rires coururent dans le public. Deux messieurs,
pour plaisanter, saisirent par les épaules la fugitive et
voulurent l'emmeoier en cherchant à l'embrasser. Mais
Duroy l'ayant rattrapée, la dégagea violemment et l'en-
traîna dans la rue.
Elle s'élança dans un fiacre vide arrêté devant l'éta-
106 BEL-AMI

blissement. Il y sauta derrière elle, et comme le cocher


demandait : — Où faut-il aller, bourgeois ? — il répon-
dit : —
Où vous voudrez.
La voiture se mit en route lentement, secouée par les
pavés. Clotilde en proie à une sorte de crise nerveuse,
les mains sur la face, étouffait, suffoquait et Duroy ;

ne savait que faire ni que dire. A la fin, comme il —


l'entendait pleurer, il bégaya Ecoute, Clo, ma petite
: —
Clo, laisse-moi t'expliquer Ce n'est pas ma faute... J'ai
I

connu cette femme-la autrefois... dans les premiers


temps...
Elle dégagea brusquement son visage, et saisie par
une rage de femme amoureuse et trahie^ une rage fu-
rieuse qui lui rendit la parole, elle balbutia, par phira-
ses rapides, hachées, en haletant Ah !... misérable... ! —
misérable... quel gueux tu fais!... Est-ce possible?...
quelle honte !... Oh mon Dieu !... quelle honte !...
!

Puis, s'emportant de plus en plus, à mesure que les


idées s'éclaircissaient en elle et que les arguments lui
venaient : —avec mon argent que tu la payais
C'est
n'est-ce pas ? Et je lui donnais de l'argent... pour cette
fille... Oh le misérable !...
I

Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un


autre mot plus fort qui ne venait point, puis soudain,
elle expectora, avec le mouvement qu'on fait pour cra-
cher « Oh !... cochon... cochon... cochon... Tu la payais
:

avec mon argent... cochon... cochon !... »


Elle ne trouvait plus autre chose et répétait Co- : —
chon... cochon...
Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le
cocher par sa manche Arrêtez —
puis, ouvi'ant la
: ! —
portière, elle sauta dans la rue.
Georges voulut la suivre, mais elle cria Je te dé- : —
fends de descendre ! —
d'une voix si forte que les pas-
sants se massèrent autour d'elle et Duroy ne bougea ;

point par crainte d'un scandale.


Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la
monnaie à la lueur de la lanterne, puis ayant pris deux
francs cinquante elle les mit dans les mains du cocher,
BEL-AMI 107

en lui disantd'un ton vibrant : —


Tenez... voilà votre
heure... C'estmoi qui paye... Et reconduisez-moi ce
salop-là rue Boursault, aux Batignolles.
Une gaité s'éleva dans le groupe qui l'entourait. Un
monsieur dit : —
Bravo, la petite et un jeune voyou
!

arrêté entre les roues du fiacre, enfonçant sa tête dans


la portière ouverte, cria avec un accent suraigu :

Bonsoir. Bibi !

Puis la voiture se remit en marche, poursuivie pa/


des rires.
VI

Georges Duroy eut le réveil triste, le lendemain.


Il s'habilla lentement, puis s'assit devant sa fenêtre
et se mit à réfléchir. Il se sentait, dans tout le corps,
une espèce de courbature, comme s'il avait reçu, la
veille, une volée de coups de bâton.
Enfiu, la nécessité de ti'ouver de l'argent l'aiguillonna
et il se rendit chez Forestier.
Son ami le reçut, les pieds au feu, dans son cabinet.
— Qu'est-ce gui t'a fait lever si tôt ?
— Une affaire très grave. J'ai une dette d'honneur.
— De jeu ?
Il hésita, puis avoua De jeu.
: —
— Grosse?
— Cinq cents francs !

Il n'en devait que deux cent quatre-vingts.


Forestier, sceptique, demanda :

— A qui dois tu ça ?
Duroy ne put pas repondre tout de suite.
— ... Mais à... à... à un monsieur de Carleville.
— Ah Et ! où der:ieure-t-il ?
— Rue... rue...
Forestier se mit à rire « Rue du cherche-midi à qua-
:

torze heures, n'est-ce pas ? Je connais ce monsieur-la,


mon cher. Si tu veux vingt francs, j'ai encore ça à ta
disposition, mais pas davantage. »
Duroy accepta la pièce d'or.
Puis il alla, de porte en porte, chez toutes les person-
BEL -AMI 109

nés qu'il connaissait, et il finit par réunir, vers cinq


heures, quatie vingts francs.
Comme il lui en trouver encore deux cents,
fallait
il prit son parti résolument, et, gardant ce qu'il avait
recueilli, il murmura «Zut, je ne vais pas me faire de
:

bile pour cette garce-là. Je la payerai quand je pourrai.!»


Pendant quinze jours il vécut d'une vie économe,,
réglée et chaste, l'esprit plein de résolutions énergiques
Puis il fut pris d'un grand désir d'amour. Il lui sem-
blait que plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'il
n'avait tenu une femme dans ses bras, et, comme !e
matelot qui s'affole en revoyant la terre, toutes les
jupes rencontrées le faisaient frissonner.
Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergère, avec
l'espoir d'y trouver Rachel. Il l'aperçut en effet, dès
l'entrée, car elle ne quittait guère cet établissement.
Il alla vers elle souriant, la main tendue. Mais elle le

toisa de la tête aux pieds : —


Qu'est-ce que vous me
voulez ?
I! essaya de rire : —
Allons, ne fais pas ta poire.
Elle lui tourna les talons en déclarant Je ne fré-
: —
quente pas les dos verts.
Elle avait cherché la plus grossière injure. Il sentît
le sang lui empoui-prer la face, et il rentra seul.
Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui fai-
sait, au journal, une existence pénible, semblait se
creuser l'esprit pour lui trouver des corvées ennuyeuses.
Un jour m.ême, dans un moment d'irritation nerveuse,
et après une longue quinte d'étouffement, comme Duroy
ne lui apportait point un renseignement demandé, il
grogna : —
Cristi, tu es plus bête que je n'aurais cru.
L'autre faillit le gifler, mais il se contint et s'en alla
en murmurant « Toi, je te rattraperai. » Une pensôe
:

rapide lui traversa l'esprit, et il ajouta « Je vas te faire


:

cocu, mon vieux. » Et il s'en alla en se frottant les


mains, réjoui par ce projet.
Il voulut, dès le jour suivant, en commencer l'exécu-
tion. Il fit à Mme Forestier une visite en éclaireur.
Il la trouva qui lisait un livre, étendu tout au long
sur son canapé.
110 REL-AMl

Elle lui tendit la main, sans lx)ugcr, tournant seule-


ment la tête, et elle dit Bonjour, Bel-Ami.: —
Il eut —
!a sensation d'un soufflet reçu Pourquoi m'appelez- : —
vous ainsi ?
Elle répondit en souriant J'ai vu de Marelle : — Mme
l'autre semaine, et j'ai su comment on vous avait bap-
tisé chez elle.
se rassura devant l'air aimable de la jeune
Il femme.
Comment aurait-il pu craindre, d'ailleurs.
Elle reprit — Vous la gâtez
: ! Quant à moi, on me
vient voir quand on y pense, les trente-six du mois, ou
peu s'en faut?
Il s'était assis près d'elle et il la regardait avec une

curiosité nouvelle, une curiosité d'amateur qui bibelote.


Elle était charmante, blonde d'un b!ond tendre et
chaud, faite pour caresses et il pensa
les « Elle est ; :

mieux que certainement. » Il ne doutait point


l'autre,
du succès, il n'aurait qu'à allonger la main, lui sem-
blait-il, et à la prendre, comme on cueille un fruit.
I! dit résolum.ent : —
Je ne venais point vous voir
parce que cela valait mieux.
Elle demanda, sans compiendre: Comment? —
Pourquoi ?
—Pourquoi ? Vous ne devinez pas ?
—Non. pas du tout.
—Parce que je suis amoureux de vous... oh un peu, !

rien qu'un peu... et que je ne veux pas le devenir tout


à fait...

Elle ne parut ni étonnée, ni choquée, ni flattée; elle


continuait à sourire du même sourire indifférent, et
elle répondit avec tranquillité :

— Oh ! vous pouvez venir tout de même. On n'est


jamais amoureux de moi longtemps.
Il fut surpris du ton plus encore que des paroles, et il
demanda —
Pourquoi ?
:

— Parce que c'est inutile et que je le fais comprendre


tout de suite Si vous m'aviez raconté plus tôt votie
crainte je vous aurais rassuré et engagé au contitiire à
venir le plus possible.
BEL-AMI 111

Il s'écria, d'un ton pathétique : — Avec ça qu'on peut


commander aux sentiments !

Eli? se tourna vers lui : —


Mon cher ami, pour moi
un homme amoureux rayé du nombre des vivants.
ost
II c^evient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux.

Je cesse, avec les gens qui m'aiment d'amour, ou qui


le prétendent, toute relation intime, parce qu'ils m'en-
nuient d'abord, et puis parce qu'ils me sont suspects
comm? un chien enragé qui peut avoir une crise. Je les
mets donc en quarantaine morale jusqu'à ce que leur
maladie soit passée. Ne l'oubliez point. Je sais bien que
chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espèce
d'appétit, tandis que chez moi ce serait, au contiaire,
une espèce de... de... de communion des âmes qui
n'entre pas dans la religion des hommes. Vous en com-
prenez la lettre, et moi l'esprit. Mais... regardez-moi
bien en face...
Elle ne souriait plus. Elle avait un visage calme et
froid, et elle dit on appuyant sur chaque mot Je ne : —
serai jamais, jamais votre maîtresse, cntendcz-vous. II
est donc absolum.ent inutile, il serait même mauvais
pour vous de persister dans ce désir... Et maintenant
que... l'opération est faite... voulez-vous que nous soyons
amis, bons amis, mais là, de vrais amis, sans arrière-
pensée ?
Il avait compris que toute tentative resterait stérile

devant cette sentence sans appel. II en prit son paiii


tout de suite, franchement, et, ravi de pouvoir se faire
cette alliée dans l'existence, il lui tendit les deux mains :

— Je suis à vous, madame, comme il vous plaira.


Elle sentit la sincérité de la pensée dans la \'©ix, et
elle donna ses mains.
Il les baisa, l'une après l'autre, puis il dit simplement
en relevant la tôte : — Cristi, si j'avais trouvé une
femme comme vous, avec quel bonheur je l'aurais
épousée !

Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase


comme les femmes le sont par les compîii.ccnfs qui
trouvent leur cœur, et elle lui jeta un de ces regards
rapides et reconnaissants qui nous font leurs esclave*.
112 BEL-AMI

Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour re-


prendre la conversation, elle prononça, d'une voix
douce, en posant un doigt sur son bras :

— Et je vais commencer tout de suite mon métier


d'amie. Vous êtes maladroit, mon cher...
Elle hésita, et demanda : —
Puis-je parler librement ?
— Oui.
— Tout à fait ?
— Tout à fait.
— Eh allez donc voir Mm.e Walter, qui vous
bien !

apprécie beaucoup, et plaisez-lui. Vous trouverez à pla-


cer par là vos compliments, bien qu'elle soit honnête,
entendez-moi bien, tout à fait honnête. Oh pas d'espoir
!

de... de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez


trouver mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que
vous occupez encore dans le journal une place infé-
rieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent tous leurs
rédacteurs avec )a même bienveillance. Allez-y, croyez-
moL
Il dit, en souriant : — Merci, vous êtes un ange.„ un
ange gardien. —
Puis ils parlèrent de choses et d'au-
tres.
Il resta longtemps, voulant prouver qu'il avait plaisir

à se trouver près d'elle et, en la quittant, il demanda


;

encore :

— C'est entendu, nous sommes des amis ?


— C'est entendu.
Comme il avait senti l'effet de son compliment, tout à
l'heure, il l'appuya, ajoutant :

— Et si vous devenez jamais veuve, je m'inscris.


Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le
loisir de se fâcher.
Une visite à Mme Walter gênait un peu Duroy, car il
n'avait point été autorisé à se présenter chez elle, et il
ne voulait pas commettre de maladresse. Le patron
lui témoignait de la bienveillance, appréciait ses ser-
vices, l'employait de préférence aux besognes difficiles ;

pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pour pé-


nétrer dans la maison ?
Un jour donc, s'étant levé de bonne heure, il se rendit
BEL-AMI 113

aux halles au moment des ventes, et il se procura,


moyennant une dizaine de francs, une vingtaine d'admi-
rables poires. Les ayant ficelées avec soin dans une
bourriche pour faire croire qu'elles venaient de loin, il
les porta chez le concierge de la patronne av-3c sa cartu
où il avait écrit :

Georges Duroy

Prie humblement Mm,e "Walter d'accepter ces quelques


fruits qu'il a reçus ce matin de Normandie.

11 le lendemain dans sa boîte aux lettres, au


trouva
journal, une enveloppe contenant, en retour, la i-arte de
Mme Walter « qui remerciait bien vivevicnt M. Georges
Luroy, et restait chez elle tous les samedis, b
Le samedi suivant, il se présenta.
M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une mai-
son double lui appartenant, et dent une partie était
louée, procédé économique de gens pratiques. Un seul
concierge, gîté entre les deux portes cochères, tirait le
cordon pour le propriétaire, et pour le locataire, et don-
nait à chacune des entrées un grand air d'hôtel riche et
comme il faut par sa belle tenue de suisse d'église, ses
gros mollets emmaillotés en des bas blancs, et son vête-
ment de représentation à boutons d'or et à revers écar-
lates.
Les salons de réception étaient au premier étage, pré-
cédés d'une antichambre tendue de tapisseries et enfer-
mée par des portières. Deux valets sommeillaient sur
des sièges. Un d'eux prit le pardessus de Duroy, et
l'autre s'empara de sa canne, ouvrit une porte, devança
de quelques pas le visiteur, p"uis, s'effaçant, le laissa
passer en criant son nom dans un appartement vide.
Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les
côtés, quand il aperçut dans une glace des gens assis et
qui semblaient fort loin. Il se trompa d'abord de direc-
tion, le niiroir ayant égaré son œil, puis il traversa
encore deux salons vides pour arriver dans une sorte de
petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d'or où
114 BEL-AMI

quatre dames causaient à mi-voix autour d'une table


ronde qui portait des tasses de thé.
Malgré l'assurance qu'il avait gagnée dans son exis-
tence parisienne et surtout dans son métier de reporter
qui le mettait incessamment en conlac avec des person-
nages marquants, Duroy se sentait un peu intimidé par
la mise en scène de l'entrée et par la traversée des sa-
lons déserts.
Il balbutia : — je me suis permis...
Madame, en—
cherchant de maîtresse de la maison.
l'œil la
Elle lui tendit la main, qu'il prit en s'inclinant, et lui
ayant dit :—Vous êtes fort aimable, monsieui-, de venir
me voir, —
elle lui montra un siège où, voulant s'as-
seoir, il se laissa tomber, l'ayant cru beaucoup p^lus
haut.
On s'était tu. Une des femmes se remit à parler. 11

s'agissait du froid qui devenait pas assez cepen-


violent,
dant pour arrêter l'épidémie de fièvre typhoïde ni pour
permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur
celte entrée en scène de la gelée à Paris puis elles ex-
;

primèrent leurs préférences dans les saisons, avec toutes


les raisons banales qui traînent dans les esprits comme
la poussière dans les appartements.
Un bruit léger de porte fit retourner la tête de Duroy,
et il aperçut, à travers deux glaces sans tain, une grosse
dame qui s'en venait .Dès qu'elle ap'pavut dans le bou-
doir, une des visiteuses se leva, serra les mains, puis
partit et le jeune homme suivit du regard, par les
;

autres salons, son dos noir où brillaient des perles de


Jais.
Quand changement de personnes se
l'agitation de ce
fut calmée,on parla spontanément, sans transition, de
la question du Maroc et de la guerre en Orient, et
aussi des embarras de l'Angleterre à l'extrémité de
l'Afrique.
Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme
si elles eussent récité une comédie mondaine et conve-
nable, répétée bien souvent.
Une nouvelle entrée eut lieu, celle d'une petite blonde
BEL-AMI 115

frisée,qui détermina la sortie d'une grande personne


sèche, entre deux âges.
Et on parla des chances qu'avait M. Linet pour entrer
à l'Académie. La nouvelle venue pensait fermement
qu'il serait battu par M. Cabanon-Lebas, l'auteur de la
belle adaptation en vers français de Don Quichotte pour
le t h outre.
— Vous savez que ce sera joué à l'Odéon l'hiver pro-
chain !

— Ah ! vraiment. J'irai certainement voir cette tenta-


tive très littéraire.
Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et
indifférence, sans hésiter jamais sur ce qu'elle devait
dire, son opinion étant toujours prête d'avance.
Mais elle s'aperçut que la nuit venait et elle sonna
pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui cou-
lait comme un ruisseau de guim.auve, et en pensant
qu'elle avait oublié de passer chez le graveur pour les
cartes d invitation du prochain dîner.
Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l'âge dan-
gereux où la débâcle est proche. Elle se maintenait à
foi ce de soins, de précautions, d'hygiène et de pâtes
pour peau. Elile semblait sage en tout, modérée et
la
raisonnable, une de ces femmes dont l'esprit est aligné
com.me un jardin français. On y circule sans sur-prise,
tout en y trouvant un certain charme. Elle avait de la
raison, une raison fine, discrète et sûre, qui lui tenait
lieu de fantaisie, de la bonté, du dévouement, et une
bienveillance tranquille, large pour tout le monde et
pour tout.
Elle remarqua que Duroy n'avait rien dit, qu on ne
lui avait point parlé, et qu'il semblait un peu contraint ;
et comme ces dames n'étaient point sorties de l'Aca-
démie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps,
elle demanda —
Et vous qui devez être renseigné
:

mieux que personne, monsieur Duroy, pour qui sont vos


préférences ?
Il répondit sans hésiter : —
Dans cette question, ma-
dame, je n'envisagerais jamais le mérite, toujours con-
testable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je
116 BEL- AMI

ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne


rechercherais point s'ils ont fait une traduction rimée
de Lope de Vega, mais j'aurais soin de m'informer de
l'état de leur foie, de leur cœur, de leurs reins et de leur
moelle épinière. Pour moi, une bonne hypertrophie,
une bonne albuminurie, et surtout un bon commence-
ment d'ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux
que quarante volumes de digressions sur Tidco de patrie
dans la poésie barbaresque.
Une silence étonné suivit cette opinion.
Mme Walter, souriant, reprit Pourquoi donc ? : — —
I) répondit : —
Parce que je ne cherche jamais que le
plaisir qu'une chose peut causer aux femmes. Or, ma-
dame, l'Académie n'a vraiment d'intérêt pour vous que
lorsqu'un académicien meurt. Plus i! en meurt, pluâ
vous devez être heureuses. Mais pour qu'ils meurent
vite, il faut les nommer vieux et malades.
Comme on demeurait un peu sui-pris, il ajouta Je : —
suis comme vous d'ailleurs et j'aime beaucoup lire dans
les échos de Paris le décès d'un académicien. Je me
demande tout de suite « Qui va le remplacer ? » Et je
:

fais ma liste. C'est un jeu, un petit jeu très gentil au-


quel on joue dans tous les salons parisiens à chaque
trépas d'immortel « Le jeu de la mort et des quarante
:

vieillards. »
Ces dames, un peu déconcertées encore, commen-
çaient cependant à sourire, tant était juste sa re-
marque.
Il conclut, en se levant : — C'est vous qui les nommez,
mesdames, et vous ne les nommez que pour les voir
mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus
vieux possible, et ne vous occupez jamais du reste.
Puis il s'en alla, avec beaucoup de grâce.
Dès qu'il fut parti, une des femmes déclara Il est : —
drôle, ce garçon. Qui est-ce ? Mme Walter répondit— :

— Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la rnoniJc


i ^sogne du journal, mais je ne doute pas qu'il n'arrive
\ [['?,.

Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaîment.


BEL-AMI 1)T

k grands pas dansants, content de sa sortie et muimu-


rant « Bon départ. »
:

II se réconcilia avec Rachel, ce soir-là.


La semaine suivante lui apporta deux événements. 11
fut nommé chef des Echos et invité à dîner ciiez.
Mme Walter, Il vit tout de suite un lien entre les deux
nouvelles.
Lu, Vie Française était avant tout un journal d'argent,
le patron étant un homme d'argent à q^ai la presse et la
députation avaient servi de leviers. Se faisant de la
bonhomie une arme, il avait toujours manoeuvré sous
un masque souriant de brave homme, mais il n'em-
ployait à ses besognes, quelles qu'elles fussent, que des
gens qu'il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu'il sentait
l'etors, au-dacieux et souples. Duroy, nommé chef des
Echos, lui semblait un garçon précieux.
Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secré-
taire de la rédaction, M, Boisrenard, un vieux journa-
liste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé.
Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction
de onze journaux différents, sans modifier en rien sa
manière de faire ou de voir. Il passait d'une rédaction
dans une autre comme on chantée de restaurant, s'aper-
cevant à peine que la cuisine n'avait pas tout à fait le-
même goût. Les opinions politiques et religieuses lui
demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel
qu'il fût, entendu dans la besogne, et p:*écieux par son
expérience. I! travaillait comme un aveugle qui ne voit
rien, comme un sourd qui n'entend rien, et comme un
muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant
une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point
prêté à une chose qu'il n'aurait pas jugée honnête,
loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.
M. Walter, qui l'appréciait cependant, avait souvent
désiré un autre homme pour lui confier les Echos, qui
sont, disait-il, la moelle du journal. C'est par eux qu'on
lance les nouvelles, qu'on fait courir les bruits, qu'on
agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées
mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l'air de-
rien, la chose importante, plutôt insinuée que dite. I!
118 BEL-AMI

faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu'on


veut, démentir de telle sorte que la rumeur s'affirme,
DU affirmer de telle manière que personne ne croie au
fait annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve,
chaque jour, une ligne au moins qui l'intéresse, afin que
tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à
tous les mondes, à toutes les professions, à Paris ei à
1 Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.

L'homme qui les dirige et qui commande au bataillon


des reporters doit être toujours en éveil, et toujours en
garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte et souple, armé
de toutes les astuces et doué d'un flair infaillible pour
découvrir 1-a nouvelle fausse du premier coup d'œil,
pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour de-
viner ce qui portera sur le public et il doit savoir le
;

présenter de telle façon que l'effet en soit multiplié.


M.Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique,
manquait de maîtrise et de chic il manquait surtout de
;

la rouerie native qu'il fallait pour pressentir chaque


jour les idées secrètes du patron.
Durcy devait faire l'affaire en perfection, et il com-
plétait admirablement la rédactionde cette feuille « rnii
naviguait sur les fonds de l'Etat et sur les bas-f jnd.-. Ci
la politique », selon l'expression de Norbert de Varenne.
Les insp'iî^teurs et véritables rédacteurs de la Vie
Française étaient une demi-douzaine de députés inté-
ressés dans toutes les spéculations que lançait ou que
soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre
« la bande à Walter », et on les enviait parce qu'ils
devaient gagner de l'argent avec lui et par lui.
Forestier, rédacteur politique, n'était que l'homme de
paille de ces hommes d'affaires, l'exécuteur des inten-
tions suggérées par eux. Ils lui soufflaient ses articles'
de fond, qu'il allait toujours écrire chez lui pour être
tranquille, disait-il.
Mais, afin de donner au journol une allure littéraire
et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres
en, des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur
d'actualité, et Norbert de 'Varenne, poète et chroniqueur
fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école.
.

BEL-AMI 119

Puis on s'était procuré, à bas prix, des critiques d'art,


de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur crimi-
naliste et un rédacteur hippique, parmi la grande trihu
mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du
monde, « Domino rose » et « Patte Blanche », envoyaient
des variétés mondaines, ti^itaient les questions de
mode, de vie élégante, d'étiquette, de savoir-vivre, et
commettaient des indiscrétions sur les grandes dames.
Et la Vie Française « naviguait sur les fonds et bas-
fonds », manœuvrée par toutes ces mains différentes.
Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux
fonctions de chef des Echos quand il reçut un petit
carton gravé, où il lut « M. et Mme Walter prient Mon-
:

sieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir


dîner chez eux le jeudi 20 janvier. »
Cette nouvelle faveur, tombant sur l'autre, l'emplit
d'une telle joie qu'il baisa l'invitation comme il eût fait
d'une lettre d'amour. Puis il alla trouver le caissier
pour traiter la grosse question des fonds.
Un chef des Echos a généralement son budget sur
lequel il paye ses reporters et les nouvelles, bonnes ou
médiocres, apportées par l'un ou par l'autre, comme
les jardiniers ap'portent leurs fruits chez un marchand
de primeurs.
Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués
à Duroy, qui se proposait bien d'en garder une forte
partie.
Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait
fini par lui avancer quatre cents francs. Il eut, au pre-
mier moment, l'intention formelle de renvoyer à Mme
de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu'il lui
devait, m.ais il réfléchit pix^ue aussitôt qu'il ne lui
resterait plus entre les mains que cent vingts francs,
somme tout à fait insuffisante pour faire marcher,
d'une façon convenable, son nouveau service, et il remii
cette restitution à des temps plus éloignés. '

Pendant deux jours, s'occupa de son installation,


il
car il héritait d'une table particulière et de casiers à
lettres, dans La vaste pièce commune à toute la rédac-
tion. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que

6
120 . BEL-AMI

Boisrenartl, dont les cheveux d'un noir d'ébène, malgré


son âge, étaient toujours penchés sur une feuille de
papier, tenait l'autre bout.
La longue table du centre appartenait aux rédacteurs
volants. Généralement elle servait de banc pour s'as-
seoir soit les jambes pendantes le long des bords, soit
à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq
ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet
avec persévérance, dans une pose de mngots chinois.
Duroy avait fini par prendre goût à ce divertisse-
ment, et il commençait à devenir fort, soiis la direction
et grâce aux conseils de Saint-Potin.
Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié
son beau bilboquet en bois des Iles, le dernier acheté,
qu'il trouvait un peu lourd, et Duroy manœuvrait d'un
bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa
corde, en comptant tout bas :« Un —deux —trois —
quatre —
cinq —
six. »
Il arriva justement, pour la première fois, à faire

vingt points de suite, le jour même où il devait dîner


chez Mme Walter. « Bonne journée, pensa -t-il, j'ai tous
les succès. » Car l'adresse au bilboquet conférait vrai-
ment une sorte de supériorité dans les bureaux de la
Vie Française.
Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le
temps de s'habiller, et il remontait la rue de Londres
quand il vit trotter devant lui une petite femme qui
avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit une
chaleur lui monter au visage, et son cœur se mit à
battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Elle
s'arrêta pour traverser aussi. Il s'était tron^pé ; il

respii^a.
Il s'était souvent demandé comment il devrait se com-
porter en la rencontrant face à face. La saluerait-il, ou
bien aurait-il l'air de ne la point voir ?
« Je ne la verrais pas », pensa-t-il.
Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des em-
pâtements de glace. Les trottoirs étaient secs et gria
sous la lueur du gaz.
Quand le jeune homme entra chez lui, il songea : « Il
BEL-AMI 1^
faut que je change de logement. Cela ne me suffit plus
maintenant. » Il se sentait nerveux et gai, capable de
courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de
son lit à la fenêtre « C'est la fortune qui arrive ? c'est
:

la fortune Il faudra que j'écrive à papa. »


!

De temps en temps, il lui écrivait, à son père et la ;

lettre apportait toujours une joie vive dans le petit ca-


baret normand, au bord de la route, au haut de la
grande côte d'où l'on domine Rouen et la large vallée
de la Seine.
De temps en temxps aussi il recevait une enveloppe
bleue dont l'adresse était tracée d'une grosse écriture
tremblée, et il lisait infailliblement les mêmes lignes
au début de la lettre paternelle :

« Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous


allons bien, ta mère et moi. Pas grand'chose de nou-
veau dans le pays. Je t'apprendrai cependant... »
Et ii gardait au cœur un intérêt pour les choses du
village, pour les nouvelles des voisins et pour l'état des
terres et des récoltes.
Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa
petite glace « Il faut que j'écrive à papa dès demain.
:

S'il me
voyait, ce soir, dans la maison où je vais, serait-
il épaté, le vieux Sacristi, je ferai tout à l'heure un
!

dîner comme n'en a jamais fait. » Et il revit brusque-


il

ment la cuisine noire de là-bas, derrière la salle du café


vide, les casseroles jetant des lueui-s jaunes le long des
murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa
pose de Chimère accroupie, la table de bois graissée par
le temps et par les liquides répandus, une soupière fu-
mant au milieu, et une chandelle allumée entre deux
assiettes. Et il les aperçut aussi l'homme et la femme,
le père et la mère, les deux paysans aux gestes lents,
mangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait les
moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres
mouvement de leurs bras et de leur tête. Il savait même
ce qu'ils se disaient, chaque soir, en soupant face à
te ce.
Il pensa encore : « Il faudra pourtant que je finisse
l'?2 BEL- AMI

par aller les voir. » Mais corr.rac &a toilette était ter-
minée, il souffla sa lumière et descendit
Le long du boulevard extérieur, des fillea l'accostèrent.
Il leur répondait en dégageant son bras: «Fichez-moi
donc la paix » avec un dédain violent, comme si elles
!

l'eussent insulté, méconnu...Pour qui le prenaient-elles?


Ces rouleuses-Ià ne savaient donc point distinguer les
hommes ? La sensation de son habit noir endossé pour
aller dîner chez des gens très riches, très connus, très
importants lui donnait le sentiment d'une personnalité
nouvelle, la conscience d'être devenu un autre homme,
un homme du monde, du vrai monde.
Ilentra avec assurance dans l'antichambre éclairée
par les hautes torchères de bronze et il remit., d'un geste
nature!, sa canne et son pardessus aux deux valets qui
s'étaient, approchés de lui.
Tous les salons étaient illuminés. Mm.e Walter rece-
vait dans le second, le plus grand. Elle l'accueillit avec
un sourire channant, et il serra la main des deux hom-
mes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-
Mathieu, dépXités, rédacteurs anonymes de la Vie Fran-
çaise. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une
autorité spéciale provenant d'une grande influence sur
la Chambre. Personne ne doutait qu'il ne fût ministre
un jour.
Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et
ravissante. Duroy fut stupéfait de la voir intime avec
le.s deux représentants du pays. Elle causa tout bas. au
coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec
M Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. II
avait maigii beaucoup depuis un mois, et il toussait
sans cesse en répétant « Je devrais me décider à aller
:

finir l'hiver dans le Midi. »


Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent en-
semble. Puis une porte s'étant ouverte au fond de l'ap-
partement, M. Walter entra avec deux grandes jeunes
filles de seize à dix-huit ans, une laide et l'autre jolie.
Duroy savait pourtant que le patron était père de
famille, mais il fut saisi d'étonnemcnt. Il n'avait jamais
songé aux filles de son directeur que comme on songe
BEL-AMI 123

niix pays lointains qu'on ne verra jamais. Et puis il se


les était figurées toutes petites et il voyait des femmes.
Il en ressentait le léger trouble moral que produit un

changement à vue.
Elles lui tendirent la main, l'une après l'autre, après
la présentation, et elles allèrent s'asseoir à une petite
table qui leur était sans doute réservée, où elles se
mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une
bannette.
On attendait encore quelqu'un, et on demeurait silen-
cieux, dans cette sorte de gêne qui précède les dîners
entre gens qui ne se trouvent pas dans la même atmo-
sphère d'esprit, après les occupations différentes de leur
journée.
Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le
mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un désir visible de
iaire valoir son bien « Vous regardez Tnes tableaux?»
:

— Le Tnes sonna. —
« Je vais vous les montrer. » Et il
piit une lampe pour qu'on pût distinguer tous les
détails.
— Ici les paysages, - - dit-il.
Aucentre du panneau on voyait une grande toile de
Guillemet, une plage de Normandie sous un ciel
d'orage. Au-dessous, un bois de Ilai'pignies, puis une
plaine d'Algérie, par Guillamnet, avec un chameau à
i'horizon, un grand chameau sur ses hautes jam.bes,
pareil à un étrange monument.
M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un
ton sérieux, cornm.e un maître de cérémonies La : —
grande peinture. —
C'étaient quatre toiles « une 'Visite
:

d'hôpital », par Gervex « une Moissonneuse », par Bas-


;

tien-Lepage « une Veuve », par Bouguereau, et « une


;

Exécution ». par Jean-Paul Laurcns. Cette deinière


œuvre représentait un prêtre vendéen fusillé contre le
mur de son église par un détachement de Bleus.
Un sourire passa sur la figure grave du patron en in-
diquant le panneau suivant —
Ici les fantaisistes.
:

On apercevait d'abord une petite toile de Jean Béraud,
intitulée: «Le haut et le bas.» C'était une jolie Pari-
sienne montant l'escalier d'un tramway en marche. Sa
124 BEL-AMI

tête apparaissait au niveau de l'impériale, et les mes-


sieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satis-
faction avide, le jeune visage qui vciiait vers eux, tandis
que les hommes debout sur la plate-forme du ba5 consi-
déraient les jambes de la jeune femme avec une expres-
sion différente de dépit et de convoitise.
M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait
en riant d'un rire polisson : —
Hein ? Est-ce drôle ? est-
ce drôle?
Puis
il éclaira « Un sauvetage », par Lambert.
:

Au milieu d'une table desservie, un jeune chat, assis


sur son derrière, examinait avec étounoment et per-
plexité une mouche se noyant dans un verre d'^^-au. Il
avait une patte levée, prêt à cueillir l'insecte d'un coup
rapide. Mais il n'était point décidé. Il hésitait. Que
ferait-il ?
Puis le patron montra un Détaille « La leçon », qui
:

représentait un soldat dans une caserne, apprenant à un


caniche à jouer du tambour, et il déclara : —
En voilà
de l'esprit !

Duroy d'un rire approbateur et s'extasiait


riait :

Comme charmant, comme c'est charmant, char...
c'est
— Il s'arrêta net, en entendant derrière lui la voix de
Mme de Marelle qui venait d'entrer.
Le patron continuait à éclairerles toiles, en les expli-
quant.
Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice

Leîoir « L'obstacle. » C'était une chaise à porteurs


:

arrêtée, la rue se trouvant barrée par une bataille


entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant
comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre
de la chaise un ravissant visage de femme qui regar-
dait... qui regardait... sans impatience, sans peur, et
avec une certaine admiration le combat de ces deux
brutes.
M. Walter disait toujours —
J'en ai d'autres dans les
:

pièces suivantes, mais ils sont de gens moins comnus,


moins classés. Ici c'est mon Salon carré. J'achète des
jeunes en ce m.oraent, des tout jeunes, et je les mets en
réserve dans les appartements intimes, en attendant le
BEL-AMI 12&

moment, où les autres seront célèbres. Puis il pro- —


nonça, tout bas —
C'est l'instant d'acheter des ta-
:

bleaux. Les peintres crèvent de faim. Ils n'ont pas le


j
sou, pas le sou...
I Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans com-
prendre. Mme de Marelle était là, derrière lui. Que de-
vait-il faire ? S'il la saluait, n'allait-elle x>oint lui tourner
le dos ou lui jeter quelque insolence? S'il ne s'ap-
prochait pas d'elle, que penserait-on ?
Il se dit : —
Je vais toujours gagner du temps. îî —
était tellement ému qu'il eut l'idée un moment de si-
muler une indisposition subite qui lui permettrait de
s'en aller.
La murs était finie. Le patron alla reposer
visite des
sa lampe saluer la dernière venue, tandis que Duroy
et
recommençait tout seul l'examen des toiles comme s'il
ne se fût pas lassé de les admirer.
Il avait l'esprit bouleversé. Que devait-il faire? Il en-
tendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Fo-
restier l'appela : —
Dites donc, monsieur Duroy. Il —
courut vers elle. C'était pour lui recommander une amie-
qui donnait une fête et qui aurait bien voulu une cita-
tion dans les Echos de la Vie Française.
Il balbutiait « Mais certainement, madame, cei'ta.ine-
:

ment... »
Mme de Marelle se trouvait maintenant tout pi'ès de
lui. Il n'osait point se retourner pour s'en aller.
Tout à coup, il se crut devenu fou elle avait dit, à ;

haute voix : —
Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me recon-
naissez donc plus ?
Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait
debout devant lui, souriante, l'oeil plein de gaieté et
d'affection. Et elle lui tondit la main.
Il la prit en tremblant, craignant encore quelque'
ruse et quelque perfidie. Elle ajouta avec sérénité :

— Que devenez-vous? On ne vous voit plus.


Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid :
— Mais j'ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à
M. Walter m'a confié un nouveau service qui
faire, me
donne énormément d'occupation.
1?6 BET-AMT

Elle répondît, en le regardant toujours en face, sans


qu'il pût découvrir dans son œil autre chose que de la
bienveillance : —
Je le sais. Mais ce n'est pas une raison
pour oublier vos amis.
Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait,
une grosse dame décolletée, aux bras rouges, aux joues
rouges, vêtue et coiffée avec prétention, et marchant si
louidement qu'on sentait, à la voir aller, le poids et
l'épaisseur de ses cuisses.
Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d'é-
gai'ds, Duroy demanda à Mme Forestier :

— Quelle est cette personne ?


— La vicomtesse de Percemur, celle qui signe :

« Patte Blanche. »
Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire —
Patte
:

Blanche !Pa^tte Blanche Moi qui voyais, en pensée,


!

tme jeune femme comme vous C'est ça, Patte Blanche?


!

Ah elle est bien bonne bien bonne


! ! !

Un domestique apparut dans la porte et annonça ;


— Madame est servie.
Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l'on
parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la
fille aînée du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Ma-
relle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu'elle
eX\t l'air fort à l'aise et causât avec son ospi'it ordinaire.
Il se troubla d'abord, contraint, hésitant, comme un mu-

sicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l'assu-


rance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans
cesse, s'interrogeaient, mêlaient leurs regards dune fa-
çon intime, presque sensuelle, comme autrefois.
Tout à coup, il crut sentir, sous ia table, quelque chose
effleurer son pied. Il avança doucement la jambe et ren-
contra celle de sa voisine qui ne recula point fi ce con-
tact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous
deux vers leurs autres voisins.
Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou.
Une pression légère lui répondit. Alors il comprit que
leurs amours recommençaient.
Que dirent-ils ensuite ? Pas grand'chose mais leurs
;

lèvres frémissaient chaque fois qu'ils se regardaient.


BEI.- AMI 1?"

Le jeune homme, cependant, voulant être aimable


pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de
temps en temps. Elle y répondait, commue l'aurait fait sa
mère n'hésitant jamais sur ce qu'elle devait dire.
,

A la droite de M. Walter, la vicomtesse de Perremur


prenait des allures de pTi n cesse et Duroy, s'égaj'ant à;

ia regarder, demanda tout bas à Mme de Marelle :

—Est-ce que vous connaissez l'autre, celle qui signe :

« D6mino rose » ?
— Oui, parfaitement la baronne de Livar?
:

— Est-elle du même cru ?


— Non Mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante
ans, frisons faux, dents h l'anglaise, esprit de la Restau-
ration, toilettes même époque.
— Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres ?
— Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies
par les bourgeois parvenus.
— Pas d'autre aison i ?
— Aucune autre.
Puis une discussion politique commença entre le pa-
tron, lesdeux députés, Norbert de Varennc et Jacques
Rival et elle dura jusqu'au dessert.
;

Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s'ap-


procha de nouveau de Pflme de Marelle, et, la regardant
au fond des yeux —
Voulez-vous que je vous recon-
:

duise, ce soir?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qtie M. T^roche-Mathieu, qui est mon ^>oisin,
me laisse à m.a porte chaque fois que dîne je ici.
— Quand vous verrai-je ?
— Venez déjeuner avec moi. demain.
Et il? se séparèrent sans rien dire de plus.
Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la goirée.
Comme descendait l'escalier, il rattrapa Norbert de
il

Varenne venait aussi de partir. Le vieux poète lui


qxii
prit le bras. N'ayant plus de rivalité à redouter dans le
journal, leur collaboration étant essentiellement diffé-
rente, il témoignait maintenant au jeune homme une
bienveillance d'aïeul.
1?8 BEL-AMI

— Eh bien, vous allez me reconduire un bout de che-


n:>in ? — dit-il.
Duroy répondit —
Avec joie, cher maître.
:

Et il se mirent en route, en descendant le boulevard


Malesherbes, à petits pas.
Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit
froide, une de ces nuits qu'on dirait plus vastes que les
autres, où les étoiles sont plus hautes, où l'air semble
apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de
plus loin que les astres.
Les deux hommes ne parlèrent point dans les pre-
miers moments. Puis Duroj^ pour dire quelque chose,
prononça :

— Ce M. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et


fort instinjit.
Le vieux poète murmura Vous trouvez ? : —
Le jeune homme, surpris, hésitait Mais oui il : — ;

p'asse d'ailleurs pour un dos homm.es les plus capables


de la Chambre.
— C'est possible. Dans le royaume des aveugles les
borgnes sont rois. Tous ces gens-îà, voyez-vous, sont
des médiocres, parce qu'ils ont l'esprit entre deux murs,
l'argent et la politique. —
Ce sont des cuistres, mon
cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien
de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond
de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à
Asnières.
Ah ! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui
ait de l'espace dans la pensée, qui vous donne la sensa-
tion de ces grandes haleines du large qu'on respii e sur
les côtes de la mer. J'en ai connu quelques-uns, ils sont
moi'ts.
Norbert de Varenne parlait d'une voix claire, mais re
tenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s'il
l'avait laissée s'échapper. Il semblait surexcité et triste,
d'une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes
et les rendent vibrantes com^me la terre sous la geiée.
Il reprit : —
Qu'importe, d'ailleurs, un peu plus ou un
peu moins de génie, puisque tout doit finir !

Et il s« tut, Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce


BEL -AMI 129

soir-là, dit, en souriant : — Vous avez du noir, aujour-


d hui, cher maître.
Le poète répondit : — J'en ai toujours, mon enfant, et
vous en aurez autant que moi dans quelques années.
La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le
sommet, et on se sent heurçiix mais, lorsqu'on arrive
;

en haut, on apei-çoit tout d'un coup la descente, et la


fin qui est la mort. Ça va lentement quand on monte,
mais ça va vite quand on descend. A votre fige, on est
joyeux. On espère tant de choses, qui n'ariùvent jamais
d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien... que la
mort.
Duroy se mit à rire : —
Bigre, vous me donnez froid
dans le dos.
Norbert de Varenne reprit : —
Non, vous ne me com-
prenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappellerez plus
tard ce que je vous dis en ce moment.
Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne
heure pour beaucoup, où c'est fini de rire, comme on
dit, parce que derrière tout ce qu'on regarde, c'est la
moil qu'on aperçoit.
Oh vous ne comprenez môme pas ce mot-là, vous, la
!

mort. A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est


terrible.
Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas
î)ourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d'as-
pect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui
me travaille comme si je portais en moi une bête ron-
geuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, lieure par
heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule.
Elle m'a défiguré si complètement que je ne me recon-
nais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme ra-
dieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai vue
teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle len-
teur savante et méchante Elle m'a pris ma peau ferme,
!

mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me


laissant qu'une âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt
aussi.
Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli dou-
cement, et terriblement la longue destruction de mon
130 BEL-AMI

être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens


mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche
d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son
odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, tra-
vailler, rêver, tout ce que nous faisons, c'est mourir.
'Vivre enfin, c'est mourir !

Oh vous saurez cela Si vous réfléchissiez seulement


1 !

un quart d'heure, vous la verriez.


Qu'attendez-vous ? de l'amour ? Encore quelques bai-
sers, et vous serez impuissant.
Et puis, après ? De l'argent ? Pour quoi faire ? Pour
payer des femmes ? Joli bonheur Pour manger beau-
!

coup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les


morsures de la goutte ?
Et puis encore ? De la gloire ? A quoi cela sert-il
quand on ne peut plus la cueillir sous forme d'amour ?
Et puis, après? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent
envie d'étendre les bras pour la repousser. Elle couvre
la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. Les
petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tom-
bent, le poil blanc aperçu dajis la barbe d'un ami, me
ravagent le cœur et me crient « La voilà »
: !

Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce


que je mange et ce que je bois, tout ce que j'aime, les
clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les
belles rivières, et l'air des soirs d'été, si doux à respirer
!

Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout


haut, oubliant presque qu'on l'écoutalt.
Il reprit : —Et jamais un être ne revient, jamais... On
garde les moules des statues, les empreintes qui refont
toujours des objets pareils mais mon corps, mon vi-
;

sage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais.


Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d'être?
qui auront dans quelques centimètres carrés un nez. des
yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et
aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne,
moi, sans que jamais même quelque chose de moi re-
connaissable reparaisse dans ces créatures innom-
BEL-AMI 131

brables et différentes, indéfiniment différentes bien que


pareilles à peu près.
A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de dé-
tresse ? A quoi pouvons-nous croire ?
Toutes les religions sont stupides, avec leur morale
puérile et leurs promesses égoïstes, monstru^isement
bêtes,
La mort seule est certaine.
Il Duroy par les deux extrémités du col
s'arrêta, prit
de son pardessus, et, d'une voix lente :
—Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant
des jours, des mois et des années, et vous verrez l'exis-
tence d'une autre façon. Essayez donc de vous dégager
de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain
de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos
pensées et de l'humanité tout entière, pour regarder ail-
leurs, et vous comprendrez combien ont peu d'impor-
tance les querelles des romantiques et des naturalistes,
et la discussion du budget.
Il se remit à marcher d'un pas rapide.
—Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des
désespérés. Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les
incertitudes. Vous crierez « à l'aide » de tous les côtés,
:

et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras,


vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé ;
et personne ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi ? C'est que nous étions
nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et
moins selon l'esprit mais, à force de penser, une dis-
;

proportion s'est faite entre l'état de notre intelligence


agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens médiocres à moins de grands dé-
:

sastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaits, sans


souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne
le sentent pas.
s'arrêta encore, réfléchit quelques secondes, pxiis
II
d'un air las et résigné :

—Moi, je suis un être perdu. Je n'ai ni père, ni mère,


ni frère, ni sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.
Il ajouta, après un silence —
Je n'ai que la rime.
:
132 BEL- AMI

Puis, levant, la tête vers le firmament, où luisait te


face pâle de la pleine lune, il déolama :

Et je cherche le mot de cet obscur problème


Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.

Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traver-


sèrent en silence, puis ils longèrent le Palais-Bourbon.
Norbert de Varenne se remit à parler Mariez-vous, : —
mon ami, voxîs ne savez pas ce que c'est que de vivre
seul, à mon âge. La solitude, aujourd'hui, m'emplit
d'une angoisse horrible la solitude dans le logis, auprès
;

du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la


terre, affreusement- seul, mais entouré de dangers va-
gues, de choses inconnues et terribles et la cloison, qui
;

me sépare de m^on voisin que je ne connais pas, m'é-


loigne de lui autant que des étoiles aperçues par ma
fenêtre. Une sorte de fièvre m"envahit, une fiè\Te de
douleur et de crainte, et le silence des mura m'épou-
vante. Il est si profond et si triste, le silence de la
chambre où Ce n'est pas seulement un si-
l'on vit seul.
un silence autour de l'âme,
lence autour du corps, mais
e»t, quand un meuble craque, on tressaille jusqu'au
cœur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne
logis.
Il se tut encore une fois, puis ajouta Quand on
: —
est vieux, ce serait bon, tout de môme, des enfants !

Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bour-


gogne. Le poète s'arrêta devant une haute maison,
sonna, serra la main de Duroy, et lui dit Oubliez : —
tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon
votre âge adieu
: !

Et il disparut dans le corridor noir.


Duroy se remit en route, le cœur serré. II lui semblait
qu'on venait de lui montrer quelque trou plein d'osse-
ments un trou inévitable où il lui faudrait tomber un
jour. Il murmura: «Bigre, ça ne doit pas être gai, chez
lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assis-
ter au défilé de ses idées, nom d'un chien!
Mais, s'étant arrêté pour larisser passer une femme
BEL- AMI V3
parfumée qui descendait de voiture et rentrait chez elle,
il aspira d'un grand souffle avide la senteur de verveine

et d'iris envolée dans l'air. Ses poumons et son cœur


palpitèrent brusquement d'espérance et de joie et le sou- ;

venir de Mme de Marelle qu'il reverrait le lendemain


l'envahit des pieds à la tête.
Tout lui souriait, la vie l'accueillait avec tendresse.
Comme c'était bon, la réalisation des espérances !

s'endormit dans l'ivresse et se leva de bonne heurs


Il
pour faire un tour à pied, dans l'avenue du Bois-de- Bou-
logne, avant d'aller à son rendez-vous.
Le vent ayant changé, le temps s'était adouci pendant
la nuit, et il faisait une tiédeur et un soleil d'avril. Tous
les habitués du Bois étaient sortis ce matin-là, cédant à
l'appel du ciel clair et doux.
Duroy marchait lentement, buvant l'air léger, savou-
reux comme une friandise de printemps. Il passa l'arc
de triomphe de l'Etoile et s'engagea dans la grande ave-
nue, du côté opposé aux cavaliers. Il les regardait, trot-
tant ou galopant, homm,es et fcm.mes, les riches du
monde, et c'est à peine s'il les enviait m-aintcnant. Il les
connaissait presque tous de nom, savait le chiffre de
leur foi'tune et l'histoire seci-ète de leur vie, ses fonctions
ayant fait de lui une sorte d'almanach des célébrités et
des scandales parisiens.
Les amazones pasisaicnt, minces et moulées dan? le
drap sombre de leur taille, avec ce quelque chose de
hautain et d'inabordable qu'ont beaucoup de femmes à
cheval Duroy s'amusait à réciter à mi-voix, comme
; et
on dans une église, les noms, titres
récite des litanies
et qualités des amants qu'elles avaient eus ou qu'on leur
prêtait et, quelquefois même, au lieu de dire
; :

Baron de Tanquelet,
Prince de la Tour-Enguerrand ;

il murmurait : Côté Lesbos

Louise Michot. du Vaudeville,


Rose Marquetin, de l'Opéra.
134 BEL-AMI

Ce jeu l'amusait beaucoup, comme s'il eût constaté,


sous les sévères apparences, l'éternelle et profonde infa-
mie de l'homme, et que cela l'eût réjoui, excité, consolé.
Puis prononc-a tout haut « Tas d'hypocrites » et
il : !

cherc'ia de rœil \os cavaliers sur qui couraient le« plus


grosses histoires.
Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour

qui les cercles, en tous cas, étaient la grande ressource,


la seule ressource, ressource suspecte à coup sûr.
D'autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes
de leurs femmes, c'était connu d'autres des rentes de
;

leurs maîtresses, on l'affirmait. Beaucoup avaient payé


leurs dettes (acte honorable), sans qu'on eût jamais de-
viné d'où leur était venu l'argent né?essaire (mystère
bien louche). Il vit des hommes de finance dont l'im-
mense fortune avait un vol pour origine, et qu'on re-
cevait partout, dans les plus nobles maisons, puis des
hommes si respectés que les petits bourgeois se décou-
vraient sur leur passage, mais dont les tripotages ef-
frontés, dans les grandes entreprises nationales, n'étaient
un mystère pour aucun de ceux qui savaient les dessous
du monde.
Tous avaient hautain, la lèvre fière, l'œil inso-
l'air
lent, ceux à favoris ceux à moustaches.
et
Duroy riait toujours, répétant « C'est du propre, tas
:

de crapules, Uis d'escarpes » !

Mais une voiture passa, découverte, basse et char-


mante, traînée v.u grand trot par deux miinces chevaux
blancs dont la crinière et la queue voltigeaient, et con-
duite par une petite jeune femme blonde, une courti-
sane connue qui avait deux grooms assis derrière elle.
Duroy s'arrêta, avec une envie de saluer et d'ap'plaudir
cette parvenue de l'amour qui étalait avec audace dans
cette promenade et à cette heure des hyjxtcrites aristo-
crates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-
être vaguem.ent qu'il y avait quelque chose de commun
entre eux, un lien de nature, qu'ils étaient de m.ôm.e
race, de même âme, et que son succès aurait des pro-
cédés audacieux de môme ordre.
. Il revint plus doucement, le cœur chaud de satisfaction,
BET.-AM» 135

et il arriva, un peu avant l'heure, à la porte de son


ancicnTio maîtresse .

Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune


rupture n'avait eu lieu, et elle oublia même, pendant
quelques instants, la sage prudence qu'elle opposait,
chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant
les bouts frisés de ses moustaches Tu ne sais pas : —
Fennui qui m'arrive, mon chéri? J'espérais une bonne
lune de miel, et voilà mon m.ari qui me tombe sur le
dos pour six semaines il a pris un congé. Mais je ne
;

TOUX pas rester six semaines sans te voir, surtout apTôs


notre petite brouille, et voilà comment j'ai arrangé ies
choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui
ai déjà parlé de toi. Je te présenterai.
Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s'étant jamais
trouvé encore en face d'un homme dont il possédait ]<s.
femme. Il craignait que quelque chose le trahît, un xicu
de gône, un regard, n'importe quoi. Il balbutiait :

Non, j'aime mieux ne pas faire la conna,issance de ton
mari. —
Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et
ouvrant des yeux naïfs. —
Mais pourquoi ? quelle drôle
de chose? Ça arrive tous les jours, ça! Je ne t'aurais
pas cru si nigaud, par exemple.
II fut blessé : — Eh bien, viendrai dîner lundi.
soit, je
Elle ajouta : — Pour que ce soit bien naturel, j'aurai
les Forestier. Ça ne m'amuse pourtant pas, de recevoir
du monde chez moi.
Jusqu'au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette
entrevue mais voilà qu'en montant l'escalier de Mme de
;

Marelle, il se sentit étrangement troublé, non pas qu'il


lui répugnât de prendre la main de ce mari, de boire
son vin et de manger son pain, mais il avait peur de
quelque chose, sans savoir de quoi.
On le fit entrer dans le salon, et il attendit, comme
toujours. Puis la porte de la chambre s'ouvrit, et il aper-
çut un grand homme à barbe blanche, décoré, grave et
correct, qui vint à lui avec une politesse minutieuse: —
Ma femme m'a souvent parlé de vous, monsieur, et je
suis charmé de faire votre connaissance.
Duroy s'avança en tâchant de donner à sa physio-
136 BKL AMI

nomie un air de cordialité expressive et il serra avec


une énergie exagérée la main tendue de son hôte. Puis,
s'étant assis, il ne trouva rien à lui dire.

M. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et


demanda : —
Voici longtemps que vous vous occupez de
journalisme ?
Duroy répondit —
Depuis quelques mois seulement.
:

— Ail !vous avez marché vite.


— Oui, assez vite —
et il se mit à parler au hasard,
;

sans trop songer à ce qu'il disait, débitant toutes les


banalités en usage entre gens qui ne se connaissent
point. Il se rassurait maintenant et commençait à trou-
ver la situation fort amusante. 11 regardait la figure sé-
rieuse et respectable de M. de Marelle, avec une envie
de rire sur les lèvres, en pensant « Toi, je te fais cocu,
:

mon vieux, je te fais cocu. » Et une satisfaction intime,


vicieuse, le pénétrait, une joie de voleur qui a réussi et
qu'on ne soupçonne pas, une joie fourbe, délicieuse. Il
avait envie, tout à coup, d'être l'ami de cet homme, de
gagner sa confiance, de lui faire raconter les choses
secrètes de sa vie.
Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant cou-
verts d'un coup d'œil souriant et impénétrable, elle alla
vers Duroy qui n'osa point, devant le mari, lui baiser
la main, ainsi qu'il le faisait toujours.
Elle était tranquille et gaie comme une personne
habituée à tout, qui trouvait cette rencontre naturelle
et simple, en sa rouerie native et franche. Laurine ap-
parut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre son
front à Georges, la présence de son père l'intimidant. Sa
mère lui dit : —
Eh bien, tu ne l'appelles plus Bel-Ami,
aujourd'hui. —
Et l'enfant rougit, comme si on venait
de commettre une grosse indiscrétion, de révéler une
chose qu'on ne devait pas dire, de dévoiler un secret
intime et un peu coupable de son cœur.
Quand on fut effrayé de l'état
les Forestier arrivèrent,
de Charles. avait maigri et pâli affreusement en une
Il
semaine et il toussait sans cesse. Il annonça d'ailleurs
qu'ils p.'^rtnicnt pour Cannes le jeudi suivant, sur
l'ordre formel du médecin.
BEL-AMI 137

Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en ho-


chant la tête :

— Je crois qu'il file un bien naauvais coton. Il ne


fera pas de vieux os. — Mme
de Marelle affirma avec
sérénité : —
Oh il est perdu En voilà un qui avait eu
! !

de la chance de trouver une femme comme la sienne.


Duroy demanda —
Elle l'aide beaucoup?
:

— C'est-à-dire qu'elle fait tout. Elle est au courant de


tout, elle connaît tout le monde sans avoir l'air de voir
personne elle obtient ce qu'elle veut, comme elle veut,
;

et quand elle veut. Oh elle est fine, adroite et intri-


!

gante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor, pour


un homme qui veut parvenir.
Georges reprit : —
Elle se remariera bien vite, sans
dcute ?
Mme de Marelle répondit Oui. Je ne serais même : —
pas étonnée qu'elle eîlt en vue quelqu'un... un député...
à moins que... qu'il ne veuille pas..., car... car..., il y
aurait peut-être de gros obstacles... moraux... Enfin,
voilà. Je ne sais rien
M. de Marelle grommela avec une lente impatience :

— Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que


je n'airre pas. Ne nous mêlons jamais des affaires des
autres. Notre conscience nous suffit à gouverner. Ce
devrait être une règle pour tout le monde.
Duroy se retira, le coeur troublé et l'esprit plein de
vagues combinaisons.
Il alla le lendemain faire uncvisite aux Forestier et il

les trouva terminant leurs bagages. Chailes, étendu


sur un caJiapé, exagérait la fatigue de sa respiration et
répétait —
Il y a un mois que je devrais être parti,
:

puis il fit à Duroy une série de recommandations pour
le journal, bien que tout fût réglé et convenu avec
M Walter.
Quand Georges s'en alla, il serra éaergiquement les
niains de son camarade Eh bien, mon vieux, à
: —
bientôt ! — Mais, comme Mme
Forestier le reconduisait
jusqu'à la porte, il lui dit vivement Vous n'avez pas : —
oublié notre pacte ? Nous sommes des amis et des alliés,
nest-ce pas ? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi
1^ BEL-AMI

que ce soit, n'hésitez point. Une dépêche ou une lettre


et j'obéirai.
Elle murmura : — Merci, je n'oublierai pas. Et son—
ir^U aussi lui dit ; « Merci », d'une façon, plus profonde

et plus douce.
Comme Duroy descendait l'escalier, il rencontra,
montant h pas lents, M. de Vaudrec, qu'une fois déjà il
avait vu chez elle. Le comte sembiait triste — de ce dé-
part, peut-être ?
Voulant se montrer homme du monde, le journaliste
le salua avec empressement.
L'autre rendit avec courtoisie, mais d'une manière un
peu fiè'-e.
Le ménage Forestier partit le jeudi soir.
\T[I

La disparition de Chailes donna à Duroy une impor-


tance plus glande dans la rédaction de la Vie Fran-
çaise. Il signa quelques articles de fond, tout en signant
aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât
la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques
dont il se tira avec esprit et ses relations constantes
;

avec les hommes d'Etat le préparaient peu à peu à


devenir à son tour un rédacteur politique adroit et pers-
picace.
Il ne voyait qu'une tache dans tout son horizon. Elle

venait d'un petit journal frondeur qui l'attaquait cons-


tamment, ou plutôt qui attaquait en lui le chef des
échos de la Vie Française, le chef des échos à surprises
de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette
feuille appelée La Plume. C'étaient, chaque jour, des
:

perfidies, des traits mordants, des insinuations de toute


nature.
Jacques Rival dit un jour à Duroy : —
Vous êtes pa-
tient.
L'autre balbutia : — Que voulez-vous, il n'y a pas
dattaque directe.
Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de
rédaction, Boisrenard lui tendit le numéro de la Plume:
— Tenez, il y a encore une note désagi-éabîe pour vous.
— Ah
à propos de quoi ?
!

— A
propos de rien, de l'arrestation d'une dame Au-
bert par un agent des mœurs.
1^ BEL-AMI

Georges prit le journal qu'on lui tendait, et lut, sous


ce titre : Duroy s'amuse :

« L'illustrereporter de la Vie Française nous apprend


aujourd'hui la dame Aubert, dont nous avons
que
annoncé l'arrestation par un agent de l'odieuse brigade
des mœurs, n'existe que dans notre imagination. Or, la
personne en question demeure 18, rue de l'Ecureuil, à
Montmartre. Nous comprenons trop, d'ailleurs, quel
intérêt ou quels intérêts peuvenA avoir les agents de la
banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui
tolère leur commerce. Quant au reporter dont il s'agit,
il ferait mieux de nous donner quelqu'une de ces bonnes

nouvelles à sensation dont il a le secret nouvelles de :

morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles


qui n'ont pas eu lieu, annonce de paroles graves pro-
noncées par des souverains qui n'ont rien dit, toutes les
informations enfin qui constituent les « Profits Wal-
ter », ou même quelqu'une des petites indiscrétions sur
des soirées de femmes à succès, ou sur l'excellence de
certains produits qui sont d'une grande ressource à
quelques-uns de nos confrères. »
Le jeune homme demeurait interdit, plus qu'irrité,
comprenant seulement qu'il y avait là dedans quelque
chose de fort désagréable pour lui.
Boisrenard reprit : — Qui vous a donné cet écho ?
Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à
coup, le souvenir lui revint :

— Ah oui, c'est Saint-Potin.


! —
Puis il relut l'alinéa
de la Plume, et il rougit brusquement, révolté par l'ac-
cusation de vénalité.
Il s'écria : — Comment, on prétend que je suis payé
pour...
Boisrenard l'interrompit : —
Dame, oui. C'est embê-
tant pour vous. Le patron est fort sur l'œil à ce sujet.
Ça pourrait arriver si souvent dans les échos...
Saint-Potin, justement, entrait. Duroy courut à lui :

— Vous avez vu la note de la Plume ?


— Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe
parfaitement, mais elle n'a pas été arrêtée. Ce bruit n'a
aucun fondement.
BEL-AMI 141

Alors Duroy s'élança chez le patron qu'il trouva un


peu froid, avec un œil soupçonneux. Après avoir écouté
le cas, M. Walter répondit: «Allez vous-même chez
cette dame et démentez de taçon qu'on n'écrive plus de
pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit C'est
fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous.
Pas plus que la femme de César, un journaliste ne doit
être soupçonné. »
Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide,
et il cria au cocher : —
18, rue de l'Ecureuil, à Mont-
martre.
C'était dans une immense maison dont il fallut esca-
lader les six étages. Une vieille femme en caraco de
laine vint leur ouvi ir : —
Qu'est-ce que vous me r'vou-
leï ? — dit-elJe en apercevant Saint-Potin.
Il répondit : —
Je vous amène monsieur, qui est ins-
pecteur de police et qui voudrait bien savoir votre
affaire.
Alors elle les fit entrer, en racontant Il en est : —
encore r'venu deux d'puis vous pour un journal, je
n'sais point l'quel. —
Puis, se tournant vers Duroy :

Donc, c'est monsieur qui désire savoir?
— Oui. Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent
des moeurs ?
Elle leva le bras : — Jamais d'ia vie, mon bon mon-
sieur, jamais d'ia vie. Voilà la chose. J'ai un boucher
qui sert bien, mais qui pèse mal. Je m'en ai aperçu sou-
vent sans rien dire, mais comme je lui demandais deux
livres de côtelettes, vu que j'aurais ma fille et mon
gendre, je m'aperçois qu'il me pèse des os de déchet, des
os de côtelettes, c'est vrai, mais pas des miennes. J'au-
rais pu en faire du ragoût, c'est encore vrai, mais
quand je demande des côtelettes, c'est pas pour avoir
le déchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de
vieux rat, je lui réplique vieux fripon bref, de fil en ;

aiguille, nous nous sommes tant chamaillés qu'il y


avait plus de cent personnes devant la boutiquo et qui
riaient, qui riaient Tant qu'enfin un agent fut attiré
!

et nous invita à nous expliquer chez le commissaire.


Nous y fûmes, et on nous renvoya dos à dos. Moi, de-
142 BEL-AMI

puis, je m'sers ailleurs, et je n'pasise même pu devant


la porte, pour éviter des esclandres.
Elle se tut. Duroy demanda : —C'est tout ?
— C'est toute la vérité, mon cher monsieur, — et, lui

ayant offert un verre de cassis, qu'il refusa de boire, la


vieille insista pour qu'on parlât dans le rap'port des
fausses pesées du boucher.
De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse,
« Un écrivaillon anonyme de la Plume, s'en étant ar-
raché une, me cherche noise au sujet d'une vieille
femme qu'il prétend avoir été arrêtée par un agent des
mœurs, ce que je nie. J'ai vu moi-même la dame Aubert,
âgée de soixante ans au moins, et ©Ile m'a raconté par
le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d'une
pesée de côtelettes, ce qui nécessita une explication de-
vant le commissaire de police.
« Voilà toute la vérité.
« Quant aux autres insinuations du rédacteur de la
Flume, je les méprise. On ne répond pas, d'ailleurs, à
de pareilles choses, quand elles sont écrites sous le
masque.
« Georges Duroy. »

M. Walter et Jacques Rival, qui venait d'arriver, trou-


vèrent cette note suffisante, et il fut décidé qu'elle pas-
serait le jour même, à la suite des échos.
Duroy renti-a tôt chez lui, un peu agité, un pou in-
quiet. Qu'allait répondre l'autre ? Qui était-il ? Pourquoi
cette attaque brutale? Avec les m.œurs brusques des
journalistes, cette bêtise pouvait aller loin, très loin.
Il dormit mal.
Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain,
il la trouva plus agressive imprimée que manuscrite. Il

aurait pu, lui seniblait-il atténuer certains termes.


Il fut fiévreux tout le jour et D dormit mal encore la

nuit suivante. Il se leva dès l'aurore pour chercher le


numéro de la Plume qui devait répondre à sa réplique
Le temps s'était remis au froid il gelait dur. Les
;

ruisseaux, saisis comme ils coulaient encore, dérou-


laient le long des trottoirs deux rubans de glace.
BEL-AMI U3
Les journaux n'étaient point arrivés chez los mar-
chands, et Duroy se raplpela le jour de son premier
article Les Souvenirs d'un Chasseur d'Afrique. Ses
:

mains et ses pieds s'engourdissaient, devenaient dou-


loureux, au bout des doigts surtout et il se mit à courir
;

en rond autour du kiosque vitré, où la vendeuse, ac-


croupie sur sa chaufferette, ne laissait voir, par la
petite fenêtre, qu'un nez et des joues rouges dans un
capuchon de laine.
Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le
paquet attendu par l'ouverture du carreau, et la bonne
femme tendit à Duroy la. Plume grande ouverte.
Il chercha son nom d'un coup d'oeil et ne vit rien
d'abord. Il respirait déjà, quand il aperçut la chose en-
fermée entre deux tirets.
« Le sieur Duroy, de la Vie Française, nous donne un
démenti et, en nous démentant, il ment. Il avoue ce-
;

pendant qu'il existe une femme Aubert, et qu'un agent


l'a conduite à la police. Il ne reste donc qu'à ajouter
deux mots « des mœurs » après le mot « agent » et
:

c'est dit.
« Mais la conscience de certains journalisites est au
niveau de leur talent.
« Et je signe : Louis Langremont. »

Alors le cœur de Georges se mit à battre violemment,


et il rentra chez lui pour s'habiller, sans trop savoir ce

qu'il faisait. Donc, on l'avait insulté, et d'une telle fa-


çon qu'aucune hésitation n'était possible. Pourquoi?
Pour rien. A propos d'une vieille femme qui s'était
querellée avec son boucher.
Il s'habilla bien vite et se rendit chez M. 'Walter,
quoiqu'il fût à peine huit heures du matin.
M. 'Walter, déjà levé, lisait la Plume. —
Eh bien, dit-il
avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne
pouvez pas reculer?
Le jeune homme ne répondit rien. Le directeur reprit :
— Allez tout de suite tr-ouver Rival qui se chargera de
vos inté'êts.
Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se
7
lii BEL-AMI

rendre chez le chroniqueur, qui dormait encore. Il sautn


du lit, au coup de sonnette, puis ayant lu l'écho : —
Bi-
gre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre té-
moin ?
— Mais, je ne sais pas, moi.
— Boisrenard ? —
Qu'en pensez-vous ?
— Oui, Boisrenard.
— Etes-vous fort aux armes ?
— Pas du tout.
— Ah ! Et au pistolet ?
diable !

— Je tireun peu.
— Bon. Vous allez vous exercer pendant queje m'oc-
cuperai de tout. Attendez-moi une minute.
li passa dans son cabinet de toilette et reparut bien-

tôt, lavé, rasé, correct.


— Venez avec-moi, dit-il.
Il habitait au rez-de-chaussée d'un petit hôtel, et il
fit descendre Duroy dans la cave, une cave énorme,
convertie en salle d'armes et en tir, toutes les ouver-
tures sur la rue étant bouchées.
Après avoir allumé une ligne de becs de gaz condui-
sant jusqu'au fond d'un second caveau, où se dressait
un homme de fer peint en rouge et en bleu, il posa sur
une table deux paires de pistolets d'un système nou-
veau se chargeant par la culasse, et il commença les
commandements d'une voix brève comme si on eût été
sur le terrain.
Prêt ?
Feu ! — un, deux, trois.
Duroy, anéanti, obéissait, levait les bras, visait, tirait,
et comme il atteignait souvent ie mannequin en plein
ventre, car il s'était beaucoup sei-vi dans sa première
jeunesse d'un vieux pistolet d'arçon de son père pnjur
tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival, satisfait,
déclarait « Bien très bien
: —
très bien — —
vous irez
— vous irez. »
Puis il le quitta: —
Tirez comme ça jusqu'à midi.
Voilà des munitions, n'ayez pas peur de les brûler. Je
viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner
des nouvelles, —
Et 11 sortit.
BEL- AMI Uîi

Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il


s'assit et semit à réfléchir.
Comme c'était bête, tout de même, ces choses-là !

Qu'est-ce que ça prouvait? Un filou était-il moins un


filou après s'être battu ? Que gagnait un honnête
homme insulté à risquer sa vie contre une crapule? Et
son esprit vagabondant dans le noir, se rappela les
choses dites par Norbert de Varenne sur la pauvreté
d'esprit des hommes, la médiocrité de leurs idées et de
leurs préoccupations, la niaiserie de leur morale '

Et 11 déclara tout haut « Comme il a raison, sa-


:

cristi ! »
Puis 51 sentit qu'il avait soif, et ayant entendu un
biuit de gouttes d'eau derrière lui, il aperçut un appa-
rtil à douches et il alla boire au bout de la lance. Puis
il se remit à songer. Il faisait triste dans cette cave,

triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain


et sourd des voitures semblait un tremblement d'orage
éioigné. Quelle heure pouvait-il être? Les heures pas-
saient là dedans comme elles doivent passer au fond
des prisons, sans que rien les indique et que rien les
marque, sauf les retours du geôlier portant les plats.
Il attendit, longtemps, longtemps.
Puis tout d'un coup il entendit des pas, dos voix, et
Jacques Rival reparut, accompagné de Boisrenard. Il
c;ia dès qu'il aperçut Duroy C'est arrangé : — !

L'autre crut l'affaire terminée par quelque lettre d'ex-


cuses son cœur bondit, et il balbutia
; Ah !... merci.
: —
Le chroniqueur reprit —
Ce Langremont est très
:

carré, il a accepté toutes nos conditions. Vingt-cinq pas,


une balle au commandement en levant le pistolet. On
a le bras beaucoup' plus sûr ainsi qu'en l'abaissant. Te-
nez, Boisrenard, voyez ce que je vous disais.
Et prenant des armes il se mit à tirer en dém.ontrant
ccmment on conservait bien mieux la ligne en levant
le bras.
Puis il dit : — Maintenant, allons déjeuner, il est midi
passé.
Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy
ne pa-i"lait plus guère. Il mangea pour n'avoir pa3 l'air
146 BEL-AMI

d'avoir peur, puis dans le jour il accompagna Bois-


renard au journal et il fit sa beso}^e d'une façon dis-
traite et machinale. On le trouva crâne.
Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu
de l'après-midi; et il fut convenu que ses témoins le
prendraient chez lui en landau, le lendemain à sept
heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet où
la rencontre aurait lieu.
Tout cela s'était fait inopinément, sans qu'il y prit
part, sans qu'il dit un mot, sans qu'il donnât son avis,
sans qu'il acceptât ou refusât, et avec tant de rapidité
qu'il demeurait étourdi, effaré, sans trop comprendre
ce qui se passait.
Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après
avoir dîné avec Boisrenard, qui ne l'avait point quitté
de tout le jour par dévouement.
Dès qu'il fut seul, il marcha pendant quelques mi-
nutes, à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était
trop troublé pour réfléchir à rien. Une seule idée em-
plissait son esprit : —
Un duel demain, sans que —
cette idée éveillât en lui autre chose qu'une émotion
confuse et puissante. Il avait été soldat, il avait tiré
sur des Arabes, sans grand danger pour lui, d'ailleurs,
un peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse.
En somme, il avait fait ce qu'il devait faire. Il s'était
montré ce qu'il devait être. On en parlerait, on l'ap-
prouverait, on le féliciterait. Puis il prononça à haute
voix, comme on parle dans les grandes secousses de
pensée « Quelle brute que cet homme »
: !

II s'assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa


petite table une carte de son adversaire remise par
Rival, afin de garder son adresse. Il la relut comme il
l'avait déjà lue vingt fois dans la journée. Louis Lan-
gremont. i76, rue Montviarlre. Rien de plus.
Il examinait ces lettres assemblées qui lui parais-
saient mystérieuses, pleines de sens inquiétants. « Loui-^
Langremont », qui était cet homme ? De quel âge ? De
quelle taille? De quelle figure? N'était-ce pas révoltant
qu'un étranger, un inconnu, vint ainsi troubler votre
vie, tout d'un coup sans raison, par pur caprice, à pro-
BEL-AMI 147

pos d'unp vieille femme qui s'était querellée avec son


iiouclu:?r ?
TI îVipéta encore une fois, à haute voix : « Quelle
brute »!

Et V demeura immobile, songeant, le regard toujours


planté sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre
ce morceau de papier, une colère haineuse où se mêiait
un éti'ange sentiment de malaise. C'était stupide, cette
histoire-là! Il prit une paire de ciseaux à ongles qui
traînaient et 11 les piqua au milieu du nom imprimé
comme s'il eût poignardé quelqu'un.
Donc il allait se battre, et se battie au pistolet? Pour-
quoi n'avait-ii pas choisi l'épée Il en aurait été quitte
!

pour une piqûre au bras ou à la main, tandis qu'avec


le pistolet on ne savait jamais les suites possibles.
Il dit :« Allons, il faut être crâne. »
Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour
de lui. Il commençait à se sentir fort nerveux. Il but
un verre d'eau, puis se coucha.
Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les
yeux.
Il avait très chaud dans ses draps, bien qu'il fit très

froid dans sa chambre, m.ais il ne pouvait parvenir à


s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait
cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté
gauche, puis se roulait sur le côté droit.
Il avait encore soif. Il se releva pour boire, puis une

inquiétude le saisit: «Est-ce que j'aurais peur?»


Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à
chaque bruit connu de sa chambre? Quand son coucou
allait sonner, le petit grincement du ressort lui faisait
faire un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour
respirer pendant quelques secondes, tant il demeurait
oppressé ? »
Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité
de cette chose « Aurais-je peur ? »
:

Non certes il n'aurait pa« peur puisqu'il était résolu


à aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien
arrêtée de se battre, de ne pas trembler. Mais il se
sentait si profondément ému qu'il se demanda :« Peut-
148 BEL-AMI

on avoir peur malgré soi ? » Et ce doute l'envahit, cette


inquiétude, cette épouvante Si une force plus puissante
!

que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait,


qu arriverait-i! ? Oui, que pouvait-il arriver ?
Certes irait sur le terrain puisqu'il voulait y aller.
il

Mais tremblait? Mais s'il perdait connaissance? Et


s'il

il songea à sa situation, à sa réputation, à son avenir.

Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever


pour se regarder dans sa glace. Il ralluma sa bougie.
Quand il aperçut son visage reflété dans le verre poli,
il se reconnut à peine, et il lui sembla qu'il ne s'était

jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes et il était ;

pâle, certes, il était pâle, très pâle.


Tout d'un coup, cette pensée entra en lui à la façon
d une balle « Demain, à cette heure-ci, je serai peut-
:

être mort. » —
Et son cœur se remit à battre furieuse-
ment.
II se retourna vers sa couche et il se vit distinctement
étendu sur le dos dans ces mêmes draps qu'il venait de
quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette
blancheur des mains qui ne remueront plus.
Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir
iî ouvrit la fenêtre pour regarder dehors.

Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux


pieds, et il se recula, haletant.
La pensée lui vint de faire du feu. Il l'attisa lentement
sans se retourner. Ses mains tremblaient un peu d'un
frémissement nerveux quand elles touchaient les objets.
Sa tête s'égarait ses pensées tournoyantes, hachées,
;

devenaient fuyantes, douloureuses; une ivresse enva-


hissait son esprit comme s'il eût bu.
Et sans cesse il se demandait « Que vais-je faire ? :

que vais-je devenir ? »


li se remit à marcher, répétant, d'une façon continue,
machinale « Il faut que je sois énergique, très éner-
:

gique. »

Puis il se dit : « Je vais écrire à mes parents, en cas


daccident. »
Il s'assit de nouveau, prit un cahier de papier à
lettres, traça « Mon cher papa, ma chère maman »
: ..
BEL-AMI U9
Puis il jugea ces termes trop familiers dans une cir-
constance aussi tragique. Il déchira la première feuille
et recommença « Mon cher père, ma chère mère
: je ;

vais me battre au point du jour, et comme il peut


arriver que... »
Il n'osa pas écrire le reste et se releva d une secousse.

Cette pensée l'écrasait maintenant. « Il allait se battre


en duel. Il ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il
donc en lui ? Il voulait se battre avait cette intention
; il

et cette résolution fermement arrêtées et il lui sem-


;

blait, malgré tout l'effort de sa volonté, qu'il ne pourrait


même pas conserver la force nécessaire pour aller jus-
qu'au lieu de la rencontre. »
De temps en temps ses dents s'entre-choquaient dans
sa bouche avec un petit bruit sec et il se demandait
; :

« Mon adversaire s'est-il déjà battu ? a-t-il fréquenté


les tirs ? est-il connu ? est-il classé ? » Il n'avait jamais
entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme
n'était pas un tireur au pistolet remarquable, il n aurait
point accepté ainsi, sans hésitation, sans discussion,
cette arme dangereuse.
Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à
lui et la tenue de son ennemi. Il se fatiguait la pensée
à imaginer les moindres détails du combat et tout à ;

coup il voyait en face de lui ce petit trou noir et pro-


fond du canon dont allait sortir une balle.
Et il fut pris brusquement d'une crise de désespoir
épouvantable. Tout son corps vibrait, parcouru de tres-
saillements saccadés. Il serrait les dents pour ne pas
crier, avec un besoin fou de se rouler par terre, de
déchirer quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un
verre sur sa cheminée et il se rappela qu'il possédait
dans son armoire un litre d'eau-de-vie presque plein ;

car il avait conservé l'habitude militaire de tuer le ver


chaque matin.
Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à lon-
gues gorgées, avec avidité. Et il la reposa seulement
lorsque le souffle lui manqua. Elle était vide d'un tie:?
Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bient^'.t
150 BEL-AMI

l'estomac, se répandit dans ses membres, raffermît son,


âme en rétourdissant. i

Il se dit « Je tiens le moyen. » Et comme il se sentait


:

maintenp^nt la peau brûlante il rouvrit sa fenêtre.


Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles
semblaient mourir au fond du firmament éclairci, et
dans la tranchée profonde du chemin de fer les signaux
verts, rouges et blancs pâlissaient.
Les premières locomotives sortaient du garage et s'en
venaient en sifflant chercher les premiers trains. D'au-
tres, dans le lointain, jetaient des appels aigus et répé-
tés, leurs cris de réveil, comme font les coq.s ùaas les
champs.
Duroy pensait « Je ne verrai peut-être plus tout ça. »
:

Mais comme il sentit qu'il allait de nouveau s'attcndri"


sur lui-même, il réagit violemment « Allons, il ne faut
:

songer à rien jusqxi'au moment de la rencontre, c'est le


seul moyen d'être crâjie. »
Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant,
une seconde de défaillance en songeant que c était peut-
être la dernière fois qu'il regardait son visage.
Il but une nouvelle gorgée d'eau-de-vie, et acheva de
s'habiller.
L'heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de
long en large en s'efforçant en effet d'immobiliser son
âme. Lorsqu'il entendit frapper à sa porte, il faillit
s'abattre sur le dos, tant la commotion fut violente.
C'étaient ses témoins- —
Déjà !

Ils étaient enveloppés de fourrures. Rival déclara,


après avoir serré la main de son client :

— —
Il fait un froid de Sibérie. Puis il demanda :

Ça va bien ?
— Oui, très bien.
— On est calmo?
— Très calme.
— Allons, ça Avez-vous bu
ira. et mangé quelque
chose ?
— Oui, n'ai besoin de rien.
je
Boisrenard, pour la circonstance, portait une décora-
BEL-AMI 151

tîon étrangère, verte et jaune, que Duroy ne lui avait


jamais vue.
Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le
landau. Rival nomma « Le docteur Le Brument. » Duroy
:

lui serra la main en balbutiant « Je vous veinercie ».


:

puis il voulut prendre place sur la banquette du devant


et il s'assit sur quelque chose de dur qui le fit relever
comme si un ressort l'eût redressé. C'était la boîte aux
pistolets.
Rival répétait : — Nmi ! Au fond le combattant et le
médecin, au fond ! — Duroy finit par comprendre et il

s affaissa à côté du docteur.


Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher
partit. Il savait où on devait aller.

Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, sur-


tout Duroy, qui eût préféré ne pas la voir. On essaya de
la placer derrière le dos elle cassait les reins
; puis on ;

la mit debout entre Rival et BoisrenaM elle tombait ;

tout le temps. On finit par la glisser sous les pieds.


La conversation languissait, bien que le médecin ra-
contât des anecdotes. Rival seul répondait. Duroy eût
voulu prouver de la présence d'esprit, mais il avait
peur de perdre le fil de ses idées, de montrer le trouble
de son âme et il était hanté par la crainte torturante
;

dd se mettre à trembler.
La voiture fut bientôt en pleine campagne. Il était
neuf heures environ. C'était une de ces rudes matinée?
d'hiver où toute la nature est luisante, cassante et dure
comme du cristal. Les arbres, vêtus de givre, semblent
avoir sué de la glace la terre sonne sous les pas l'air
; ;

sec porte au loin les moindres bruits le ciel bleu paraît ;

brillant à la façon des miroirs et le soleil passe dans


l'espace, éclatant et froid lui-même, jetant sur la créa-
tion gelée des rayons qui n'échauffent rien.
Rival disait à Duroy : —
J'ai pris les pistolets chez
Gastine-Renctte. Il les a chargés lui-même. La boîte est
cachetée. On les tirera au sort, d'ailleurs, avec ceux de
notre advei^saire..
Duroy répondit machinalement :
— Je vous remercie.
152 BEL-AMI I

Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses,


car il tenait à ce que son client ne commît aucune
erreur. II insistait sur chaque point plusieurs fois : —
Quand on demandera Etes- vous prêts, me&sieirra?
:

vous répondrez d'une voix forte Oui : !

« Quand on commandera « Feu » vous élèverez vive- !

ment le bras, et vous tirerez avant qu'on ait prononcé


trois. »
Et Duroy se répétait mentalement : —
Quand on com-
mandera feu, j'éièvei^i le bras, — quand on comman-
dera feu, j'élèverai le bras, — quand on commandera
feu, j'élèverai le bras.
Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs
leçons, en le munnurant à satiété pour se le bien graver
dans la tête. — Quand on commandera feu, j'élèverai
le bras.
Le landau entra sous un t>ois, tourna à droite dans
une avenue, puis encore à droite. Rival, brusquement,
ouvrit la portière pour crier au cocher « Là, par ce :

petit chemin. » Et la voiture s'engagea dans une route à


ornières entre deux taillis où tremblotaient des feuilles
mortes bordées d'un liséré de glace.
Duroy maiTuottait toujours :

— Quand on commandera Et
feu, j'élèverai le bras. —
ilpensa qu'un accident de voiture arrangerait tout. Oh !

si on pouvait verser, quelle chance s'il pouvait se !

casser une jambe !...


Mais il aperçut au bout d'une clairière une autre voi-
ture arrêtée et quatre messieurs qui piétinaient pour
s'échauffer les pieds et il fut obligé d'ouvrir la bouche
;

tant sa respiration devenait pénible.


Les témoins descendirent d'abord, puis le médecin et
le combattant. Rival avait pris la boîte aux pistolets
et il s'en alla avec Boisrenard, vers deux des étrangers
qui venaient à eux. Duroy les vit se saluer avec céré-
monie puis marcher ensemble dans la clairière en re-
gardant tantôt par terre et tantôt dans les arbres,
comme s'ils avaient cherché quelque chose qui aurait
pu tomber ou s'envoler. Puis ils comptèrent des pas et
enfoncèrent avec grand'peine deux cannes dans le soi
BEL- AMI 153

gelé. Ils seréunirent ensuite en groupe et ils firent les


mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants
qui s'amusent.
Le docteur Le Brument demandait à Duroy :

— Vous vous sentez bien ? Vous n'avez besoin de


rien?
— Non, de rien, merci.
Il lui semblait qu'il était fou, qu'il dormait, qu'il rê-
vait, que quelque chose de surnaturel était survenu gui
Tcnveloppail.
Avait-ii peur? Peut-être? Mais il ne savait pas. Tout
était changé autour de lui.
Jacques Riva] revint et lui annonça tout bas avec
satisfaction :

— Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour lo"?

pistolets.
Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.
On lui ôta son pardessus. II se laissa faire. On tàta
les poches de sa redingote pour s'assurer qu'il ne por-
lait point de papiers ni de portefeuille protecteur.
Il répétait en lui-même, comme une prière Quand : —
on commandera feu, j'élèverai le bras.
Puis on l'amena jusqu'à une des cannes piquées en
terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperçut un
homme debout, en face de lui, tout près, un petit homme
ventru, chauve, qui portait des lunettes. C'était son
adversaire.
Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien gu'à ceci :

« Quand on commandei^a feu, j'élèverai le bras et je


tirerai. » Une voix résonna dans le grand silence de
]'esx>ace, une voix qui semblait venir de très loin, et eîie
demanda : — Etes-vous prêts, messieurs ?
Georges cria : — Oui.
Alors la même Feu !...
voix ordonna : —
Il n'écouta rien de plus, il ne s'aperçut de rien, il ne
se rendit compte de rien, il sentit seulement qu'il levait
le bras en appuyant de toute sa force sur la gâchette.
Et il n'entendit rien.
Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon
de son pistolet et comme l'homme en face de lui de-
;
154 BEL-AMI

meurait toujours debout, dans la même posture égale-


ment, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui
senvolait au-dessus de la tête de son advereaire.
avaient tiré tous les deux. C'était fini.
Ils
témoins et le médecin le touchaient, le pal-
Ses
paient, déboutonnaient ses vêtements en demandant
avec anxiété :

— Vous n'êtes pas blessé ? —


Il répondit au hasard :

— Non, je ne crois pas.


Langremont d'ailleursdemeurait aussi intact que son
ennemi, et Jacques Rival murmura d'un ton mécontent :

— Avec ce sacré pistolet c'est toujours comme ça, on se


rate ou on se tue. Quel sale instrument !

Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de


joie « C'était fini » Il fallut lui enlever son arme qu'il
: !

tenait toujours serrée dans sa main. Il lui semblait


maintenant qu'il se serait battu contre l'univers entier.
C'était fini. Quel bonheur il se sentait brave tout à
!

coup à provoquer n'importe qui.


Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant
rendez-vous dans le jour pour la rédaction du procès-
verbal, puis on remonta dans la voiture et le cocher, qui
;

riait sur son siège, repartit en faisant claquer son fouet.


Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en
causant de l'événement. Duroy disait ses impressions.

Ça ne m'a rien fait, absolument rien. Vous avez dû
le voir du reste ?
Rival répondit : —
Oui, vous vous êtes bien tenu.
Quand le procès-verbal fut rédigé on le présenta à
Duroy qui devait l'insérer dans les échos. Il s'étonna de
voir qu'il avait échangé deux balles avec M. Louis
Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea Rival : —
Mais nous n'avons tiré qu'une balle.
L'autre sourit : —
Oui, une balle... balle chacun...
ça fait deux balles.
Et Duroy trouvant l'expilication satisfaisante, n'insista
pas. Le père Walter l'embrassa :


Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de la
Vie Française, bravo !

Georges se montra, le soir, dans les principaux grands


BEL-AMI 155

journaux et dans les principaux grands cafés du boule-


vard. Il rencontra deux fois son adversaire qui se mon-
trait égalenaent.
Il ne se saluèrent pas. Si l'un des deux avait été
blessé, ils se seraient serré les mains. Chacun jurait
d'ailleurs avo.ç conviction avoir entendu siffler la balle
de l'autre.
Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut
un petit b^eu « Mon Dieu, que j'ai eu peur Viens donc
: !

tantôt rue de Constantinople, que je t'embrasse, mon


amour. Comme tu es brave je t'adore. —
Clo. » —
Il alla au rendez-vous et elle s'élança dans ses bras, le
couvrant de baisers :

— Oh mon chéri, sf tu savais mon émotion quand


!

jai lu les journaux ce matin. Oh raconte-moi. Dis-moi !

tout. Je veux savoir.


Il dut raconter les détails avec minutie. Elle deman-
dait :

— Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le


duel!
— Mais non. J'ai bien dormi.
— Moi, je n'aurais pas fermé l'œil. Et sur le terrain,
dis-moi comment ça s'est passé.
Il fit un récit dramatique : — Lorsque nous fûmes en
face l'un de l'autre, à vingt pas, quatre fois seulement
la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir de-
mandé si nous étions prêts, commanda Feu. J'ai : — —
élevé mon bras immédiatement, bien en ligne, mais j'ai
eu le tort de vouloir viser la tête. J'avais une arme fort
dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de
sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup.
N'importe, ça n'a pas dû passer loin. Lui aussi il tire
bien, le gredin. Sa balle m"a effleuré la tempe. J'en ai
senti le vent.
Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses
bras comme pour prendre part à son danger. Elle bal-
butiait :

— Oh ! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri...


Puis, quand il eut fini de conter, elle lui dit Tu ne : —
sais pas, je ne peux plus me passer de toi Il faut que je !
156 BEI. -A MI /

te voie, et avec mon mari à Paris, ça n'est pas com-


'

mode. Souvent j'aurais une heure le matin, avant que


tu sois levé, et je pourrais aller t'embras^ser, mais je ne
veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Comment
faire ?
eut brusquement une inspiration et demanda :
Il
—Combien payes-tu ici?
—Cent francs par mois.
—Eh bien, je prends l'ap'partement à mon compte et
je vais l'habiter tout à fait. Le mien n'est plus suffisant
dans ma nouvelle position.
Elle réfléchit quelques instante, puis répondit :

— Non. Je ne veux pas. s

Ils'étonna :

— Pourquoi ça ?
— Parce que...
— Ce n'est pas une raison. Ce logement me convient
très bien. J'y suis. J'y reste.
Il se mit à rire :

— D'ailleurs, il est à mon nom.


Mais elle refusait toujours : — Noaa, non, je ne veux
pas...

Pourquoi ça, enfin ?
elle chuchota tout bas, tendrement
Alors Parce : —
que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas.
Il s'indigna : —
Jamais de la vie, par exemple. Je te
le promets.
— Non, tu en amènerais tout de même.
— Je te le jure.
— Bien vrai ?
— Bien vrai. Parole d'honneur. C'est notre maison,
ça, rien qu'à nous.
Elle l'étreignit dans un élan d'amour Alors je veux : —
bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une
fois, rien qu'une fois, ce sera fini entre nous, fini pour
toujours.
Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu
qu'il s'installerait le jour môme,
afin qu'elle pût le voir
quand elle passerait devant la porte.
Puis elle lui dit :
BEL-AMI 157

— En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te


trouve charmant.
Il fut flatte :

— Ah vraiment ?...
î

— Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m'as


dit que tu avais été élevé dans un château à la cam-
pagne, n'est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Alors tu dois connaître un peu la culture ?
— Oui.
— Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il

aime beaucoup ça.


— Bon. Je n'oublierai pas.
Elle le quitta, après l'avoir indéfiniment embrassé, ce
duel ayant exaspéré sa tendresse.
Et Duroy pensait, en se rendant aM journal « Quel :

diôle d'être ça fait! Quel'e tète d'oiseau! Sait-on ce


qu'elle veut et ce qu'elle aime? Et quel drôle de mé-
nage Quel fantaisiste a bien pu préparer l'accouple-
!

ment de ce vieux et de cette écervelée? Quel raisonne-


ment a décidé cet inspecteur à épouser cette étudiante ?
Mystère Qui sait ? L'amour, peut-être ? »
!

Puis il conclut « Enfin, c'est une bien gentille maî-


tresse. Je serais rudement bête de la lâcher. »


Yin

Son duel avait fait passer Duroy au nombre des


chroniqueurs de tête de Ja Vie Française ; mais, comme
il éprouvait une peine infinie à découvvii- des idées, il

prit la spécialité des déclamations sur la décadence des


mœurs, sur l'abaissement des caractères, l'affaissement
du patriotisme et l'anémie de l'honneur français. (Il
avait trouvé le mot « artérnie » dont il éiait fier.)
Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouail-
gobeur qu'on appelle resy)rit de Paris,
leur, sceptique et
se moquait de ses tirades qu'elle crevait d'une épi-
gramme, il répondait en souriant : « Bah ! ça me fait
une bonne réputation pour plus tard. »
Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il

avait transporté sa malle, sa brosse, son rasoir et son


savon, ce qui constituait son déménagement. Deux ou
trois fois par semaine, la jeune femme arrivait avant
qu'il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait
dans le lit, toute frissonnante du froid du dehors.
Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le mé-
nage et faisait la cour au mari en lui parlant agricul-
ture ; et comme il aimait lui-même les choses de la
terre, ils s'intéressaient parfois tellement tous deux à
leur causerie qu'ils oubliaient tout à fait leur femme
sommeillant sur le canapé.
Laurine aussi s'endormait, tantôt sur les genoux do
son père, tantôt sur les genoux de Bel-Ami.
Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne
BEL -AMI 159

manquait point de déclarer avec ce ton doctrinaire dont


il disait les moindres choses : « Ce garçon est vraiment
fort agi'éablè. Il a l'esprit très cultivé. »
Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la
violette dans les rues en passant le matin auprès des
voitures traînées par les marchandes de fleurs.
vivait sans un nuage dans son ciel.
Duroy
Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre
glissée sous sa porte. Il regarda le timbi^ et il vit
« Cannes. » L'ayant ouverte, il lut :

€ Cannes, villa Jolie.

« Cher monsieur et ami, vous m'avez dit, n'est-ce pas,


que je pouvais compter sur vous en tout? Eh bien, j'ai
à vous demander un cruel service, c'est de venir m'as-
sister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments
de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-^tre pas la
semaine, bien qu'il se lève encore, mais le médecin m'a
prévenue.
« Je n'ai plus la force ni le courage de voir cette ago-
nie jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers
moments qui approchent. Je ne puis demander une pa-
reille chose qu'à vous, car mon mari n'a plus de fajaille.
Vous étiez son camarade il vous a ouvert la porte du
;

Journal. Venez, je vous en supplie. Je n'ai personne à


appeler.
« Croyez-moi votre camarade toute dévouée.

« Madeleine Forestier. »

Un singulier sentiment entra comme un souffle d'air


au cœur de Georges, un sentiment de délivrance, d'es-
pace qui s'ouvrait devant lui, et il murmura : « Certes,
j'irai. Ce pauvre Charles Ce que
! c'est que de nous, tout
de même » !

Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune


femme, donna en grognant son autorisation. 11 ré-
pétait :
l6o BEI.- AMI

(( Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable. »


Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le
rapide de sept heures, après avoir prévenu le naénagc de
Marelle par un télégramme.
Il aniva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.

Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie


à mi-côte, dans cette forêt de sapins peuplée de maisons
blanches, qui va. du Cannet au golfe Juan.
La maison était petite, basse, de style italien, au bord
de la route qui monte en zigzag à travers les arbres,
mcntiant à chaque détour d'admirables points de vue.
Le domestique ouvrit la porte et s'écria :

— Oh monsieur, madame vous attend avec bien de


!

l'impatience.
Duroy demanda: — Comment va votre maître?
— Oh ! pas bien, monsieur. Il n'en a pas pour long-
temps.
Le salon où le jeune homme entra était tendu de
perse rose à dessins bleus. La fenêtit\ large et haute,
donnait sur la ville et sur la mer.
Duroy murmurait « Bigi-e,:c'est chic ici comme
maison de campagne. Où diable prennent-ils tout cet ar-
gent-là ? »
Un bruit de robe le fit se retourner.
Mme Forestier lui tendait les deux mains : Comme —
vous êtes gentil, comme c'est gentil d'être venu Et ! —
brusquement elle l'embrassa. Puis ils se regardèrent.
Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais tou-
jours fraîche, et peut-être plus jolie encore avec son air
plus délicat. Elle murmura —
Il est terrible, voyez-
:

vous, il se sait perdu et il me tyrannise atrocement. Je


lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle ?
Duroy répondit : —
Je l'ai laisscj au chemin de fer,
ne sachant pas dans quel hôtel vous me conseilleriez de
descendre pour être près de vous.
Elle hésita, puis reprit : —
Vous descendrez ici, dans
!a villa.Votre chambre est prête, du reste. Il peut mou-
rir d'un moment à l'autre ,et si cela arrivait la nuit, je
serais seule. J'enverrai chercher votre bagage.
Il sinclina : — Comme vous voudrez.
BEL-AMI 161

— Maintenant, montons, — dit-elle.


Il une porte au premier étage, et
la suivit. Elle ouvrit
Duroy aperçut auprès d'une fenêtre, assis dans un fau-
teuil et enroulé dans des couvertures, livide sous la
clarté rouge du soleil couchant, une espèce de cadavre
qui le regardait. Il le reconnaissait à peine il devina ;

plutôt que c'était son ami.


On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane,
réther, le goudron, cette odeur innommable et lourde
des appartements où respire un poitrinaire.
Forestier souleva sa main d'un geste pénible et lent :
— Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te re-
mercie.
Duroy affecta de rire —
Te voir mourir ce ne serait
: !

pas un spectacle amusant, et je ne choisirais point cette


occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire bon-
jour et me reposer un peu.
L'autre murmura : —
Assieds-toi, —
et il baissa la
tête comme enfoncé en des méditations désespérées.
Il respirait d'une façon rapide, essoufflée, et parfois

poussait une sorte de gémissement, comme sll eût


voulu rappeler aux autres combien il était malade.
Voyant qu'il ne parlerait point, sa femme vint s'ap-
puyer à la fenêtre et elle dit en montrant l'horizon d'un
coup de tête : —
Regardez cela Est-ce beau ?
!

En face d'eux, la côte semée de villas descendait jus-


qu'à la ville qui était couchée le long du rivage en demi-
cercle, avec sa tête à droite vers la jetée que dominait
la vieille cité surmontée d'un vieux beffroi, et ses pieds
à gauche à la pointe de la Croisette, en face des îles de
Lérins. Elles avaient l'air, ces îles, de deux taches
vertes, dans l'eau toute bleue. On eût dit qu'elles flot-
taient comme deux feuilles immenses, tant elles sem-
blaient plates de là-haut.
Et tout au loin, fermant l'horizon de l'autre côté du
golfe, au-dessus de la jetée et du beffroi, une longue
suite de montagnes bleuâtres dessinait sur un ciel écla-
tant une ligne bizarre et charmante de somm.ets tantôt
arrondis, tantôt crochus, tantôt î>ointus, et qui finissait
1G2 ftET.-AMI

par un grand mont en pyramide plongeant son pied


dans la pleine mer.
Mme Forestier l'indiqua —
C'est l'Esterel.
:

L'espace derrière les cimes sombres était rouge, d'un


rouge sanglant et doré que l'œil ne pouvait soutenir.
Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du
jour.
Il murmura, ne trouvant point d'autre terme assez
imagé pour exprimer son admiration :

— Oh oui, c'est épatant, ça


! !
y
Forestier releva la tête vers sa femme et demanda :

— Donne-moi un peu d'air.


Elle répondit — Prends garde,
: est tard,
il soleil
le
se. couche, tu vas encore attraper froid, et tu sais que
ça ne te vaut rien dans ton état de santé.
Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui
aurait voulu être un coup de poing et il murmura avec
une grimace de colère, une grimace de mourant qui
montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues
et la saillie de tous les os : —
Je te dis que j'étouffe.
Qu'est-ce que ça te fait que je m.eure un jour plus tôt
ou un jour plus tard, puisque je suis foutu...
Elle ouvrit toute grande la fenêtre.
Le soulfie qui entra les surprit tous les trois comme
une caresse. C'était une brise molle, tiède, paisible, une
brise de printemps nourrie déjà par les parfums des
arbustes des fleui's capiteuses qui poussent sur cette
et
côte. On y
distinguait un goût puissant de résine et
l'acre saveur des eucalyptus.
Forestier la buvait d'une haleine courte et fiévreuse.
II crispa les ongles de ses mains sur les bras de son

fauteuil, et dit d'un-e voix basse, sifflante, rageuse : —


Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J'aimerais mieux
crever dans une cave.
Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle re-
garda au loin, le front contre la vitre.
DiHoy, mal à l'aise, aurait voulu causer avec le ma-
lade, le rassurer.
Mais il n'imaginait rien de propre à le réconforter.
BEL-AMI 1<»3

Il balbutia : — Alors ça ne va pas mieux depuis que


tu es ici ?
L'autre haussa les épaules avec une impatience acca-
blée : —
Tu le vois bien. —
Et il baissa de nouveau !a
tête.
Duroy reprit : — Sacristi, il fait rudement bon ici,
comparativement à Paris. Là-bas on est encore en plein
hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à allu-
mer les lampes dès
heures de l'après-midi.
trois
Forestier demanda: —
Rien de nouveau au journal?
— Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le
petit Lacrin qui sort du Voltaire ; mais il n'est pas mûr.
Il est temps que tu reviennes !

Le malade balbutia —
Moi ? J'irai faire de la chro-
:

nique à six pieds sous terre maintenant.


L'idée fixe revenait comme un coup de cloche à pro-
pos de tout, reparaissait sans cesse dans chaque pensée,
dans chaque phrase.
Il y eut un long silence un silence douloureux et
;

profond. L'ardeur du couchant se cnlmait lentement; et


les montagnes devenaient noires sur le ciel rouge qui
s'assombrissait. Une or..^ie colorée, un commencement
de nuit qui gardait dea lueurs de brasier mourant en-
trait dans la chambre, semblait teindre les m.eubles, les
murs, les tentures, les coins avec des tons mêlés d'encre
et de pourpre. La glace de la cheminée, reflétant l'ho-
rizon, avait l'air d'une plaque de sang.
Mme Forestier ne remuait point, toujours debout, le
dos à l'appartement, le visage contre le carreau.
Et Forestier se mit à pailer d'une voix saccadée, es-
soufflée, déchirante à entendre : — Combien est-ce que
j'en verrai encore, de couchere de soleil?... huit... dix...
((uinze ou vingt... peut-être trente, pas plus... Vous avez
du temps, vous autres... mo' c'est fini... Et ça conti-
nuera... après moi, comme si j'étais là...
Il demeura muet quelques minutes, puis repTit :

Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus
dans quelques jours... C'est horrible... je ne verrai plus
rien... rien de ce qui existe... les plus petits objets qu'on
manie... les verres... les assiettes... les lits où l'on se
164 BEL-AMI

repose si bon de se promener


bien... les voitures. C'est
en voiture, Comme
j'aimais tout ça.
le soir...
Il faisait avec les doigts de chaque main un mouve-
ment nerveux et léger, comme s'il eût joué du piano
sur les deux bras de son siège. Et chacun de ses silences
était plus pénible que ses paroles, tant on sentait qu'il
devait pen&er à d'épouvantables choses.
Et Dui'oy tout à coup se rappela ce que lui disait
Norbert de Varenne, quelques semaines auparavant :

« Moi, maintenant, je vois la mort de si près que j'ai


souvent envie d'étendre le bras pour la repousser... Je
la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les
routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu
dans la barbe d'un ami, me ravagent le cœur et me
Client : La voilà ! »
Il n'avait pas compris, ce jour-là maintenant il com-
;

prenait en regardant Forestier. Et une angoisse in-


connue, atroce, entrait en lui, comme s'il eût senti tout
près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la hideuse
mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de
s'en aller, de se sauver, de retourner à Paris tout de
suite Oh s'il avait su, il ne serait pas venu.
! !

La nuit maintenant s'était répandue dans la chambre


comme un deuil hâtif qui serait tombé sur ce moribond.
Seule la fenêtre restait visible encore, dessinant, dans
son carré plus clair, la silhouette immobile de la jeune
femme.
Et Forestier demanda avec irritation : — Eh bien,
on n'apporte pas la lampe aujourd'hui ? Voilà ce qu'on
appelle soigner un malade.
L'ombre du corps qui se découpait sur les carreaux
disparut, et on entendit tinter un timbre électrique dans
la maison sonore.
Un domestifpie entra bientôt qui posa une lampe sur
la cheminée. Mme Forestier dit à son mari Veux-tu : —
ta coucher, ou descendras-tu pour dîner ?
Ilmurmura Je uescendrai.
: —
Et l'attente du repas les fit demeurer encore près
d'une heure immobiles, tous les trois, prononçant seu-
lement parfois un mot, un mot quelconque, inutile,
BEL- AMI 1^5

banal, comme s'il y eût du danger, un dangsr mys-


térieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à
laisser se figer i'air muet de cette chambre, de cette
chambre où rôdait la mort.
Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy.
interminable. Us ne parlaient pas, ils mangeaient sans
bruit, puis émicttaient du pain du bout des doigts. Et le
domestique faisait !e service, marchait, allait et venait
sans qu'on entendit ses pieds, car le bruit des scmeUee
irritant Charles, Thonmae était chaussé de savates. Seul
!e tic tac dur d'une horloge de bois troublait le
calme des murs de son mouvement mécanique et ré-
gulier.
Dès qu'on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte
de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoudé à sa
fenêtre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel,
comme un g'.obe de lampe énorme, jeter sur les murs
blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer sur
la mer une sorte d'écaillé de lumière mouvante et
douce. Et il cherchait une raison pour s'en aller bien
vite, inventant des ruses, des télégrammes qu"il allait
recevoir, un rappel de M. Walter.
Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus diffi-
ciles à réaliser, en s'éveillant le lendemaim Mme Fo-
restier ne se laisserait point prendre à ses adresses, et il
perdi'ait par sa couardise tout le bénéfice de son dé-
vouement. Il se dit: «Bah! c'est embêtant; eh bien,
tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie et ;

puis, ça ne sera peut-être pas long. »


II faisait un temps bleu, de ce bleu du Midi qui
vous emplit le cœur de joie et Duroy descendit jusqu'à
;

!a mer, trouvant qu'il serait assez tôt de voir Forestier


dans la journée.
Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui dit :

— Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois


fois. Si monsieur veut monter chez monsieur.
II monta. Forestier semblait dormir dans un fauteuil.
Sa femme lisait, allongée sur le canapé.
Le malade releva la tête. Duroy demanda : —
Eh
bien, comment vas-tu ? Tu m'as l'air gaillard ce matin.
166 BEL-AMI

Lauti-e mui-mura : —
Oui, ça va mieux, j'ai repris des
forces. Déjeune bien vite avec Madeleine, parce que
nous allons faire un tour en voiture.
La jeune femme, dès qu'elle fut seule avec Duroy, lui
dit: —Voilà aujouid'hui il se croit sauvé. Il fait des
!

projeta depuis le matin. Nous allons tout à l'heure au


golfe Juan acheter des faïences pour notre appartement
de Paris. Il veut sortir à toute force, mais j'ai horrible-
ment peur d'un accident. Il ne pourra pas supporter les
secousses de la route.
Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l'es-
calier pas à pas, soutenu par son domestique. Mais dès
qu'il aperçut la voiture, il voulut qu'on la découvfît.
Sa femme résistait : —
Tu vas prendre froid. C'est de
la folie.
Il s'ob=tina : — Non, je vais beaucoup mieux. Je le
sens bien.
On passa d'abord dans ces chemins ombreux qui vont
toujours entre deux jardins et qui font de Cannes une
sorte de parc anglais, puis on gagna la route d'Antibes,
le long de la mer.
Forestier expliquait le pays. Il avait in<iiqué d'abord
la villa du comte de Paris. Il en nommait d'autres. Il
était gai, d'une gaieté voulue, factice et débile de con-
damné. Il levait le doigt, n'ayant point la force de
tendre le bras.
— Tiens, voici l'île Sainte-Marguerite et le château
dont Bazaine s'est évadé. Nous en a-t-on donné à garder
avec cette affaire-là !

Puis il eut des souvenirs de régiment il nomma des ;

officiers qui leur rappelaient des histoires. Mais, tout à


coup, la route ayant tourné, on découvrit le golfe Juan
tout entier avec son village blanc dans le fond et la
pointe d'Antibes à l'autre bout.
Et Forestier, saisi soudain d'une joie enfantine, bal-
butia : —
Ah l'escadi-e, tu vas voir l'escadre
! !

Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet,


une demi-douzaine de gros navires qui ressemblaient à
des rochers couverts de ramures. Ils étaient bizarres,
difformes, énormes, avec des excroissances, des tours,
BEL-AMI 167

des éperons s'enfonçant dans l'eau comme pour aller


prendre racine sous La mer.
On ne comprenait pas que céda pût se déplacer, re-
muer, tant ils semblaient lourds et attachés au fond.
Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d'ob-
servatoire, ressemblait à ces phares qu'on bâtit sur des
écueils.
Et un grand trois-mâts passait auprès d'eux pour
gagner le large, toutes ses voiles déployées, blanches et
joyeuses. Il était gracieux et joli auprès des monstres
de guerre, des monstres de fer, des vilains monstres ac-
croupis sur l'eau.
Forestier s'efforçait de les reconnaître. Il nommait :

« le Colbert », le Suffren », « l'AmiraJ-Duperi'é », « le


Redoutable », « la Dévastation », puis il reprenait :

Non, je me trompe, c'est celui-là « la Dévastation. »
Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où
on lisait « Faïences d'art du golfe Juan », et la voiture
:

ayant tourné autour d'un gazon, s'arrêta devant la


porte.
Forestier voulait acheter deux vases pour les poser
sur sa bibliothèque. Comme il ne pouvait guère des-
cendre de voiture, on lui apiiortait les modèles l'un
après l'autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa
femme et Duroy : — Tu sais, c'est pour le meuble au
fond de mon cabinet. De mon fauteuil, j'ai cela sous les
yeux tout le temps. Je tiens à une forme ancienne, à une
forme grecque. —
Il examinait les échantillons, s'en
faisait apporter d'autres, reprenait les pTemiers Enfin,
il se décida et ayant payé, il exigea que l'expédition
;

fût faite tout de suite. —


Je l'etourne à Paris dans quel-
ques jours, ~
disait-il.
Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d'air
froid les frappa soudain, glissé dans le pli d'un vallon,
et le malade se mit à tousser.
Ce ne fut rien d'abord, une petite crise ; mais eiHe
grandit, devint une quinte ininterrompue, puis une
sorte de hoquet, un râle.
Forestier suffoquait, et chaque fois qu'il voulait res-
pirer la toux lui déchirait la gorge, sortie du fond de sa
1G8 BEL -A MI

poitrine. Rien ne le calmait, rien ne l'apaisait. II fallut


le portei" du landau dans sa chambre, et Duroy, qui lui
tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à
chaque convulsion de ses poumons.
La chaleur du lit n'arrêta point l'accès, qui dura jus-
qu'à rr^.inuit ; puis les narcotiques, enfin, engourdirent
les spasmes mortels de la toux. Et le malade demeura
jusqu'au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts.
Les premières parole^s qu'il prononça furent pour de-
mander le barbier, car 11 tenait à être rasé chaque ma-
tin. Il se leva pour cette opération de toilette mais il;

faWut le recoucher aussitôt, et il se mit à respirer d'une


façon si courte, si dure, si pénible, que Mme
Forestier,
épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de se cou-
cher, pour Je prier d'aller chercher le médecin.
Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut
qui prescrivit un breuvage et donna quelques conseite ;

m,ais comme journaliste le reconduisait pour lui de-


le
mander —
son avis C'est l'agonie, dit-il. Il sera mort
:

demain matin. Prévenez cette pauvre jeune femme et


envoyez chercher un prêtre. Moi, je n'ai plus rien à
faire. Je me tiens cependant entièrement à votre dis-
position,
Duroy fit appeler Mme Forestier —
Il va mourir. Le
:

docteur conseille d'envoyer chercher un prêtre. Que


voulez-vous faire ?
Elle hésita longtemps, puis, d'une voix lente, ayant
tout calculé : —
Oui, ça vaut mieux... sous bien des rap-
ports... Je vais le préparer, lui dire que le curé désire le
voir... Je ne sais quoi, enfin. Vous seriez bien gentil,
vous, d'aller m'en chercher un, un curé, et de le choisir.
Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagrées.
Tâchez qu'il se contente de la confession, et nous tienne
quittes du reste.
Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique com-
plaisant qui se prêtait à la situation. Dès qu'il fut entré
chez l'agonisant, Mme Forestier sortit, et s'assit, avec
Duroy, dans la pièce voisine.
— Ça l'a bouleversé, dit-elle. Quand j'ai parlé d'un
prêtre, sa figure a pris une expression épouvantable
BEL-AMI 169

comme.,, comme s'il avait senti... senti... un souffle...


Yous savez... Il a compris que c'était fini, enfin, et qu'il
faJlait compter les heures...
Elle était fort pâle. Elle reprit Je n'oublierai ja-
: —
mais l'expression de son visage. Certes, il a vu la mort
à ce moment là. Il l'a vue.
Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut,
étant un peu sourd, et qui disait :

Mais non, mais non, vous n'êtes pas si bas que ça.
Vous êtes malade, mais nullement en danger. Et la
preuve c'est que je viens en ami, en voisin.
Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier. Le
vieillard reprit : —
Non, je ne vous ferai pas com-
munier. Nous causerons de ça quand vous irez bien. Si
vous voulez profiter de ma visite pour vous confesser
par exemple, je ne demande pas mieux. Je suis un pas-
teur, moi, je saisis toutes les occasions pour ramener
mes brebis.
Un long silence suivit. Forestier devait parler de sa
voix haletante et sans timbre.
Puis tout d'un coup le prêtre pTononça, d'un ton diffé-
rent, d'un ton d'officiant à l'autel :

— La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le Con-


fiteor, mon enfant. — 'Vous l'avez peut-être oublié, je
vais vous aider. — Répétez avec moi Confiteor Deo
:

omnipotenti... Beatœ Mariœ semper virgini...


Il s'arrêtait de temps en temps pour permettre au mo-
ribond de le rattraper. Puis il dit :
— Maintenant, confessez-vous...
La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis
par un trouble singulier, émus d'une attente anxieuse.
Le malade avait murmuré quelque chose. Le prêtre
répéta :

— Vous avez eu des complaisances coupables... de


quelle nature, mon enfant ?
La jeune femme se leva, et dit simplement Des- : —
cendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter ses se-
crets.
Et ils allèrent s'asseoir sur un banc, devant la porte,
au-dessous d'un rosier fleuri, et derrière une corbeille
170 BEL-AMI

d'oeilletsqui répandait dans l'air pur son parfum puis-


sant doux.
et
Duroy, après quelques minutes de silence, demanda :


Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à
Paris ?
Rlle répondit : —
Oh non. Dès que tout sera fini je
!

reviendrai.

Dans une dizaine de jours ?

Oui, au plus.
Ilreprit :

— n'a donc aucun parent


Il ?
— Aucun, sauf des cousins. Son père et sa mère sont
morts comme il était tout jeune.
regardaient tous deux un papillon cueillant sa vie
Ils
sur les œillets, allant de l'un à l'autre avec une rapide
palpitation des ailes qui continuaient à battre lente-
ment quand il s'était posé sur la fleur. Et ils restèrent
longtemps silencieux.
Le domestique vint les prévenir que « Monsieur le
curé avait fini ». Et ils remontèrent ensemble.
Forestier semblait avoir encore maigri depuis la
veille.
Le prêtre lui tenait la main. — Au revoir, mon enfant,
je reviendrai demain matin.
Et il s'en alla.
Dès qu'il fut sorti, le moribond, gui haletait, essaya
de soulever ses deux mains vers sa femme et il béa^aya :

— Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux pas


mourir... je ne veux pas mourir... Oh sauvez-moi... !

Dites ce qu'il faut faire, allez chercher le médecin... Je


prendrai ce qu'on voudra... Je ne veux pas... Je ne veux
pas...
Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux
sur ses joues décharnées et les coins maigres de sa
;

bouche se plissaient comme ceux des petits enfants qui


ont du chagrin.
Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent
un mouvement continu, lent et régulier, comme pour
recueillir quelque chose sur les draps.
Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait :
BEL-AMÏ 171

— Mais non, ce n'est rien. C'est une crise, demain tu


iras mieux, tu t'es fatigué hier avec cette promenade.
L'haleine de Forestier était plus rapide que celle d'un
chien qui vient de courir, si pressée qu'on ne la pouvait
point compter, et si faible qu'on l'entendait à peine.
Il répétait toujours: —
Je ne veux pas mourir!...
Oh ! mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... qaesi-ce qui
va m'arriver ? Je ne verrai plus rien... plus rien... ja-
mais... Oh mon Dieu
! !

regardait devant lui quelque chose d'invisible pour


Il

les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient


l'épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble leur
geste horrible et fatigant.
Soudain il tressaillit d'un frisson brusque qu'on vit
courir d'un bout à l'autre de son corps et il balbutia :

Le cimetière... moi... mon Dieu !...

Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et


haletant.
Le temps passait midi sonna à l'horloge d'un cou-
;

vent voisin. Duroy sortit de la chambre pour aller man-


ger un peu. 11 revint une heure plus tard. Mme Fores-
tier refusa de rien prendre. Le malade n'avait point
bougé, n traînait toujours ses doigts maigres sur le
drap comme pour le ramener vers sa face.
La jeune femme était assisa dans un fauteuil, au pied
du lit. Duroy en prit un autre à côté d'elle, et ils atten-
dirent en silence.
Une garde était venue, envoyée par le médecin elle :

sommeillait près de la fenêtre.


Duroy lui-même commençait à s'assoupir quand il
eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit
les yeux juste à temps pour voir Forestier femier les
siens comme deux lumières qui s'éteignent. Un petit ho-
quet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang
apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur
sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse prome-
nade. Il avait fini de respirer.
Sa femme comprit, et, poussant une sorte de cri, elle
s'abattit sur les genoux en sanglotant dans le drap.
Georges, surpris et effaré, fit machinalement le signe r'
172 BEL-AMI

la croix. La garde, s'étant réveillée, s'apt^rocha du lit :


« Ça y est », dit-elle. Et Duroy qui reprenait son sang-
froid murmura, avec un soupir de délivrance « Ça a
:

été moins long que je n'aurais cru. »


Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les
premières larmes versées, on s'occupa de tous les soins
et de toutes les démarches que réclajue un mort. Duroy
courut jusqu'à la nuit.
Il avait grand'faim en rentrant. Mme Forestier man-
'

gea quelque peu puis ils s'installèrent tous deux dans


;

la chambre funèbre pour veiller le coi-ps.


Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté
d'une assiette où trempait une branche d-e mimosa dans
un peu d'eau, car on n'avait point trouvé le rameau de
buis nécessaire.
Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune femme,
auprès de lui, qui n'était plus. Ils demeuraient sans
parler, pensant, et le regardant.
Mais Georges, que l'ombre inquiétait auprès de ce
cadavre, le contemplait obstinément. Son œil et son
esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la
lumière vacillante faisait paraître encore plus creux,
restaient fixes sur lui. C'était là son ami, Charles Fores-
tier, qui lui parlait hier encore Quelle chose étrange et
!

épouvantable que cette fin complète d'un être Oh il se


! !

les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Va-


renne hanté par la peur de la mort. —
« Jamais un être
ne revient. » Il en naîtrait des millions et des milliards,
à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche,
un crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-
là reparût qui était couché dans ce lit.
Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri,
ftimé, espéré, comme tout le monde. Et c'était fini, pour
lui, fini pour toujours. Une vie quelques jours, et puis
!

plus rien On naît, on grandit, on est heureux, on at-


!

tend, puis on meurt. Adieu ! homme ou femme, tu ne


reviendras point sur la terre Et pourtant chacun porte
!

en soi le désir fiévreux et irréalisable de l'éternité, cha-


cun est une sorte d'univei's dans l'univers, et chacun
•^l'anéantit bientôt complètement dans le fumier des ger-
BEL-AMI 173

mes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les


étoiles, mondes, tout s'anime, puis meurt pour se
les
jtransformer. Et jamais un être ne revient, insecte,
homme ou planète !

I
Une
terreur confuse, immense, écrasante, pesait sur
jl'âme de Duroy, la terreur de ce néant iôfiimité, inévi-
[table, détruisant indéfiniment toutes les existences si
'rapides et si misérables. Il courbait déjà le front sous
'sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques
heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hom-
mes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quel-
ques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les
autres ? Quelques aurores de plus, voilà tout.
11 détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.
Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi
à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient
si jolis sur sa figure triste, qu'une sensation douce
comme le toucher d'une espérance passa dans le cœur
du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait
encore tant d'années devant lui ?
Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point,
perdue dans sa méditation. Il se disait « Voilà pour- :

tant la seule bonne chose de la vie l'amour tenir : !

dans se bras une femme aimée Là est la limite du bon-


!

heur humain. »
Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette

compagne intelligente et charmante. Comment s'étaient-


ilsconnus ? Comment avait-elle consenti, elle, à épouser
ce garçon médiocre et pauvre ? Comment avait-elle fini
par en faire quelqu'un ?
Alors il songea à tous les mystères cachés dans les
existences. Il se rappela ce qu'on chuchotait du comte
de 'V^audrec qui l'avait dotée et mariée, disait-on.
maintenant? Qui épouserait elle T
Qu'allait-elle faire
Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quel-
que gaillard d'avenir, un Forestier supérieur? Avait-elle
des projets, des plans, des idées arrêtées ? Comme il eût
désiré savoir cela Mais pourquoi ce souci de ce qu'eJJe
!

ferait? Il se le demanda, et s'aperçut que son inquié-


tude venait d'une de ces arrière-pensées confuses, se-
174 HFT.-AMI

crêtes, qu'on se cache à soi-même et qu'on ne découvre


qu'en allant fouiller tout au iond de soi.
Oui, pourquoi n'essayerait-il pas lui-même cette con-
quête ? Comme il serait fort avec elile, et redoutable!
Commie il pourrait aller vite et loin, et sûrement !

Et pourquoi ne réussirait-il pas? Il sentait bien qu'il


lui plaisait, qu'elle avait pour lui plus que de la sym-
pathie, une de ces affections qui naissent entre deux
natures semblables et qui tiennent autant d'une séduc-
tion réciproque que d'une sorte de complicité muette.
Elle le savait intelligent, résolu, tenace; elle pouvait
avoir confiance en lui.
Ne l'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si
grave? Et pourquoi l'avait-elle appelé ? Ne devait-il pas
voir là une sorte de choix, une sorte d'aveu, une sorte
de désignation? Si elle avait pensé à lui, juste à ce
moment où elle allait devenir veuve, c'est que, peut-
être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau
son compagnon, son allié?
Et une envie impatiente le saisit de savoir, de Tinter^
roger, de connaître ses intentions. Il devait repartir le
surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette
jeune femme, dans cette maison. Donc il fallait se hâter,
il fallait, avant de retourner à Paris, s^irprendre avec

adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser


revenir, céder aux sollicitations d'un autre peut-être, et
s'engager sans retour.
Le silence de la chambre était profond on n'entendait
;

que le balancier de la pendule qui battait sur la che-


minée son tic tac métallique et régulier.
Il murmura :

— Vous devez être bien fatiguée ?


Elle répondit :

— Oui, mais je suis surtout accablée.


Le bruit de leur voix les étonna, .sonnant étrangement
dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent sou-
dain le visage du mort, comme s'ils se fussent attendus
à le voir remuer, à l'entendre leur parler, ainsi qu'il
faisait, quelques heures plus tôt.
Duroy reprit :
BEL-AMI 175

— Oh c'est un gros coup pour vous, et un change-


!

ment si complet dans votre vie. un vrai bouleversement


du cœur et de l'existence entière.
Elle soupira longuement sans réî>ondre.
Il continua :

— C'est si triste pour une jeune femme de se trouver


seule comme vous allez l'être.
Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia Dans : —
tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous
pouvez disposer de moi comme vous voudrez. Je vous
appartiens.
Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces
regards mélancoliques et doux gui remuent en nous
jusqu'aux moelles des os :

— Merci, vous êtes bon, excellent. Si j'osais et si je


pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi Goraxr- :

tez sur moi.


Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant,
avec une envie ardente de la baiser. Tl s'y décida enfin,
et l'ap'prochant lentement de sa bouche, il tint long-
temps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et par-
fumée contre ses lèvres.
Puis quand il sentit que cette caresse d'ami allait de-
venir tiop prolongée, il sut laisser retomber la petite
main. Elle s'en revint mollement sur le genou de la
jeune femme qui prononça gravement :

— Oui, je vais être bien seule, mais je m'efforcerai


d'être courageuse.
Il ne savait comment lui laisser comprendre qu'il se-
rait heureux, bien heureux, de l'avoir pour femme à son
tour. Certes il ne pouvait pas lo lui dire, à cette heure,
en ce lieu, devant ce corps cependant il potjvait, lui
;

semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës, con-


venables et compliquées, qui ont rios sens cachés sous
les mots, et qui expriment tout ce qu'on veut par leurs
réticences calcuilées.
Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu de-
vant eux, et qu'il sentait entre eux. Depuis quelque
temps d'ailleurs il croyait saisir dans l'air enfermé de
la pièce une odeur suspecte, une baleine pourrie, vcnuf
176 BEL-AMI

de cette poitrine décomposée, le premier souffle de


charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jet-
tent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont
ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil.
Duroy demanda :

— Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre? Il me.


semble que Tair est corrompu.
Elle répondit :

— Mais venais aussi de m'en apercevoir.


oui. Je
Il alla vers la fenêtre et l'ouvrit.Toute la fraîcheur
parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des deux
bougies allumées auprès du lit. La lune répandait,
comme l'autre soir, sa lumière abondante et calme sur
les murs blancs des villas et snr la grande nappe lui-
sante de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se
sentit brusquement assailli d'espérances, comnae sou-
levé par l'approche frémissante du bonheur.
Il se retourna. —
Venez donc prendre un peu le frais,
dit-il, 11 fait un temps admirable.
Elle s'en vint tranquillement et s'accoaida près de
lui.
Alors il murmura, à voix basse : — Ecoutez-moi, et
comprenez bien que je veux dire. Ne vous indignez
ce
pas, surtout, de ce que je vous parle d'une pareille
chose en un semblable moment, mais je vous quittei*ai
après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il serait
peut-être trop tard. Voilà... Je ne suis qu'un pauvre
diable sans fortune et dont la position est à faire, vous
le savez. Mais j'ai de la volonté, quelque intelligence à
ce que je crois, et je suis en route, en bonne route.
Avec un homme arrivé on sait ce qu'on prend avec un ;

homme qui commence on ne sait pas où il ira. Tant pis,


on tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous,
que mon rêve le plus cher aurait été d'épouser une
femme comme vous. Je vous répète aujourd'hui ce désir.
Ne me répondez pas. Laissez-m.oi continuer. Ce n'est
point une demande que je vous adresse. Le lieu et l'ins-
tant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point
vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux
d'un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami
BEL-AMI 177

fraternel, soit même un mari, à votre gré, que mon


cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que
vous me répondiez maintenant je ne veux plus que ;

nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons,


à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez
résolu. Jusque-là plus un mot, n'est-ce pas?
avait débité cela sans la regarder, comme s'il eût
Il

semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle sem-


blait n'avoir point entendu, tant elle était demeurée
immobile, regardant aussi devant elle, d'un œil fixe et
vagTje, le grand paysage pâle éclairé par la lune.
Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude contre
coude, silencieux et méditant.
Puis elle murmura : —
Il fait un peu froid — et, s'é- -

tant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.


Lorsqu'il s'approcha, il reconnut que vraiment Fores-
tier commençait à sentir et il éloigna son fauteuil, car
;

il n'aurait pu supporter longtemps cette odeur de pour-

riture. Il dit : —
Il faudra le mettre en biôre dès le
matin.
Elle répondit :


Oui, oui, c'est entendu ; le menuisier viendra verë
huit heures.
Et Duroy ayant soupiré « Pauvre garçon » elle: !

poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.


Ils le regardaient moins souvent, acco-utumés déjà à
l'idée de cette mort, commençant à consentir mentale-
ment à cette disparition qui, tout à l'heure encore, les
révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi.
Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d'une façon
convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Du^-oy s'as-
soupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme
Forestier sommeillait également, et ayant pris une
posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en
grommelant « Sacristi on est mieux dans ses draps,
: !

tout de même. »
Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait.
Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil
en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un
178 BEL-AMI

peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré


cette nuit passée sur un siège.
Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et
s'écria : —
Oh sa barbe
! ! —
Elle avait poussé, cette
barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se dé-
composait, comme eJle poussait en quelques jours sur
la face d'un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette
vie qui continuait sur ce mort, comme devant un pro-
dige affreux, devant une menace surnaturelle de résur-
rection, devant une des choses anormales, effrayantes
qui bouleversent et confondent l'intelligence.
Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu'à
onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils
se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s'assirent
en face l'un de l'autre pour déjeuner avec une envie
éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de
rentrer dans la vie, puisqu'ils en avaient fini avec la
mort.
Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du
printemps entrait, ap'portant le souffle parfumé de la
corbeille d'œillets fleurie devant la porte.
_
Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans
le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour
du petit gazon en re&pirant avec délices l'air tiède
plein de l'odeur des sapins et des eucalyptus.
Et tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête
vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut.
Elle prononçait les mots lentement, d'une voix basse et
sérieuse :

— Ecouter, mon cher ami, j'ai bien réfléchi... déjà...


à ce que vous m'avez proposé, et je ne veux pas vous
laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous
dirai, d'ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous
verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez
beaucoup de votre côté. N'obéissez pas à un entraîne-
ment trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant
même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa
tombe, c'est qu'il importe, après ce que vous m'avez dit,
que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nour-
rir plus longtemp's la pensée que vous m'avez exprimée,
BEL-AMI 179

sî VOUS n'êtes pas d'un... d'un... caractère à me com-


prendre et à me supporter.
Comprenez-moi bien. Le mariage i>our moi n'est pas
une chaîne, mais une association. J'entends être libre,
tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes
sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni
jalousie, discussion sur ma conduite. Je m'enga-
ni
gerais, bien entendu, à ne jamais comp"romettre le nom
de l'homme que j'aurais épousé, à ne jamais le rendre
odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme
s'engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non
pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise.
Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde,
m.ais je n'en changerai point. Voilà.
J'ajoute aussi Ne me répondez pas, ce serait inu-
:

tile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous repar-


lerons peut-être de tout cela, plus tard.
— Maintenant, allez faire un tour. Moi je retourne
près de lui. A ce soir.
II lui baisa longuement la main et s'en alla sans pro-
noncer un mot..
Le soir, ils ne se virent gu'à l'heure du dîner. Puis
ils Hîontèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés
de fatigue.
Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans au-
cune pompe, dans le cimetière de Cannes. Er Georges
Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à
une heure de demie.
Mme Forestier l'avait conduit à la gare. Ils se prome-
naient tranquillement sur le quai, en attendant l'heure
du départ, et parlaient de choses indifférentes.
Le train arriva, très court, un vrai rapide, n'ayant
que cinq wagons.
Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour
causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain
dune t}ist6sse, d'un chagrin, d'un regret violent de la
quitter, comme s'il allait la perdre pour toujours.
Un employé criait « Marseille, Lyon, Paris, en voi-
:

ture 1 »Duroy monta, puis s'accouda à la portière pour


ISO BEL-AMI

lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le


convoi doucement se mit en marche.
Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la
jeune femme inunobile sur le quai et dont le regard le
suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il
prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour
le jeter vers elle.
Elle le lui renvoya d'un geste plus discret, hésitant,
ébauché seulement.
DEUXIEME PARTIE

Georges Duroy avait retrouvé toutes ses habitudes


anciennes.
Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de
la rue de Constantinople, vivait sagement, en homme
il

qui pTépare une existence nouvelle. Ses relations avec


Mme de MarelJe avaient même pris une allure con-
jugale, comme s'i^ se fût exercé d'avance à l'événement
prochain et sa maîtresse, s'étonnant souvent de la
;

tranquillité réglée de leur union, répétait en riant :



Tu es encore plus popote que mon mari ça n'était pas
;

la peine de changer.
Mme Forestier n'était pas revenue. Elle s'attardait à
Cannes. Il reçut une lattre d'elle, annonçant son retour
seulement pour le milieu d'avril, sans un mot d'allu-
sion à leurs adieux. Il attendit. Il était bien résolu
maintenant à prendre tous les moyens pour l'épouser,
si elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa
fortune, confiance en cette force de séduction qu ii sen-
tait en lui, force vague et irrésistible que subissaient
toutes les femmes.
Un court billet le prévint que l'heure décisive allait
sonner.
182 BEL-AMI

« Je suis à Paris. Venez me voir.

« Madeleine Forestier. »

Rien de plus. Il l'avait reçu par le courrier de neuf


heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour.
Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli
sourire aimable et ils se regardèrent pendant quelques
;

secondes, au fond des yeux.


Puiû5 elle murmura —
Comme vous avez été bon de
:

venir là-bas dans ces circonstances terribles.


Il répondit : —
J'aurais fait tout ce que vous m'auriez
ordonné.
Et ils s'assirent. Elle s'inform.a des nouvelles, dos
Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pen-
sait souvent, au journal.
— Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beau-
coup. J'étais devenue journaliste dans Fâme. Que vou-
lez-vous, j'aime ce métier-là.
Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver
dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses pa-
roles elles-mêmes, une sorte d'invitation; et bien qu'il
se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia :

— Eh bien !... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-


vous pas... ce métier... sous... sous le nom de Duroy ?
Elle redevint brusquement sérieuse, et pt^sant la main
sur son bras elle murmura —
Ne parlons pas encore
:

de ça.
Mais devina qu'elle acceptait, et tombant à ses ge-
il

noux il mit à lui baiser passionnément les mains en


se
répétant, en bégayant : —
Merci, merci, comme je vous
aime !

Elle se leva. Il fit comme elle et il s'aperçut qu'elle


était fort pâle. Alors il comprit qu'il lui avait plu, de-
puis longtemps j>eut-être et comme ils se tix)uvaient
;

face à face, il l'étreignit, puis il l'embrassa sur le front,


d un long baiser tendre et sérieux.
Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine,
elle reprit d'un ton grave :

— Ecoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien.


BEL-AMI 1S3

Cependant il se pourrait que ce fût ouï. Mais vous


allez me promettre le secret absolu jusqu'à ce que je
vous en délie.
Il jura et partit, le cœur débordant de joie.
Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les
visites qu'il lui fit et il ne sollicita pas de consentement
plus précis, car elle avait une manière de parler de
l'avenir, de dire « plus tard », de faire des projets où
leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répon-
dait sans cesse, mieux et plus délicatement, qu'une for-
melle acceptation.
Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d'écono-
miser quelque argent pour n'être point sans le sou au
moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu'il
avait été prodigue.
L'été se passa, puis l'automne, sans qu'aucun soupçon
vînt h personne, car ils se voyaient peu, et le pJus natu-
rellement du monde.
Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des
yeux : —
Vous n'avez pas encore annoncé notre projet
à Mme de Marelle ?
— Non, mon amie. Vous ayant promis le secret je
n'en ai ouvert Ja bouche à âme qui vive.
— Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me
charge des Walter. Ce sera fait cette semaine, n'est-ce
pas ?
Il avait rougi. — Oui, dès demain.
Elle détourna les yeux, comme pour ne
doucement
peint remarquer son trouble, et reprit Si vous le
: —
voulez, nous pourrons nous marier au commencement
de mai. Ce serait très convenable.
— J'obéis en tout, avec joie.
— Le dix mai, qui est un samedi, me plairait beau-
coup, parce que c'est mon jour de naissance.
— Soit, le dix mai.
— Vos parents habitent près de Rouen, n'est-ce pas ?
Vous me l'avez dit du moins.
— Oui, près de Rouen, à Canteleu.
— Qu'est-ce qu'ils font?
— Ils sont petits rentiers.
sont... ils
184 BEL-AMI

— Ah I un grand
désir de les connaître.
J'ai
II hésita., fort perplexe
Mais... c'est que, ils sont... —
Puis il prit son parti en homme vraiment fort :

Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui
se sont saignés aux quatre membres pour me faire faire
des études. Moi, je ne rougis pas d'eux, mais leur...
simplicité... leur... rusticité pourrait peut-être vous
gêner.
Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d'une
bonté douce.
—Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir.
Je le veux. Je vous reparlerai de ça. Moi aussi je suis
fille de petites gens... mais je les ai perdus, moi, mes
parents. Je n'ai plus personne au monde... elle lui —
tendit la main et ajouta... que vous. —
Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne
l'avait encore été par aucune femme.
— pensé à quelque chose, dit-elle, mais
J'ai c'est assez
difficile à expliquer.
Il demanda Quoi donc ? : —
— Eh bien, voilà, mon cher, je suis comme toutes les
femmes, j'ai mes... mes faiblesses, mes petitesses, j'aime
ce qui brille, ce qui sonne. J'aurais adoré porter un nom
noble. Eist-ce que vous ne poumez pas, à l'occasion de
notre mariage, vous... vous anoblir un peu ?
Elle avait rougi, à son tour, comme si elle lui eût
proposé une indélicatesse.
Il répondit simplement J'y ai bien souvent songé, : —
mais cela ne me paraît pas facile.
— Pourquoi donc ?
se mit
Il à rire :— Parce que peur de me rendre
j'ai
ridicule.
haussa les
Elle épaules — Mais pas du tout, pas du
:

tout.Tout le monde personne n'en rit. Sépare^


le fait et
votre nom en deux Du
Roy. » Ça va très bien.
: «
Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la ques
tion :

— Non, ça ne va pas. C'est un procédé trop simple,


trop commun, trop connu. Moi j'avais pensé à prendre
le nom de mon pays, comme pseudonyme littéraire
BEL-AMI 185

d'abord, puis à l'ajouter peu à peu au mien, puis même,


plus tard, à_ couper en deux mon nom comme vous me
le proposiez.
Elle demanda : —
Votre pays c'est Canteleu ?
— Oui.
Mais elle hésitait : —
Non. Je n'en aime pas la termi-
naison. Voyons, est-ce que nous ne pourrions pas mo-
difier un peu ce mot... Canteleu ?
Elle avait pris une plume sur la table et elle griffon-
nait des noms en étudiant leur physionomie. Soudain
elle s'écria : —
Tenez, tenez, voici.
Et elJe lui tendit un papier où il lut « Madame
:

Duroy de Cantel. »
Il réfléchit quelques secondes, puis il décla:a avec
gravité :

— Oui. c'est très bon.


Elle était enchantée et répétait :
— Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Madame Duroy
de Cantel. C'est excellent, excellent !

Elle ajouta, d'un air convaincu : —


Et vous verrez
comme c'est facile à faire accepter par tout le monde.
Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard en-
suite. Vous aUez, dès demain, signer vos chroniques
D. de Cantel, et vos échos tout simplement Duroy. Ça
se fait tous les jours dans la presse et personne ne
s'étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au
moment de notre mariage, nous pourrons encore modi-
fier un peu cela en disant aux amis que vous aviez re-
ncncé à votre du par modestie, étant donné votre posi-
tion, où même sans rien dire du tout. Quel est le petit
nom de votre père ?
— Alexandre.
Elle murmura deux ou trois fois de suite « Alexan- :

dre, Alexandre, en écoutant la sonorité des syllabes,


puis elle écrivit sur une fcuiUe toute blanche :

« Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel

ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mon-


sieur Georges du Roy de Cantel, leur fils, avec Madame
Madeleine Forestier. »
Elle regardait son écriture d'un peu loin, ravie de
186 BEL- AMI

l'effet, et elle déclara : —


Avec un rien de méthode, ob
arrive à réussir tout ce qu'on veut.
Quand il se retrouva dans la rue. bien déterminé à
s'appeler désormais du Roy, et même du Roy de Cantel,
il lui sembla qu'il venait de prendre une importance

nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus


haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un
gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d'envie joyeuse
de raconter aux passants :

— Je m'appelle du Roy de Cantel.


Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de
Marelle l'inquiéta et il lui écrivit aussitôt, afin de lui
demander un rendez-vous pour le lendemain.
« Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bour-
rasque de premier ordre. »
Puis il en prit son parti avec l'insouciance naturelle
qui lui faisait négliger les choses désagréables de la vie,
et il se mit à faire un article fantaisiste sur les impôts
nouveaux à établir afin de rassurer l'équilibre du bud-
get.
Il y fit figurer la particule nobiliaire pour cent francs
par an, et les titres, depuis baron jusqu'à prince, pour
cinq cents jusqu'à mille francs.
Et il signa D. de Cantel.
:

Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse


annonçant qu'elle ar) iverait à une heure.
Il l'attendit avec un peu de fièvre, résolu d'ailleurs à
brusquer les choses, à tout dire dès le début, puis, après
la première émotion, à argumenter avec sagesse pour
lui démontrer qu'il ne pouvait pas rester garçon indé-
finiment, et que M. de Marelle s'obstinant à vivi-e, il
avait dû songer à une autre qu'elle pour en faire sa
compagne légitime.
Il se sentait ému Quand il entendit le coup
cependant.
de sonnette, son cœur
mit à battre.
se
Elle se jeta dans ses bras —
Bonjour, Bel-Ami.
:

Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra et
demanda :

— Qu'est-ce que tu as ?
— Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement.
BEL-AMI 187

Elle s'assit sans ôter son chapeau, relevant seulement


sa voilette jusqu'au-dessus du front, et elle attendit.
Il avait Laissé les yeux il préparait son
; début. Il
commença d'une voix lente :

— Ma chèa'e amie, tu me vois fort troublé, fort trîste


et fort embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aime
beaucoup, je t'aime vraiment du fond du cœur, aussi la
crainte de te faire de la peine m'afflige-t-elle plu* en-
core que la nouvelle même que je vais t'apprendre.
Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia :

Qu'est-ce qu'il y a? Dis vite!
Il prononça d'un ton triste mais résolu, avec cet acca-

blement feint dont on use pour annoncer les malheurs


heureux : —
Il y a que je me marie.
Elle poussa un soupir de femme qui va perdre con-
naissance, un soupir douloureux venu du fond de la
poitrine, et elJe se mit à suffoquer, sans pouvoir parler,
tant elle haletait.
Voyant ne disait rien, il reprit
qu'elle Tu ne te
: —
figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver à cette
résolutioiL Mais je n'ai ni situation ni argent Je suis
seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quel-
qu'un qui fût surtout un conseil, une consolation et un
soutien. C'est une associée, une alliée que j'ai cherchée
et que j'ai trouvée !

Il se tut, espérant qu'elle répondrait, s'attenuant à


une colère furieuse, à des violences, à des injures.
EUe avait appuyé une main sur son cœur comme
pour le contenir et elle respirait toujours par secousses
pénibles qui lui soulevaient les seins et lui remuaient
la tête.
Il prit la main
restée sur le bras du fauteuil mais ;

elle la retirabrusquement. Puis elle murmura comme


tombée dans une sorte d'hébétude : —
Oh !... mon Dieu...
Il s'agenouilla devant elle, sans oser la toucher ce-
pendant, et il balbutia, plus ému par ce silence qu'il
ne l'eût été par des emportements : —
Clo, ma petite
Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce
que je suis. Oh ! si j'avais pu t'épouser, toi, quel bon-
heur Mais tu es mariée. Que pouvais-je faire
! ? Réfl''
188 BEL-AMI

chis, voyons, réfléchis Il faut qfue je me pose dans le


!

monde, et je ne le puis pas faire tant que je n'aurai pas


d'intérieur. Si tu savais Il y a des jours où j'avais
!

envie de tuer ton mari


Il parlait de &a voix douce, voilée, séduisante, une
voix qui entrait comme une musique dans l'oreille.
Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux
fixes de sa maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis
que deux autres se formaient déjà au bord des pau-
pières.
Il murmura —
Oh ne pleure pas, CIo, ne pleure
: !

pas, je t'en supplie. Tu me fends le cœur.


Alors, elle fit un effort, un grand effort pour être
digne et fière et elle demanda avec ce ton chevrotant
;

des femmes qui vont sangloter :

— Qui est-ce ?
Il hésita une seconde, puis, comprenant qu'il le fal-
lait : —
Madeleine Forestier.
Mme de Maredle tressaillit de tout son coi'ps, puis
elle demeura muette, songeant avec une telle attention
qu'elle paraissait avoir oublié qu'il était à ses pieds.
Et deux gouttes transparentes se formaient sans
cesse dans ses yeux, tombaient, se reformaient encore.
Elle se leva. Duroy devina qu'elle allait partir sans
lui dire un mot, sans reproches et sans pardon et il en ;

fut blessé, humilié au fond de l'âme. Vouilant la retenir,


il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à travers l'é-

toffe ses jambes rondes qu'il sentit se roidir pour


résister.
Il suppliait : —
Je t'en conjure, ne t'en va pas comme
ça. Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda
avec cet œil mouillé, désespéré, si charmant et si triste
qui montre toute la douleur d'un cœur de femme, et
elle balbutia —
Je n'ai... je n'ai rien à dire... je n'ai...
:

rien à faire... Tu... tu as raison... tu... tu... as bien choisi


ce qu'il te fallait...
Et s'étant dégagée d'un mouvement en arrière, elle
s'en alla, sans qu'il tentât de la retenir plus longtemps.
Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s'il avait
reçu un horion sur la tête puis prenant son parti, il;
BEL-AMI 18S)

murmura : —Ma foi, tant pis ou tant mieux. Ça y


est...sans scène. J'aime autant ça. —
Et, soulagé d'un
poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à
l'aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le
mur en lançant de gi^ands coups de poing, dans une
sorte d'ivresse de succès et de force, comme s'il se fût
battu contre la Destinée.
Quand Mme Forestier lui demanda : — Vous avez
prévenu Mme de Marelle ?
Il répondit avec tranquillité Mais
: — oui...
Elle le fouillait de son œil clair.
— Et ça ne l'a pas émue ?
— Mais non, pas du tout. Elle a ti-ouvé ça très bien,
au contraire.
La nouvelle fut bientôt connue. Les uns s'étonnèrent,
d'autres prétendirent l'avoir prévu, d'autres encore
sourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait
point.
Le jeune homme qui signait maintenant. D. de Cantel
ses chroniques, Duroy ses échos, et du Roy les articles
politiques qu'il commençait à donner de temps en
temps passait la moitié des jours chez sa fiancée qui le
traitait avec une familiarité fraternelle où entrait ce-
pendant une tendresse vraie mais cachée, une sorte de
désir dissimulé comme une faiblesse. Elle avait décidé
que le mariage se ferait en grand secret, en présence
des seuls témoins, et qu'on partirait le soir môme pour
Houen. On irait le lendemain embrasser les vieux pa-
rents du journaliste, et on demeureiait quelques jours
auprès d'eux.
Duroy s'était efforcé de la faire renoncer à ce projet,
mais n'ayant pu y parvenir, il s'était soumis, à la fin.
Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux,
ayant jugé inutiles les cérémonies religieuses, puis-
qu'ils n'avaient invité personne, rentrèrent pour fermer
leurs malles, après un court passage à la mairie, et ils
prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures
du soir qui les emporta vers la Normandie.
Ils n'avaient guère échangé vingt paroles jusqu'au
moment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon, Dèp-
190 BEL-AMI

qu'ils se sentirent en route, ils se regardèrent et se


mirent à rire, pour cacher une certaine gêne, qu'ils ne
voulaient point laisser voir.
Le train traversait doucement la longue gare des
Batignolles, puis il franchit la plaine galeuse qui va des
fortifications à la Seine.
Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient
quelques mots inutiles, puis se tournaient de nouveau
vei's la portière.
Quand ils passèrentle i)ont d'Asnières une gaîté les
saisit à la vue de rivière couverte de bateaux, de
la
pêcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de
mai, répandait sa lumière oblique sur les embarcations
et sur le fleuve c^lme qui semblait immobUe, sans cou-
rant et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté
du jour finissant. Une barque à voile, au milieu de la
rivière, ayant tendu sur ses deux bords deux gi-ands
triangles de toile blanche pour cueillir les moindres
souffles de brise, avait l'air d'un énorme oiseau prêt à
s'envoler.
Duroy murmura —
J'adore les environs de Paris,
:

j'ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleure de


mon existence.
Elle répondit : —
Et les canots Comme c'est gentil !

de glisser sur l'eau au coucher du soleil.


Puis ils se turent comme s'ils n'avaient point osé
continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils
demeurèrent muets savourant peut-être déjà la poésie
des regrets.
Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la
baisa lentement.
— Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quel-
quefois dîner à Chatou.
Elle murmura —
Nous aurons tant de choses à
:

faire ! —
sur un ton qui semblait signifier « Il faudra :

sacrifier l'agréable à l'utile. »


Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquié-
tude par quelle transition il arriverait aux caresses. II
n'eût point été troublé de même devant l'ignorance
d'une jeune fille mais l'intelligence alerte et rusée qu'il
;
BEL-AMI 191

sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude.


Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop
brutal, trop lent ou trop prompt.
Il serrait cette main par petites pressions, sans qu'aile
répondît à son appel. Il dit :

— Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme.


Elle parut surprise Pourquoi ça ? : —
— Je ne sais pas. Ça me sembla droite. J'ai envie de
vous embrasser, et je m'étonne d'en avoir le droit.
EJle lui tendit tranquillement sa joue, qu'il baisa
comme il eût baisé celle d'une sœur.
Il repiit : —
La première fois que je vous ai vue (vous
savez bien, à ce dîner où m'avait invité Forestier), j'ai
pensé : « Sacristi, si je pouvais découvir une femme
comme ça. » Eh bien ! c'est fait. Je l'ai.
Bile murmura — C'est gentD. :Et elle le regardait —
tout droit, fineanent, de son œil toujours souriant.
Il songeait « Je suis trop froid. Je suis stupide. Je
:

devrais aller plus vite que ça.» Et il demanda: —


Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Fo-
restier ?
Elle répondit, avec une maJice provocante :

— Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui ?


Il rougit Je suis bête. Vous m'intimidez beaucoup'.
:

Elle fut ravie : —


Moi Pas possible ? D'où vient ça ?

!

Il s'était assis à côté d'elile, tout près. Elle cria:


Oh un
! cerf !

Le train travereait la forêt de Saint-Germain et elle ;

avait vu un chevreuil effrayé franchir d'un bond une


allée.
Duroy s'étant penché pendant qu'elle regardait par la
portière ouverte posa un long baiser, un baiser d'amant
dans les cheveux de son cou.
Elle demeura quelques moments immobile; puis,
relevant la tète : —
Vous me chatouillez, finissez.
Mais il ne s'en allait point, promenant doucement, en
une caresse énervante et prolongée, sa moustache fi'isée
sur la chair blanche.
Elle se secoua Finissez donc. : —
Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière
192 BEL-AMI

elle, et il Puis il se jeta sur sa bou-


la tournait vers lui.
che comme un épervier sur une proie.
Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager.
Elle y pai'vint enfin, et répéta :

— Mais finissez donc.


Il ne l'écoutait plus, l'étreignant, la baisant d'une
lèvre avide et frémissante, essayant de la renverser sur
les coussins du wagon.
Elle se dégagea d'un grand effort, et, se levant avec
vivacité :

— Oh voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes


!

pourtant plu«s des enfants, nous pouvons bien attendre


Rouen.
Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots
raisonnables puis, ayant repris quelque sang-froid
; :

Soit, j'attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus
fichu de prononcer vingt paroles jusqu'à l'arrivée. Et
songez que nous traversons Poissy.
— C'est moi qui parlerai, dit-elle.
Elle se rassit doucement auprès de lui.
Et elle parla, avec précision, de ce qu'ils feraient à
leur retour. Ils devaient conserver l'appartement qu'elle
habitait avec son premier mari, et Duroy héritait aussi
des fonctions et du traitement de Forestier à la Vie
Française.
Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une
sûi'eté d'homme d'affaires, tous les détails financiers du
ménage.
sous le régime de la séparation
Ils s'étaient associés
de biens, tous les cas étaient prévus qui pouvaient
et
sui'venir mort, divorce, naissance d'un ou de plusieurs
:

enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francs,


disait-il, mais, sur cette somme, il en avait emprunté
quinze cents. Le reste provenait d'économies faites dans
l'année, en prévision de l'événement. La jeune femme
ap'portait quarante mille francs que lui avait laissés Fo-
restier, disait-elle.
Elle revint à lui, citant son exemple C'était un
: —
garçon très économe, très rangé très travailleur. Il
. aurait fait fortune en peu de temps.
BEL- AMI 103

Duroy n'écoutait plus, tout occupé d'autres pensées.


Elle s'arrêtait parfois pour suivre une idée intime,
[)uis reprenait :

— D'ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien


'agner de trente à quarante mille francs par an. C'est ce
ju'aurait eu Charles, s'il avait vécu.
Georges, qui commençait à trouver longue la leçon,
[fondit :

— Il me
semblait que nous n'allions pas à Rouen
pour parler de lui.
Elle lui donna une petite tape sur la joue C'est : —
vrai, j'ai tort. Elle riait. —
Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme
les petits garçons bien sages.
— Vous avez l'air niais, comme ça, dit-elle. —
Il répliqua : —
C'est mon rôle, auquel vous m'avez
l'ailleurs rappelé tout à l'heure, et je n'en sortirai plus.
Elle demanda :

— Pourquoi ?
— Parce que c'est vous qui prenez la direction de la
maison, et même celle de ma personne. Cela vous re-
garde, en effet, comme veuve !

Elle fut étonnée :

— Que voulez-vous dire au juste ?


— Que vous avez une expérience qui doit dissiper
mon ignorance, et une pratique du mariage qui doit dé-
gourdir mon innocence de célibataire, voilà, na !

Elle s'écria :

— C'est trop fort !

n répondit :

— C'est comme ça. Je ne connais pas les femmes,


moi, na, — —
et vous connaissez les hommes, vous,
puisque vous êtes veuve, na, c'est vous qui allez — —
faille mon éducation... ce soir na, et vous pouvez —
même commencer tout de suite, si vous voulez, na. —
Elle s'écria, très égayée :

— Oh 1 par exemple, si vous comptez sur moi pour


ça ! ...

Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille


sa leçon Mais oui,: —na, j'y compte. Je compte —
194 BEL-AMI

même que vous me donnerez une instruction solide... en


vingt leçons... dix i)Our les éléments... la lecture et la
grammaire... dix pour les perfectionnements et la rhé-
torique... Je ne sais rien, moi, —
na.
Elle s'écria, s'amusant beaucoup :

— T'es bête.
Ili'eprit :

— Puisque tu commences par me tutoyer, j'imiterai


aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je
t'adore de [ilus en plus, de seconde en seconde, et que
je trouve Rouen bien loin !

Il parlait maintenant avec des intonations d'acteur,

avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la


jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés
de la grande bohème des hommes de lettres.
Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment char-
mant, éprouvant l'envie qu'on a de croquer un fruit sur
l'arbre, et l'hésitation du raisonnement qui conseille
d'attendre le dîner pour le manger à son heure.
Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui
l'assaillaient :

— Mon mon expérience, ma grande


petit élève, croyez
expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils
tournent sur l'estomac.
Puis e'ile rougit davantage encore, en murmurant :

Il ne faut jamais couper son blé en herbe.

Il ricanait, excité par les sous-entendus qu'il sentait


glisser dans cette jolie bouche et il fit le signe de la
:

croix avec un marmottement des lèvres, comme s'il eût


murmuré une prière, puis il déclai-a : —
Je viens de me
mettre sous la protection de saint Antoine, patron des
Tentations. Maintenant, je suis de bronze.
La nuit venait doucement, enveloppant d'ombre trans-
parente, comme d'un crêpe léger, la grande campagne
qui s'étendait à droite. Le train longeait la Seine et lo-s
;

jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé


comme un large ruban de métal poli à côté de la voie,
des reflets rouges, des taches tombées du ciel que ie
soleil en s'en allant avait frotté de pourpre et de feu.
Ces lueurs s'éteignaient peu à peu. devenaient foncées.
BEL-AMI 195

s'assomLnssant tristement. Et la campagne se noyait


dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort
que chaque crépuscule fait passer sur la terre.
Cette mélancolie du soir entrant par la portière ou-
verte, pénétrait 'es âmes, si gaies tout à l'heure, des
deux époux devenus silencieux.
Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre pour regarder
cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai.
A Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l'huile
qui répandait sur le drap gris des capitons sa clarté
jaune et tremblotante.
Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre
lui.Son désir aigu du tout à l'heure devenait de la ten-
dresse, une tendresse alanguie, une envie molle de me-
nues caresses consolantes, de ces caresses dont on berce
les enfants.
Il murmura, tout bas : — Je t'aimerai bien, ma petite
Made.
La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit
passer sur la chair un frémissement rapide, et elle offrit
sa bouche, en se penchant sur lui, car il avait posé sa
joue sur le tiède appui des seins.
Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un
sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte
«essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis
ils restèrent aux bras l'un de l'autre, un peu déçus tous
deux, las et tendres encore, jusqu'à ce que le sifflet du
train annonçât une gare prochaine.
Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les che-
veux ébouriffés de ses tempes :

— C'est très bête. Nous sommes des gamins.


Mais il lui baisait les mains, allant de l'une à l'autre
avec une rapidité fiévreuse, et il répondit —
Je t'adore,
:

ma petite Made.
Jusqu'à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la
joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portière
où l'on voyait passer parfois les lumières des maisons;
et ils rêvassaient, contents de se sentir si proches et
dans l'attente grandissante d'une étreinte plus intime
et plus libre.
196 BEL-AMI

Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres don-


naient sur le quai, et ils se mirent au lit après avoir un
peu soui)é, très peu. La femme de chambre les réveilla,
le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner.
Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table
de nuit, Duroy regarda sa femme, puis brusquement,
avec l'élan joyeux d'un homme heureux qui vient de
trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en balbu-
tiant : —Ma petite Made, je sens que je t'aime beau-
coup... beaucoup... beaucoup...
Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et eHe
murmura, en lui rendant ses baisers : —
Et moi aussi...
peut-être.
Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents.
Il avait déjà souvent prévenu sa femme il l'avait pré-
;

parée, sermonnée. Il crut bon de recommencer.


— Tu sais, ce sont des paysans des paysans de cam-
pagne, et non pas d'opéra-comique.
— Elle riait : —Mais je le sais, tu me l'as assez dit
Voyons, lève-toi et laisse-moi me lever aussi.
Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes :

— Nous serons très maJ à la maison, très mal. II n'y


a qu'un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On ne
connaît pas les sommiers, à Canteleu.
Elle semblait enchantée : —
Tant mieux. Ce sera
charmant de mal dormir... auprès de... auprès de toi...
et d'être réveillée par le chant des coqs.
Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de
flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue
lui fut désagréable. Pourquoi ? Sa femme possédait, iJ
le savait bien, une douz-aine entière de ces vêtements de
matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son
trousseau pour en acheter un neuf ? N'importe, il eût
voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son
linge d'amour ne fût plus le même qu'avec l'autre. Il lui
semblait que l'étoffe moelleuse et tiède devait avoir
gardé quelque chose du contact de Forestier.
Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette.
La vue du port, du large fleuve plein de navires aux
mâts légers, de vapeurs trapus, que des machines tour-
BEL-AMI 197

nantes vidaient à grand bruit sur les quais, le remua,


bien qu'il connût cela depuis longtemps. Et il s'écria :

— Bigre, que c'est beau !

Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une


épaule de son mari, penchée vers lui dans un geste
abandonné, elle demeura ravie, émue. Elle répétait :

Oh que c'est joli que c'est joli Je ne savais pas qu'il
! ! !

y eût tant de bateaux que ça ?


Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient dé-
jeuner chez les vieux, prévenus depuis quelques jours.
Un fiacre découvert et rouillé les emporta avec un bruit
de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un long boule-
vard assez laid, puis traversèrent des prairies où cou-
lait une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte.
Madeleine, fatiguée, s'était assoupie sous la caresse
pénétrante du soleil qui la chauffait délicieusement au
fond de la vieille voiture, comme si elle eût été couchée
dans un bain tiède de lumière et d'air champêtre.
Son mari la réveilla :

— Regarde, dit-il.
Ils venaient de s'arrêter aux deux tiers de la montée,
à un endroit renommé pour la vue, où l'on conduit tous
les voyageurs.
On dominait l'immense vallée, longue et large, que le
fleuve clair parcourait d'un bout à l'autre, avec de
grandes ondulations. On le voyait venir de là-bas, taché
par des îles nombreuses et décrivant une courbe avant
de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la
rive droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec
des éclats de soleil sur ses toits, et ses mille clochers
légers, pointus ou trapus, frêles et travaillés comme des
bijoux géants, ses tours carrées ou rondes coiffées de
couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout
le peuple gothique des sommets d'églises que dominait la
flèche aiguë de la cathédrale, surprenante aiguille de
bronze, laide, étrange et démesurée, la plus haute qui
soitau monde.
Mais en face, de l'autre côté du fleuve, s'élevaient,
rondes et renflées à leur faîte, les minces cheminées
d'usines du vaste faubourg de Saint-Sever.
1U8 BEL-AMI

Plus nombreuses que leurs frôres les clochers, elles


dressaient jusque dans la campagne lointaine leurs lon-
gues colonnes de briques et soufflaient dsms le ciel bleu
leur haleine noire de charbon.
Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyra-
mide de Chéups, le second des sommets dus au travail
humain, presque l'égale de sa fière commère la flèche
de la cathédrale, la grande pompe à feu de la Foudre
semblait la reine du peuple travailleur et fumant des
usines, comme sa voisine était la reine de la foule poin-
tue des monuments sacrés.
Là-bas, derrière la ville ouvrière, s'étendait une forêt
de sapins et la Seine, ayant passé entre les deux cités,
;

continuait sa route, longeait une grande côte onduleuse


boisée en haut et montrant par places ses os de pierre
blanche, puis elle disparaissait à l'horizon après avoir
encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des
navires montant et descendant le fleuve, traînés par des
barques à vapeur grosses comme des mouches et qui
cracliaient une fumée épaisse. Des îles, étalées sur l'eau,
s'alignaient toujours l'une au bout de l'autre, ou bien
laissant entre elles de grands intervalles, comme les
grains inégaux d'un chapelet verdoyant.
Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs
eussent fini de s'extasier. Il connaissait par expérience
la durée de l'admiration de toutes les races de prome-
neurs.
Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut sou-
dain, à quelques centaines de mètres, deux vieilles gens
qui s'en venaient, et il sauta de la voiture, en criant :

Les voilà. Je les reconnais.
C'étaient deux paysans, l'homme et la femme qui
marchaient d'un pas irrégulier, en se balançant et se
heurtant parfois de l'épaule. L'homme était petit, trap"u,
rcuge et un peu A^entru, vigoureux malgré son âg« la ;

femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de


peine des champs qui a travaillé dès l'enfance et qui n'a
jamais ri, tandis que le mari blaguait en buvant avec
les pratiques.
Madeleine aussi était descendue de voitui-e et elle
BEL-AMI 109

regardait venir ces deux pauvres êtres avec un serre-


ment de cœur, une tristesse qu'elle n'avait point prévue.
Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau monsieur,
et ils n'auraient jamais deviné leur bru dans cette belJe
dame en robe claire.
Tls allaient, sans parler et vite, au-devant de l'enfant
attendu, sans regarder ces personnes de la ville que sui-
vait une voiture.
Ils passaient. Georges, qui riait, cria : — Bonjou, pé
Duroy.
Ils s'arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d'abord,
puis abrutis de surprise. La vieille se remit la première
et balbutia, sans faire un pas: —
C'est-i té, not' f1eu ?
Le jeune homme répondit —
Mais oui, c'est moi, la
:

rr.é Duroy ! —
et marchant à elle il l'embrassa sur les
deux joues, d'un gros baiser de fils. Puis il frotta ses
tempes contre les tempes du père, qui avait ôté sa cas-
quette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire,
tiès haute, pareille à celle desmarchands de bœufs.
Puis Georges annonça : —
Voilà ma femme. Et les —
deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regar-
dèrent comme on regarde un phénomène, avec une
crainte inquiète, jointe à une sorte d'approbation satis-
faite chez le père, à une inimitié jalouse chez la mère.
L'honxme, qui était d'un naturel joyeux, tout imbibé
par une gaieté de cidre doux et d'alcool, s'enhardit et
demanda, avec une malice au coin de l'œil :

— J' pouvons-ti l'embrasser tout d' même ?


Le fils répondit : —
Parbleu. —
Et Madeleine, mal à
l'aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du pay-
san qui s'essuya ensuite les lèvres d'un revers de main.
La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une ré-
serve hostile. Non, ce n'était point la bru de ses rêves,
la grosse et fraîche fermière, rouge comme une pomme
et ronde comme une jument poulinière. Elle avait l'air
d'une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son
musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du
musc.
Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui por-
tait la malle des nouveaux époux.
200 BEL-AMI

Le vieux prit son fils par


le bras, et le retenani en
arrière, il demanda avec intérêt :

— Eh bien ça va-t-il, les affaires ?


— Mais oui, très bien.
— Allons suffit, tant mieux ! Dis-mé, ta femme, est-î
aisée ?
Georges répondit : —
Quarante mille francs.
Le père poussa un léger sifflement d'admiration et ne
put que murmurer Bougre
: — tant il fut ému par
! —
la somme. Puis il ajouta avec une conviction sérieuse :
— Nom d'un nom, c'est une belle femme. Car il la —
trouvait de son goût, lui. Et il avait passé pour connais-
seur, dans le temps.
Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans
dire un mot. Les deux hommes les rejoignirent.
On arrivait au village, un petit village en bordure sur
la route, formé de dix maisons de chaque côté, maisons
d'e bourg et masures de fermes, les unes en briques, les
autres en argile, celles-ci coiffées de chaume et celles-là
d'ardoises. Le café du père Duroy « A la belle vue », :

une bicoque composée d'un rez-de-chaussée et d'un gre-


nier, se trouvait à l'entrée du pays, à gauche. Une
branche de pin, accrochée sur la porte, indiquait, à la
mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer.
Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur
deux tables rapprochées et cachées par deux serviettes.
Une voisine, venue pour aider au service, salua d'une
giande révérence en voyant apparaître une aussi belle
dame, puis reconnaissant Georges, elle s'écria Sei- : —
gneur Jésus, c'est-i té, petiot ?
répondit gaiement
Il : —
Oui, c'est moi, la mé Brulin !
Etil l'embrassa aussitôt comme il avait embrassé
père et mère.
Puis il se tourna vers sa femme Viens dans notre : —
chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau.
Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce
froide, carrelée, toute blanche, avec ses murs peints
à la chaux et son lit aux rideaux de coton. Un crucifix
au-dessus d'un bénitier, et deux images coloriées re-
pi-ésentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et
BEL-AMI 201

Napoléon I" sur un cheval jaune, ornaient seuls cet


appartement propre et désolant.
Dès qu'ils furent seuls, il embrassa Madeleine :

Bonjour, Ma-de. Je suis content de revoir les vieux.
Quand on est à Paris, on n'y pense pas, et puis quand
on se retrouve, ça fait plaisir tout de même.
Mais le x>ère criait en tapant du poing la cloison :

Allons, allons, la soupe est cuite.
Et il fallut se mettre à table.
Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de
plats mai assortis, une andouille après un gigot, une
omelette après l'andouille. Le père Duroy, mis en joie
par le cidre et quelques verres de vin, lâchait le robinet
de ses plaisanteries de choix, celles qu'il réservait pour
les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres arri-
vées à ses amis, affii-mait-il. Georges, qui les connais-
sait toutes, riait cependant, grisé par l'air natal, ressaisi
par l'amour inné du pays, des lieux familiers dans
l'enfance, par toutes les sensations, tous les souvenirs
retrouvés, toutes les choses d'autrefois revues, des riens,
une marque de couteau dans une porte, une chaise boi-
teuse rappelant un petit fait, des odeure de sol, le grand
souffle de résine et d'arbres venu de la forêt voisine,
les senteurs du logis, du ruisseau, du fumier.
La mère Duroy ne parlait point, toujoura triste et sé-
vère, épiant de l'œil sa bru avec une haine éveillée dans
le cœur, une haine de vieille travailleuse, de vieille rus-
tique aux doigts usés, aux membres défonnés par les
dures besognes, contre cette femme de ville qui lui
inspirait une répmlsion de maudite, de réprouvée, d'être
impur fait pour la fainéantise et le péché. Elle se levait
à tout moment pour aller chercher les plats, pour verser
dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou
le cidre roux mousseux et sucré des bouteilles dont le
bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse.
Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, de-
n>eurait triste avec son sourire ordinaire figé sur les lè-
vres, mais un sourire morne, résigné. Elle était déçue,
navrée. Pourquoi ? Elle avait voulu venir. Elle n'igno-
rait point qu'elle allait chez des paysans, chez de petits
202 BEL- AMI

paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle qui ne


rêvait pas d'ordinaire ?
Le savait-elle ? Est-ce que les femmes n'espèrent point
toujours autre chose que ce qui est Les avait-elle vus !

de loin plus poétiques ? Non, mais plus littéraires peut-


être, plus nobles, plus affectueux, plus décoratifs. Pour-
tant elle ne les désirait point distingués comme ceux
des romans. D'où venait donc qu'ils la choquaient par
mille choses menues, invisibles, par mille grossièretés
insaisissables, par leur nature même de rustres, par ce
qu'ils disaient,par leurs gestes et leur gaieté ?
Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait ja-
mais à personne, une institutrice séduite, élevée à
Saint-Denis morte de misère et de chagrin quand Ma-
et
deleine avait douze ans. Un inconnu avait fait élever la
petite fille. Son père, sans doute? Qui était-il? Elle ne
le sut point au juste, bien qu'elle eût de values
soupçons.
Le déjeuner ne finissait pas. Des consommateurs en
traient maintenant, serraient les mains du père Duroy,
s'exclamaient en voyant le fils, et, regardant de côté
la jeune femme, cligruaient de l'œil avec malice ce ;

qui signifiait « Sacré mâtin elle n'est pas piquée des


: !

vers, l'épouse à Georges Duroy. »


D'autres, moins intimes, s'asseyaient devant les tables
de bois, et criaient : —
Un litre Une chope ! —Deux ! —
fines ! —Un raspail —
Et ils se mettaient à jouer aux
!

dominos en tapant à grand bruit les petits carrés d'os


blancs et noirs.
La mère Duroy ne cessait plus d'aller et de venir, ser-
vant les pratiques avec son air lamentable, recevant
l'argent, essuyant les tables du coin de son tablier bleu.
La fumée des pipes de terre et des cigares d'un sou
emplissait la salle. Madeleine se mit à tousser et de-
manda : —
Si nous sortions ? je n'en puis plus.
On n'avait point encore fini. Le vieux Duroy fut mé-
content. Alors elle se leva et alla s'asseoir sur unc-
chaise. devant la porte, sur la route, en attendant que
son beau-père et son mari eussent achevé leur café et
leurs petits verres.
BEL-AMI 203

Georges la rejoignit bientôt. —


Veux-tu dégringoler
jusqu'à la Seine? dit-il.
Elle accepta avec joie : —
Oh oui. Allons.
!

Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à


Croisset, et ils passèrent le reste de l'après-midi le long
d'une île, sous les saules, somnolents tous deux, dans
la chaleur douce du printemps, et bercés par les petites
vagues du fleuve.
Puis ils remontèrent à la nuit tombante.
Le repas du soir, à la lueur d'une chandelle, fut plus
pénible encore pour Madeleine que celui du matin. Le
père Duroy, qui avait une demi-saoulerie, ne parlait
plus.La mère gardait sa mine revêche.
La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres
des têtes avec des nez énormes et des gestes démesurés.
On voyait parfois une main géante lever une fourchette
pareille à une fourche vers une bouche qui s'ouvrait
comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se
tournant un peu, présentait son profil à la flamme
jaune et tremblotante.
Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son
mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle
sombre où flottait toujours une odeur acre de vieilles
pipes et de boissons répandues.
Quand ils furent sortis :

— Tu t'ennuies déjà, dit-il.


Elle voulut protester. Il l'arrêta —
Non. Je l'ai bien
:

vu. Si tu le désires, nous repartirons demain.


Elle murmura :
— Oui. Je veux bien.
Ils allaient devant eux doucement. C'était une nuit
tiède dont l'ombre caressante et profonde semblait
pleine de bruits légers, de frôlements, de souffles. Ils
étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres
très hauts, entre deux taillis d'un noir impénétrable.
Elle demanda :

— Où sommes-nous ?
répondit
Il :

— Dans la forêt.
— ElJe est grande ?
204 BEL-AMI

— Très gi'snde, une des plus grandes de la France.


Une senteur de terre, d'arbres, de mousse, ce parfum
frais et vieux des bois touffus, fait de la sève des bour-
geons et de riierbe morte et moisie des fourrés, sem-
blait dormir dans cette allée. En levant la tête, Ma-
deleine apercevait des étoiles entre les sommets des
arbres, et bien qu'aucune brise ne remuât les branches,
elle sentait autour d'elle la vague palpitation de cet
océan de feuilles.
Un frisson singulier lui passa dans l'âme et lui cou-
rut sur la peau une angoispe confuse lui serra le cœur.
;

Pourquoi ? Elle ne comprenait pas. Mais il lui semblait


qu'elle était perdue, noyée, entourée de périls, aban-
donnée de tous, seule, seule au monde, sous cette voûte
vivante qui frémissait là-haut.
Elle muraiura :

— J'ai un ]>eu peur. .le voudrais retourner.


— Eh bien, revenons.
— Et... nous repartirons pour Paris demain ?
— Oui, demain.
— Demain matin.
— I>emain matin, si tu veux.
Us rentrèrent. Les vieux étaient couchés. Elle dormit
mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux
pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le
grognement d'un porc enfermé dans une hutte contre
le mur, et le chant d'un coq qui claironna dès minuit.
Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs
de l'aurore.
Quand Georges annonça aux parents qu'il allait s'en
retourner, ils demeurèrent saisis tous deux, puis ils

comprirent d'où venait cette volonté.


Le père demanda simplement : — J' te r'verrons^i
bientôt ?
— Mais oui. Dans courant de le l'été.
— Allon.g, tant mieux.
La vieille grogna :

— te souhaite de n' point regretter


J' c'que t'as fait.
Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour
calmer leur mécontentement ; et le fiacre, qu'un gamin
BEL-AMI 2tfô

étaitallé chercher, ayant paru vers dix heures, les


nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans et re-
partirent.
Comme descendaient la côte, Duroy se mit à rire
ils :

— Voilà, je t'avais prévenue. Je n'aurais pas


dit-il,
dû te faire connaître Monsieur et Madame du Roy de
Cantel, père et mère.
Elle se mit à rire aussi, et répliqua : —
Je suis en-
chantée maintenant. Ce sont de braves gens que je
commence à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâ-
teries de Paris.
Puis elle murmura: «Du Roi de Cantel... Tu verras
que personne ne s'étonnera de nos lettres de faire-part.
Nous raconterons que nous avons passé huit jours
dans la propriété de tes parents. »
Et, se rapprochant de lui, elle effleura d'un baiser 1«
bout de sa moustache « Bonjour, Geo »
: !

Il répondit « Bonjour, Made » en passant une main


:

derrière sa taille.
On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le
grand fleuve déroulé comme un ruban d'argent sous le
soleil du matin, et toutes les cheminées des usines qui
soufflaient dans le ciel leurs nuages de charbon, et
tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité.
n

Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours


Les
iit journaliste avait repris son ancienne besogne en
le
attendant qu'il quittât le service des échos pour s'em-
parer définitivement des fonctions de Forestier et se
consacrer tout à fait à la politique.
Il remontait chez lui, ce soir-là, au logis de son pré-
décesseur, le cœur joyeux, pour dîner, avec le désir
éveillé d'embrasser tout à l'heure sa femme dont il su-
bissait vivement le charme physique et l'insensible
domination. En passant devant une fleuriste, au bas
de la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l'idée d'acheter
un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte
de roses à peine ouvertes, un paquet de boutons par-
fumés.
A chaque étage de son nouvel escalier il se regardait
complaisamment dans cette glace dont la vue lui rappe-
lait sans cesse sa première entrée dans la maison.
Il sonna, ayant oublié sa clef, et le même domestique,
qu'il avait gardé aussi sur le conseil de sa femme, vint
ouvrir.
Georges demanda : — Madame est rentrée ?
— Oui, monsieur.
Mais en traversantla salle à manger il demeura fort
surpris d'apercevoir trois couverts et, la portière du
;

salon étant soulevée, il vit Madeleine qui disposait dans


un vase de la cheminée une botte de roses toute pareille
à la sienne. Il fut contrarié, mécontent, comme si on lui
BEL- AMI 207

eût volé son idée, son attention et tout le plaisir qu'il


en attendait.
Il demanda en entrant : — Tu as donc invité quel-
qu'un ?
Elle répondit sans se retourner, en continuant à ar-
ranger ses fleurs Oui et non. C'est mon vieil ami le
:

comte de Vaudrec qui a TliaLitude d-e dîner ici tous les


lundis, et qui vient comme autrefois.
Georges murmura — Ah très bien.
: !

Il restait debout derrière elle, son


bouquet à la main,
avec une envie de le cacher, de le jeter. Il dit cepen-
dant : —
Tiens, je t'ai apporté des roses !

Elle se retourna brusquement, toute souriante,


criant :

— Ah que !tu es gentil d'avoir pensé à ça.


Et elle lui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan
de plaisir si vrai qu'il se sentit consolé.
Elle prit les fleurs, les respira, et, avec une vivacité
d'enfant ravie, les plaça dans le vase resté vide en face
du premier. Puis elle murmura en regardant l'effet :

— Que je suis contente Voilà ma cheminée garnie


!

maintenant.
Elle ajouta presque aussitôt, d'un air convaincu :

— Tu sais, il est charmant, Vaudrec, tu seras tout de


suite intime avec lui.
Un coup de timbre annonça le comte. Il entra, tran-
quille, très à l'aise, comme chez lui. Après avoir baisé
galamment les doigts de la jeune femme il se tourna
vers le mari et lui tendit la main avec cordialité en de-
mandant : —
Ça va bien, mon cher Du Roy ?
Il n'avait plus son air roide, son air gourmé de jadis,

mais un air affable, révélant bien que la situation


n'était plus la même. Le journaliste, surpris, tâcha de
se montrer gentil pour répondre à ces avances. On eût
cru, après cinq minutes, qu'ils se connaissaient et
s'adoraient depuis dix ans.
Alors Madeleine, dont le visage était radieux, leur
dit : — Je vous laisse ensemble. J'ai besoin de jeter un
coup d'œil à ma cuisine. —
Et elle se sauva, suivie par
le regard des deux hommes.
208 BEL-AMI

Quand trouva causant théâtre, à


elle revint, elle les
propos nouvelle, et si complètement du
d'une pièce
même avis qu'une sorte d'amitié rapide s'éveillait dans
leurs yeux à la découverte de cette absolue parité
d'idées.
Le dîner fut charmant, tout intime et cordial et le ;

comte demeura fort tard dans la soirée, tant il se sen-


tait bien dans cette maison, dans ce joli nouveau
ménage.
Dès qu'il fut parti, Madeleine dit à son mari :

— N'est-ce pas qu'il est parfait ? Il gagne du tout au


tout à être connu. En voilà un bon ami, sûr, dévoué,
fidèle. Ah ! sans lui...

Elle n'acheva point sa pensée, et Georges répondit :

— Oui, je le trouve fort agréable. Je crois que nous


nous entendrons très bien.
Mais elle reprit aussitôt Tu ne sais pas, nous avons
:

à travailler, ce soir, avant de nous coucher. Je n'ai pas


eu le temps de te parler de ça avant dîner, parce que
Vaudrec est arrivé tout de suite. On m'a apporté des
nouvelles graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. C'est
Laroche-Mathieu le député, le futur ministre, qui me
les a données. Il faut que nous fassions un grand
article, un article à sensation. J'ai des faits et des chif-
fres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiate-
ment. Tiens, prends la 1-ampe.
Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail.
Les mêm.es livres s'alignaient dans la bibliothèque
qui portait maintenant sur son faîte les trois vases
achetés, au golfe Juan, par Forestier, la veille de son
dernier jour. Sous la table, la chancelière du m.ort at-
tendait les pieds do Du Roy, qui s'em.para, après s'être
assis, du porte-plume d'ivoire, un peu mâché au bout
par la dent de l'autre.
Madeleine s'appuya à la cheminée, et ayant allumé
une cigarette, elle raconta ses nouvelles, puis erposa
ses idées, et le plan de l'article qu'elle rêvait.
Il l'écoutait avec attention, tout en griffonnant des
notes, et quand il eut fini il souleva des objections,
reptit la question, l'agrandit, développa à son tour non
BEL-AMI 209

plus un plan d'article, mais un plan de campagne


contre le ministère actuel. Cette attaque serait le début.
Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s'éveil-
lait, tant elle voyait large et loin en suivant la pensée
de Georges.
Elle murmurait de temps en temps —
Oui... oui...
:

C'est très bon... C'est excellent... C'est très fort...

Et quand ileut achevé, à son tour, de parler :


— Maintenant écrivons, dit-elle.
Mais il avait toujours le début difficile et il cherchait
ses mots avec peine. Alors elle vint doucement se pen-
cher sur son épaule et elle se mit à lui souffler ses
phrases tout bas, dans l'oreille.
De temps en temps elle hésitait et demandait :

— Est-ce bien ça que tu veux dire ?


Il répondait : —
Oui, parfaitement.
Elle avait des tiaits piquants, des traits venimeux de
femme pour blesser le chef du conseil, et elle mêlait des
railleries sur son visage à celles sur sa politique, d'une
façon drôle qui faisait rire et saisissait en même temps
par la justesse de l'observation.
Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui ren-
daient plus profonde et plus puissante la portée d'une
attaque. Il savait, en outre, l'art des sous-entendus per-
fides, qu'il avait appris en aiguisant des échos, et
quand un fait donné pour certain par Madeleine lui
paraissait douteux ou compromettant, il excellait à le
faire deviner et à l'imposer à l'esprit avec plus de force
que s'il l'eût affirmé.
Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout
haut, en le déclamant. Ils le jugèrent admirable d'un
commun accord et ils se souriaient, enchantés et sur-
pris, comme s'ils venaient de se révéler l'un à l'autre.
Ils se regardaient au fond des yeux, émus d'admiration
et d'attendrissement, et ils s'embrassèrent avec élan,
avec une ardeur d'amour communiquée de leurs es-
prits à leurs corps.
Du Roy reprit la lampe : —
Et maintenant, dodo, —
dit-il avec un regard allumé.
210 BEL-AMI

Elle répondit : — Passez, moa maître, puisque vous


éclairez la route.
Il passa, et elle le suivit dans leur chambre en lui

chatouillant le cou du bout du doigt, entre le col et les


cheveux, pour le faire aller plus vite, car il redoutait
cette caresse.
L'article parut sous la signature de Georges Du Roy
de Cantel, et fit grand bruit. On s'en émut à la Cham-
bre. Le père WaJter en félicita l'auteur et le chargea
de la rédaction politique de la Vie Française. Les échos
revinrent à Boisrenard.
Alors commença, dans le journal, une campagne ha-
bile et violente contre le ministère qui dirigeait les
affaires. L'attaque, toujours adroite et nourrie de faits,
tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante, par-
fois virulente, frappait avec une sûreté et une con-
tinuité dont tout le monde s'étonnait. Les autres feuil-
les citaient sans cesse la Vie Française, y coupaient des
passages entiers, et les hommes du pouvoir s'informè-
rent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture
cet ennemi inconnu et acharné.
Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques.
Tl sentait grandir son influence à la pression des poi-
gnées de main et à l'allure des coups de chapeau. Sa
femme, d'ailleurs, l'emplissait de stupeur et d'admira-
tion par l'ingéniosité de son esprit, l'habileté de ses in-
formations et le nombre de ses connaissances.
A tout moment, il trouvait dans son salon, en ren-
trant chez lui, un sénateur, un député, un magistrat,
un général, qui traitaient Madeleine en vieille amie,
avec une familiarité sérieuse. Où avait-elle connu tous
ces gens? Dans le monde, disait-elle. Mais comment
avait-elle su capter leur confiance et leur affection? L
ne comprenait pas.
le
— Ça
ferait une rude diplomate, pensait-il.
Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas
essoufflée, rouge, frémissante, et, avant même d'avoir
ôté son voile, elle disait : —
J'en ai du nanan, aujour-
d'hui. Figure-toi que le ministre de la justice vient de
nommer deux magistrats qui ont fait liartie des corn-
BEL-AMI 211

missions mixtes. Nous allons lui flanquer un abatage


dont il se souviendra.
Et on flanquait un abatage au ministre, et on lui en
reflanquait un autre le lendemain et un troisième le
jour suivant. Le député Laroche-Mathieu qui dînait rue
Fontaine tous les mardis, après le comte de Vaudrec
qui commençait la semaine, serrait vigoureusement les
mains de la femme et du mari avec des démonstrations
de joie excessives. Il ne cessait de répéter : —Cristl,
quelle campagne. Si nous ne réussissons pas après ça ?
Il espérait bien réussir en effet à décrocher le porte-
feuille des affaires étrangères qu'il visait depuis long-
temps.
C'était un de ces hommes politiques à plusieurs faces,
sans conviction, sans grands moyens, sans audace et
sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli
homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud
entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républi-
cain et de champignon libéral de nature douteuse,
comme il en pousse par centaines sur le fumier popu-
laire du suffrage universel.
Son machiavélisme de village le faisait passer pour
fort parmi seà collègues, parmi tous les déclassés et les
avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné,
assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir.
Il avait des succès dans le monde, dans la société

mêlée, trouble et pe'U fine des hauts fonctionnaires du


moment.
Ondisait partout de lui: «Laroche sera ministre»,
et pensait aussi plus fermement que tous les autres
il

que Laroche serait ministre.


Il était un des px-incipaux actionnaires du journal

du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup


d'affaires de finances.
Du Roy le soutenait avec confiance et avec des espé-
rances confuses pour plus tard. Il ne faisait que conti-
nuer d'ailleurs l'œuvre commencée par Forestier, à qui
Laroche-Mathieu avait promis la ci-oix, quand serait
venu le jour du triomphe. La décoration irait sur la
212 BEL-AMI

poitrine du nouveau mari de Madeleine ; voilà tout.


Rien n'était changé, en somme.
On sentait si bien que rien n'était changé, que les
confrères de Du Roy lui montaient une scie dont il
commençait à se fâcher.
On nel'appelait plus que Forestier.
Aussitôt qu'il arrivait au journal, quelqu'un criait :

Dis donc, Forestier.
Ilfeignait de ne pas entendre et cherchait les lettres
dans son casier. La voix reprenait, avec plus de force :
— Hé Forestier.
! —
Quelques rires étouffés couraient.
Comme Du Roy gagnait le bureau du directeur, celui
qui l'avait appelé l'arrêtait : —
Oh pardon c'est à
! ;

toi que veux parler. C'est stupide, je te confonds tou-


je
jours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ce que tes
articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le
monde s'y trompe.
Du Roy ne répondait rien, mais il rageait et une co- ;

lère sourde naissait en lui contre le mort.


Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu'on
s'étonnait de similitudes flagrantes de tournure et
d'inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteur
politique et celles de l'ancien : —
Oui, c'est du Forestier,
mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viiùl.
Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l'ar-
moire aux bilboquets avait trouvé ceux de son prédéces-
seur avec un crêpe autour du manche, et le sien, celui
dont il se servait quand il s'exerçait sous la direction de
Saint-Potin, était orné d'une faveur rose. Tous avaient
été rangés sur la môme planche, par rang de taille et ;

une pancarte, pareille à celle des musées, portait écrit :

« Ancienne collection Forestier et Cie, Forestier-Du


Roy, successeur, breveté S. G. D. G. Articles inusables
pouvant servir en toutes circonstances, môme en
voyage. »
Il referma l'armoire avec calme, en prononçant assez
haut pour être entendu :

— Il y a des imbéciles et des envieux j>artout.


Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa
vanité, cette vanité et cet orgueil ombrageux d'écri-
BEL-AMI 213

vain, qui produisent cette susceptibilité nerveuse tou-


jours en éveil, égale chez le reporter et chez le poète génial.
Ce mot « Forestier s déchirait son oreille il avait
: ;

peur de l'entendre, et se sentait rougir en l'entendant.


Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus
qu'une raillerie, presque une insulte. Il lui criait C'est :

ta femme qui fait ta besogne comme elle faisait celle de


l'autre. Tu ne serais rien sans elle. »
Il admettait parfaitement que Forestier n'eût rien été
sans Madeleine mais quant à lui, allons donc
; !

Puis, rentré chez lui, l'obsession continuait. C'était la


maison tout entière maintenant qui lui rappelait le
mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu'il
touchait. Il ne pensait guère à cela dans les premiers
temps mais la scie montée par ses confrères avait fait
;

en son esprit une sorte de plaie qu'un tas de riens


inaperçus jusqu'ici envenimaient à présent.
Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu'il crût
voir aussitôt la main de Charles posée dessus. Il ne
regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi
autrefois, des choses qu'il avait achetées, aimées et pos-
sédées. Et Georges commençait à s'irriter même à la
pensée des relations anciennes de son ami et de sa femme.
Il s'étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu'il

ne comprenait point, et se demandait : « Comment


diable cela se fait-il ? Je ne suis pas jaloux des amis de
Madeleine. Je ne m'inquiète jamais de ce qu'elle fait.
Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette
brute de Charles me met en rage ! »
Il ajoutait, mentalement « Au fond, ce n'était qu'un
:

crétin c'est sans doute ça qui me blesse. Je me fâche


;

que Madeleine ait pu épouser un pareil sot. »


Et sans cesse il se répétait « Comment se fait-il que
:

cette femme-là ait gobé un seul instant un semblable


animal ? »
Et sa rancune s'augmentait chaque jour par mille dé-
tails insignifiantsqui le piquaient comme des coups
d'aiguille, rappel incessant de l'autre, venu d'un
par le
mot de Madeleine, d'un mot du domestique ou d'un mot
de la femme de chambre.
214 BEL-AMI

Un soir Du Roy qui aimait les plats sucrés demanda :

— Pourquoi n'avons-nous pas d'entrenaets ? Tu n'en


fais jamais sei'vir.
La jeune femme répondit gaiement: C'est vrai, je —
n'y pense pas. Cela tient à ce que Charles les avait en
horreur...
Il lui coupa la parole dans un mouvement d'impa-
tience dont il ne fut pas maître.
— Ah tu sais, Charles commence à m'emhêter. C'est
!

toujours Charles par-ei, Charles par-là. Charles aimait


ci, Charles aimait ça. Puisque Charles est crevé, qu'on

le laisse tranquille.
Madeleine regardait son mari avec stupeur, sans rien
comprendre à cette colère subite. Puis, comme elle était
fine, elle devma un peu ce qui se passait en lui, ce tra-
vail lent de jalousie posthume gi^ndissant à chaque se-
conde par tout ce qui rappelait l'autre.
Elle jugea cela puéril, peut-être, mais elle fut flattée
et ne répondit rien.
II s'en voulut, lui, de cette irritation, qu'il n'avait pu
cacher. Or, comme ils faisaient, ce soir-là, après dîner,
un article pour le lendemain, il s'embarrassa dans la
chancelière. Ne parvenant point à la letourner, il la
rejeta d'un coup de pied, et demanda en riant :

— Charles avait donc toujours froid aux pattes?


Elle répondit, riant aussi Oh il vivait dans la
: — !

terreur des rhumes il n'avait pas la poitrine solide.


;

Du Roy reprit avec férocité Il l'a bien pTouvé, : —


d'ailleurs. —
Puis il ajouta avec galanterie: Heu- —
reuseu^.ent pour moi. —
Et il baisa la main de sa
femme
Ma en se co"<-'iant, toujours hanté par la même
pensée il demanda ...ncore —
Est-ce que Charles portait
:

des bonnets de coton pour éviter les courants d'air dans


les oreihes ?
Elle se prêta à la plaisanterie et répondit : — Non, un
madras noué sur le front.
Georges haussa les épaules et prononça avec un mé-
pris d'homme supérieur :

— Quel sc] in !
BEL-AMI 215

Dès lors Charles devint pour lui un sujet d'entretien


continuel. Il parlait de lui à tout propos, ne l'appelant
plus que « ce pauvre Charles », d'un air de pitié infinie.
:

Et quand il revenait du journal, où il s'était entendu


deux ou trois fois interi>eller sous le nom de Forestier,
il se vengeait en poursuivant le mort de railleries hai-

neuses au fond de son tombeau. Il rappelait ses dé-


fauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait avec,
complaisance, les développant et les grossissant com m e
s'il eût voulu combattre, dans le cœur de sa femme,
l'influence d'un rival redouté.
Il répétait : —
Dis donc Made, te rappelles-tu le jour
où ce cornichon de Forestier a prétendu nous prouver
que les gros hommes étaient plus vigoureux que les
maigres ?
Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails
intimes et secrets que la jeune femme, mal à l'aise, .-e-
fusait de dire. Mais il insistait, s'obgtinait,
— Alons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien
drôle dans ce moment-là ?
Elle murmurait du bout des lèvres :

— Voyons, laisse-le tranquille, à la fin.


Il reprenait : —
Non, dis-moi! c'est vrai qu'il devait
être godiche au lit, cet animal !

Et il finissait toujours par conclure Quelle brute : —


c'était !

Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une


cigarette à la fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui
donna l'envie de faire une promenade.
Il demanda : — Ma petite Made, veux-tu venir jus-
qu'au Bois?
— Maisoui, certainement. »

Ils prirent un fiacre découvert, gagnéient les Champs-


Elysées, puis l'avenue du Bois-de-Boulogne. C'était une
nuit sans vent, une de ces nuits d'étuve où l'air de
Paris surchauffé entre dans la poitrine comme une
vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les
arbres tout un peuple d'amoureux. Ils allaient, ce£
fiacres, l'un derrière l'autre, sans cesse.
'
Georges et Madeleine s'amusaient à regarder tous ces
1
10
216 BEL-AMI

couples enlacés, passant dans ces voitures, la femme en


robe claire et l'homme sombre. C'était un immense
fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous le ciel
étoile et brûlant. On n'entendait aucun bruit que le
lourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient,
passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur
les coussins, muets, serrés l'un contre l'autre, perdus
dans l'hallucination du désir, frémissant dans l'attente
de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine
de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'a-
mour bestial épandu, alourdissait l'air, le rendait plus
étouffant. Tous ces gens accouplés, gi'isés de la même
pensée, de la même ardeur, faisaient courir une fièvre
autour d'eux. Toutes ces voitures chargées d'amo>ur,
sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur
leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et
troublant.
Georges et Madeleine le sentirent eux-mêmes gagnés
par la contagion de la tendresse. Ils se prirent douce-
ment la main, sans dire un mot, un peu oppressés par
la pesanteur de l'atmosphère et par l'émotion qui les
envahissait.
Comme ils arrivaient au tournant qui suit les forti-
fications, ils s'embrassèrent, et elle balbutia un peu
confuse : — Nous somjnes aussi gamins qu'en alJant à
Rouen.
Le grand courant des voitures s'était séparé à l'entrée
des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les
jeunes gens, les fiacres s'espaçaient un peu, mais la
nuit épaisse des arbres, lair vivifié par les feuilles et
par l'humidité des ruisselets qu'on entendait couler
sous les branches, une sorte de fraîcheur du large es-
pace nocturne tout paré d'astres, donnaient aux baisers
des couples roulants un charme plus pénétrant et une
ombre plus mystérieuse.
Georges murmura : — Oh ! ma petite Made, — en la
serrant contre lui.
Elle lui dit : — Te rappelles-tu la forêt de chez toi,
comme c'était sinistre. Il me semblait qu'elle était
pleine de bêtes affreuses et qu'elle n'avait pas de bout.
BEL-AMI 217

Tandis qu'ici, c'est charmant. On sent des caresses dans


le vent, et je sais bien que Sèvres est de l'autre côté du
bois.
II répondit : —
Oh dans la forêt de chez moi, il n'y
!

avait pas autre chose que des cerfs, des renards, des
chevreuils et des sangliers, et, par-ci, par-là, une mai-
son de forestier.
Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le sur-
prit comme si quelqu'un le lui eût crié du fond d'un
fourré, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise
étrange et persistant, par cette irritation jalouse, ron-
geuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis quclcfue
temps.
Au bout d'une minute, il demanda Es-tu venue : —
quelquefois ici comme ça, le soir, avec Charles ?
Elle répondit : —
Mais oui, souvent.
Et, tout à coup, il eut envie de retourner chez eux,
une envie nerveuse qui lui serrait le cœur. Mais l'image
de Forestier était rentrée en son esprit, le possédait,
l'étreignait. Il ne pouvait plus penser qu'à lui, parler
que de lui.
Il demanda, avec un accent méchant :
— Dis donc, Made ?
— Quoi, mon ami ?
— L'as-tu fait cocu, ce pauvre Charles ?
Elle murmura, dédaigneuse : —
Que tu deviens bête
avec ta rengaine.
Mais il ne lâchait pas son idée.
— Voyons, ma petite Made, sois bien franche, avoue-
le? Tu l'as fait cocu, dis? Avoue que tu l'as fait cocu?
Elle se taisait, choquée comme toutes les femmes le
sont par ce w.ot.
Il reprit, obstiné : —
Sacristi, si quelqu'un en avait
la tête, c'est bien lui, par exemple. Oh oui, oh oui. ! !

C'est ça qui m'amuserait de savoir si Forestier était


cocu. Hein quelle bonne binette de jobard?
!

Il sentit qu'elle souriait à quelque souvenir peut-être,


et il insista : —
Voyons, dis-le. Qu'est-ce que ça fait ?
Ce serait bien drôle, au contraire, de m'avouer que tu
l'as trompé, de m'avouer ça. à moi.
218 BEL-AMI

Il frémissait, en effet, de l'espoir et de l'envie que


Charles, l'odieux Charles, le mort détesté, le mort exé-
cré, eût porté ce ridicule honteux. Et pourtant... pour-
tant une autre émotion, plus confuse, aiguillonnait son
désir de savoir.
Il répétait : — Made, ma petite Made, je t'en prie,
dis-le. En voilà un qui ne l'aurait pas volé. Tu aurais
eu joliment tort de ne pas lui faire porter ça. Voyons,
Made, avoue.
Elle trouvait plaisante, maintenant, sans doute, cette
insistance, car elle riait, par petits rires brefs, saccaxiés.
Il avait mis ses lèvres tout près de l'oreille de sa
femme : —
Voyons... voyons... avoue-le.
Elle s'éloigna d'un mouvement sec et déclara brus-
quement —
Mais tu es stupide. Est-ce qu'on répond à
:

des questions pareilles ?


Elle avait dit cela d'un ton si singulier qu'un frisson
de froid courut dans les veines de son mari et il de-
meura effaré, un peu essoufflé, comme s'il
interdit,
avait reçu une commotion morale.
Le fiacre maintenant longeait le lac, où le ciel sem-
blait avoir égrené ses étoiles. Deux cygnes vagues na-
geaient très lentement, à peine visibles dans l'ombre.
Georges cria au cocher Retournons.
t — Et la voi- —
ture s'en revint, croisant les autres, qui allaient au pas,
et dont les grosses lanternes briHaient comme des yeux
dans la nuit du Bois.
Comme elle avait dit cela d'une étrange façon Du !

Roy se demandait « Est-ce un aveu ?» Et cette presque


:

certitude qu'elle avait trom.pé son premier mari, l'af-


folait de colère- à présent. Il avait envie de la battre, de
l'étrangler, de lui arracher les cheveux !

Oh si elle lui eût répondu


! : —
Mais, mon chéri, si
j'avais dû le tromper, c'est avec toi que je l'aurais fait.
Comme il l'aurait embrassée, étreinte, adorée !

Il demeurait immobile, les bras croisés, les yeux au


ciel, l'esprit trop agité pour réfléchir encore. Il sentait
seulement en lui fermenter cette rancune et grossir
cette colère qui couvent au cœur de tous les mâles de-
vant les caprices du désir féminin. Il sentait pour la pre-
BEL-AMI 219

fmière fois cette angoisse confuse de l'époux qui soup-


çonne Il était jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux
!

pour le compte de Forestier jaloux d'une étrange et


!

poignante façon, où entrait subitement de !a haine


contre Madeleine. Puisqu'elle avait trom^pé l'autre, com-
ment pourrait-il avoir confiance en elle, lui ?
Puis, peu à peu, une espèce de calme se fit en son
esprit, et se roidissant contre sa souffrance, iJ pensa :

« Toutes les femmes sont des filles, il faut s'en servir et


ne leur rien donner de soi. »
L'amertumf? de son cœur lui montait aux lèvres en
paroles de mépris et de dégoût. Il ne les laissa point
s'épandre cependant. Il se répétait « Le monde est aux
:

forts. Il faut être fort. Il faut être au-dessus de tout. »


La voiture allait plus vite. Elle repassa les fortifica-
tions. Du lioy regardait devant lui une clarté rougeâtre
dans ie ciel, pareille à une lueur de forge démesurée et ;

il entendait une rumeur confuse, immense, continue,


faite de bruits innombrables et différents, une rumeur
sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpita-
tion de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit
d'été, comme un colosse épuisé de fatigue.
Georges songeait : —
Je serais bien bête de me faire
de la bile. Clmcun pour soi. La victoire est aux auda-
cieux. Tout n'est que de l'égoïsme. L'égoïsme pour l'am-
bition et la fortune vaut mieux que l'égoïsme pour la
femme et pour l'aniour.
L'arc de triomphe de l'Etoile apparaissait debout à
l'entrée de la ville sur ses deux jambes monstrueuses,
sorte de géant informe qui semblait prêt à se mettre en
marche pour descendi'e la large avenue ouverte devant
lui.
Georges et Madeleine se retrouvaient là dans le défilé
des voitures ramenant au logis, au lit désiré, l'éternel
couple, silencieux et enlacé. Il semblait que l'humanité
tout entière glissait à côté d'eux, grise de joie, de plai-
sir, de bonheur.
La jeune femme, qui avait bien pressenti quelque
chose de ce qui se passait en son mari, demanda de sa
voix douce :
220 BEL- AMI

— A quoi songes-tu, mon ami ? Depuis une demi-


beure tu n'as point prononcé une parole.
Il répondit en ricanant : —
Je songe à tous ces imbé-
ciles qui s'embrassent, et je me dis que, vraiment, on a
autre chose à faire dans l'existence.
Elle murmura —
Oui... mais c'est bon quelquefois.
:

— C'est bon... c'est bon... quand on n'a rien de mieux I

La pensée de Georges allait toujours, dévêtant la vie


de sa robe de poésie, dans une sorte de rage méchante :

« Je serais bien bête de me gêner, de me priver de quoi


que ce soit, de me troubler, de me tracasser, de me ron-
ger l'âme comme je le fais depuis quelque temps. »
L'image de Forestier lui traversa l'esprit sans y faire
naître aucune irritation. Il lui sembla qu'ils venaient
de se réconcilier, qu'ils redevenaient amis. Il avait
envie de lui crier Bonsoir, vieux.
: —
Madeleine, que ce silence gênait, demanda Si
: —
nous allions prendi'e une glace chez Tortoni, avant de
rentrer.
Il la regarda de coin. Son fin profil blond lui apparut
sous l'éclat vif d'une guirlande de gaz qui annonçait
un café-chantant.
Il pensa : Eh tant miesx. A bon chat
« Elle est jolie. !

bon rat, ma
camarade. Mais si on me reprend à me
tourmenter pour toi, il fera chaud au pôle Nord. » Puis
il répondit : —
Mais certainement, ma chérie. Et, —
pour qu'elle ne devinât rien, il l'embrassa.
Il sembla à la jeune femme que les lèvres de son mari
étaient glacées.
Il souriait cependant de son sourire ordinaire en lui
donnant la main pour descendi^e devant les marches du
café.
m

En entrant au journal, le lendemain, Du Roy alla


trouver Boidrenard.
— Mon cher ami, dit-il, j'ai un service à te demander.
On trouve drôle depuis quelque temps de m'appeler Fo-
restier. Moi, je commence à trouver ça bête. Veux-tu
avoir la complaisance de prévenir doucement les cama-
rades que je giflerai le premier qui se permettra de
nouveau cette plaisanterie.
Ce sera à eux de réfléchir si cette blague-là vaut un
coup d'épée. Je m'adresse à toi parce que tu es un
hom.me calme qui peut empêcher des extrémités fâ-
cheuses, et aussi parce que tu m'as servi de témoin
dans mon affaire.
Boisrenard se chargea de la commission.
Du Roy sortit pour faire des courses, puis revint une
heure plus tard. Personne ne l'appela Forestier.
Comme il rentrait chez lui, il entendit des voix de
femmes dans le salon. Il demanda Qui est là ?
: —
Le domestique répondit : —
Mme Walter et Mme de
Marelle.
Un petit battement lui secoua le cœur, puis il se dit :

« Tiens, voyons », et il ouvrit la porte.


Clotilde était au coin de la cheminée, dans un rayon
de jour venu de la fenêtre. Il sembla à Georges qu'elle
pâlissait un peu en l'apercevant. Ayant d'abord salué
Mme Walter et ses deux filles assises, comme deux sen-
tinelles aux côtés de leur mère, il se tourna vers sort
222 BEL- AMI

ancienne maîtresse. Elle lui tendait la main ; il la prit


et la serra avec intention, comme pour dire
'

: « Je vous
aime toujours. » Elle répondit à cette pression.
Il demanda : — Vous vous êtes bien portée pendant
le siècleécoulé depuis notre dernière rencontre?
Elle répondit avec aisance Mais, oui, et vous,
: —
Bel-Ami ?
Puis, se tournant vers Madeleine, elle ajouta Tu : —
permets que je l'appelle toujours Bel-Ami ?
— Certainement, ma chère, je permets tout ce que tu
voudras.
Une nuance d'ironie semblait cachée dans cette
parole.
Mme Walter parlait d'une fête qu'allait donner Jac-
ques Rival dans son logis de garçon, un grand assaut
d'armes où assisteraient des femmes du monde elle ;

disait : —
Ce sera très intéressant. Mais je suis désolée,
nous n'avons personne pour nous y conduire, mon mari
devant s'absenter à ce moment-là.
Du Roy s'offrit aussitôt. Elle accepta. Nous vous —
en serons très reconnaissantes, mes filles et moi.
Il regardait la plus jeune des demoiselles Walter, et
pensait « Elle n'est pas mal du tout, cette petite Su-
:

zanne, mrJs pas du tout. » Elle avait l'air d'une frêle


poupée blonde, trop petite, mais fine, avec la taille mince,
des hanches et de la poitrine, une ligure de miniature,
des yeux d'émail d'un bleu gris dessinés au pinceau,
qui semblaient nuancés par un peintre minutieux et
fantaisiste, de la chair trop blanche, trop lisse, polie,
unie, sans grain, sans teinte, et des cheveux ébouriffés,
frisés, une broussaille savante, légère, un nuage char-
mant, tout pareil en effet à la chevelure des jolies pou-
pées de luxe qu'on voit passer dans les bras de gamines
beaucoup moins hautes que leur jo-ujou.
La sœur aînée, Rose, était laide, plate, insignifiante,
une de ces filles qu'on ne voit pas, à qui on ne parle
pas, et dont on ne dit rien.
La mère tournant vers Georges
se leva, et se :

Ainsi, je compte sur vous jeudi prochain, à deux heures.
Tl répondit : —
Comptez sur moi, madame.
BEL-AMI 2'^3

Dès qu'elle fut partie, Mme de Marelle se leva à son


tour.
— Au revoir, Bel-Ami.
Ce fut elle alors qui lui serra la main très fort, très
longtemps et il se sentit remué par cet aveu silencieux,
;

repris d'un brusque béguin pour cette i>otite bourgeoise


bohème et bon enfant, qui l'aimait vraiment, peut-être.
« J'irai la voir demain », pensa-t-il.
Dès qu'il fut seul en face de sa femme, Madeleine se
mit à rire, d'un rire franc et gai, et le regardant bien
en face : —
Tu sais, que tu as inspiré une passion à
Mme Walter ?
Il répondit incrédule Allons donc : — !

— Mais oui, je te l'affirme, elle m'a parlé de toi avec


un enthousiasme fou. C'est si singulier de sa part Elle !

voudrait trouver deux maris comme toi pour ses


filles!... Heureusement qu'avec elle ces choses-là sont
sans importance.
Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire Com- : —
ment, sans importance ?
Elle répondit, avec une conviction de femme sûre de
son jugement : —
Oh Mme Walter est une de celles
!

dont on n'a jamais rien murmuré, mais tu sais, là, ja-


mais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les rap-
ports. Son mari, tu le connais comme moi. Mais elle,
c'est autre chose. Elle a d'ailleurs assez souffert d'avoir
épousé un juif, mais elle lui est restée fidèle. C'est une
honnête femme.
Du Roy fut surpris —
Je la croyais juive aussi.
:

Elle? pas du tout Elle est dame patronnesse de


toutes les bonnes œuvres de la Madeleine. Elle est
même mariée religieusement. Je ne sais plus s'il y a eu
un simulacre de baptême du patron, ou bien si l'Eglise
a fermé les yeux.
Georges murmura —
Ah !... alors... elle... me gobe ?...
:

— Positivement, et complètement. Si tu n'étais pas


engagé, je te conseillerais de demander la main de... de
Suzanne, n'est-ce pas, plutôt que celle de Rose ?
Il répondit, en frisant sa moustache Eh la mère : — !

n'est pas encore piquée des vers.


224 '
BEL-AMI

Mais Madeleine s'impatienta :

— Tu sais, mon mère, je te la souhaite. Mais


petit, la
je n'ai pas peur. Ce n'est point à son âge qu'on commet
sa première faute. Il faut s'y prendre plus tôt.
Georges songeait « Si c'était vrai, pourtant, que
:

j'eusse pu épouser Suzanne ?... »


Puis il haussa les épaules « Bah c'est fou !... Est-ce
: !

que le père m'aurait jamais accepté. »


Il se promit toutefois d'observer désormais avec plus
de soin les manières de Mme Walter à son égard, sans
se demander d'ailleurs s'il en pourrait jamais tirer
quelque avantage.
Tout le soir, il fut hanté par des souvenirs de son
amour avec Clotilde, des souvenirs tendres et sensuels
en même temps. Il se rappelait ses di'ôleries, ses gentil-
lesses, leurs escapades. Il se répétait à lui-même « Elle :

est vraiment bien gentille. Oui, j'irai la voir demain. »


Dès qu'il eut déjeuné, le lendemain, il se rendit en
effet rue de Varneuil. La même bonne lui ouvrit la porte,
et familière â la façon des domestiques de petits bour-
geois, elle demanda —
Ça va bien, monsieur ?
:

Il répondit : —
Mais oui, mon enfant.
Et il entra dans le salon, où une main maladi'oite
faisait des gammes sur le piano. C'était Laurine. Il crut
qu'elle allait lui sauter au cou. Elle se leva gravement,
salua avec cérémonie, ainsi qu'aurait fait une gi'ande
personne, et se retira d'une façon digne.
Elle avait une telle allure de femme outragée, qu'il
demeura sui-pris. Sa mère entra. Il lui prit et lui baisa
les mains.
— Combien j'ai pensé à vous, dit-il.
— Et moi, dit-elle.
Ils sassirent. Ils se souriaient, les yeux dans les yeux,
avec une envie de s'embrasser sur les lèvres.
— Ma chère petite Clo, je vous aime.
— Et moi aussi.
I— Alors... alors... tu ne m'en as pas trop voulu ?
— Oui et non... Ça m'a fait de la peine, et puis j'ai
compris ta raison, et je me suis dit « Bah il me re^- : !

viendra un jour ou l'autre. »


BEL-AMI 225

— Je n'osais pas revenir ; je me demandais comment


je serais reçu. Je n'osais pas, j'en avais rudement mais
ftnvie. A
propos, dis-moi donc ce qu'a Laurine. Elle m'a
à peine dit bonjour et elle est partie d'un air furieux.
— Je ne sais pas. Mais on ne peut plus lui parler de
toi depuis ton mariage. Je crois vraiment qu'elle est ja-
louse.
— Allons donc !

— Mais oui, mon clier. Elle ne t'appelle plus Bel- Ami,


elle te nomme M. Forestier.
Du Roy rougit, puis, s'approchant de la jeune femme :

— Donne ta bouche.
Elle la donna. — Où pourrons-nous nous revoir ?
dit-il.
— Mais... rue de Constaninople.
— Ah L'appartement n'est donc pas loué
!... ?
— Non... Je l'ai gardé 1

— Tu l'as gardé ?
— Oui, j'ai pensé que tu y reviendrais.
Une bouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine.
Elle l'aimait donc, celle-là, d'un amour vrai, constant,
profond.
Il murmiwa Je t'adore. : —
Puis il demanda : — —
Ton mari va bien ?
— Oui, très bien. Il vient de passer un mois ici ; il est
parti d'avant-liier.
Du Roy ne put s'emi)êclier de rire : — Comme ça
tombe !

Elle répondit naïvement : — Oh ! oui, ça tombe bien.


Mais il n'est pas gênant quand il est ici tout de même.
Tu le sais ?
— Ça, c'est vrai. C'est d'ailleurs un charmant homme.
— Et toi, dit-elle, comment prends-tu ta nouvelle vie ?
— Ni bien ni mal. Ma femme est une camarade, une
associée.
— Rien de plus ?
— Rien de Quant au cœur...
plus...
— Je comprends bien. Elle est gentille, pourtant
— Oui, mais elle ne me trouble p"as.
226 BEL-AKH

Il se rapprocha de Clotilde, et murmura : — Quand


nous reverrons-nous ?
— Mais... demain... tu veux si ?
— Oui. Demain, deux heures ?
— Deux heures.
Ils se leva pour partir, puis balbutia, un peu gêné
il :

— Tu sais, j'entends i*eprendre, seul, l'appartement de


la rue de Constantinop'le. Je le veux. Il ne manquerait
plus qu'il fût payé par toi.
Ce fut elle qui baisa ses mains avec un mouvoment
d'adoration, en murmurant —
Tu feras comme tu
:

voudras. Il me suffit de l'avoir gardé pour nous re-


voir.
Et Du Roy s'en alla, l'âme pleine de satisfaction.
Comme passait devant la vitrine d'un photographe,
il

le portrait d'une grande femme aux larges yeux lui rap-


pela Mme Walter « C'est égal, se dit-il, elle ne doit pas
:

être mal encore. Comment se fait-il que je ne l'aie ja-


mais remarquée. J'ai envie de voir qu'elle tête elle me
fera jeudi. »
Il se frottait les mains, tout en marchant avec une joie
intime, la joie du succès sous toutes ses foi^mes, la joie
égoïste de l'homme adroit qui réussit, la joie subtile,
faite de vanité flattée et de sensualité contente, que
donne la tendresse des femmes.
Le jeudi venu, il dit à Madeleine Tu ne viens pas
: —
à cet assaut chez Rival ?
— Oh non. Cela ne m'amuse guère, moi j'irai à la
!
;

Chambre des députés.


Et il alla chercher Mme Walter, en laudau découvert,
car il faisait un admirable temps.
Il eut une surprise en la voyant, tant il la trouva belle
et jeune. Elle était en toilette claire dont le corsage un
peu fendu laissait deviner sous une dentelle blonde, le
soulèvement gras des seins. Jamais elle ne lui avait
paru si fraîche. Il la jugea vraiment désirable. Elle
avait son air calme et comme il faut, une certaine
allure de maman tranquille qui la faisait passer pres-
que inaperçue aux yeux galants des hommes. Elle ne
parlait guère d'ailleurs que pour dire des choses con-
BEL-AMI 22T

nues, convenues et modérées, ses idées étant sages,


méthodiques, bien ordonnées, à l'abri de tous les excès.
Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau
frais verni ;et sa sœur aînée paraissait être l'institu-
trice chargée de tenir compagnie à ce joli bibelot de
fillette.
Devant la porte de Rival, une file de voitures était
rangée. Du Roy offrit son bras à Mme Walter, et ils
entrèrent.
L'assaut était donné au profit des orphelins du
sixième arrondissement de Paris, sous le patronage de
toutes les femmes des sénateurs et députés qui avaient
des relations avec la Vie Française.
Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en
refusant le titre de dame patronnesse, parce qu'elle n'ai-
dait de son nom que les œuvres entreprises par le clergé,
non pas qu'elle fût très dévote, mais son mariage avec
un israélite la forçait, croyait-elle, à une certaine tenue
religieuse; et la fête organisée par le journaliste prenait
une sorte de signification républicaine qui pouvait sem-
bler anticléricale.
On avait lu dans les journaux de toutes les nuances,
depuis trois semaines :

« Notre éminent confrère Jacques Rival vient d'avoir


l'idée aussi ingénieuse que généreuse d'organiser, au
profit des orpiielins du sixième arrondissement de
Paris, un grand assaut dans sa jolie salle d'armes at-
tenant à son appaiiement de garçon.
« Les invitations sont faites par Mmes Laloigne, Re-
montel, Rissolin, femmes des sénateurs de ce nom, et
par Mmes Laroche-Mathieu, Percerol, Firmin, femmes
des députés bien connus. Une simple quête aura lieu
pendant l'entr'acte de l'assaut, et le montant sera versé
immédiatement entre les mains du maire du sixième
arrondissement ou de son représentant. »
C'était une réclame monstre que le journaliste adron
avait imaginée à son profit.
Jacques Rival recevait les arrivants à l'entrée de son
logis où un buffet avait été installé, les frais devant être
prélevés sur la recette.
228 BEL-AMI

Puis il indiquait, d'un geste aimable, le petit escalier


par où on descendait dans la cave, où il avait installé
la salle d'armes et le tir et il disait Au-dessous,
; : —
mesdames, au-dessous. L'assaut a lieu en des apparte-
ments souterrains.
II se précipita au-devant de la femme de son direc-
teur puis, serrant la main de Du Roy
; Bonjour, : —
Bel-Ami.
L'autre fut surpris —
Oui vous a dit que...
:

Rival lui coupa la parole Mme Walter, ici pré- : —


sente, qui trouve ce surnom trè5 gontiî.
Mme Walter rougit —
Oui, j'avoue que si je vous
:

connaissais davantage, je ferais comme la petite Lau-


rine, je vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vous va très
bien.
Du Roy riait : — Mais, je vous en prie, madame,
faites-le.
Elle avait baissé les yeux : — Non. Nous ne sommes
pas assez liés.
Il murmura : —
Voulez-vous me laisser espérer que
nous deviendrons davantage ?
le
— Eh bien, nous verrons alors, dit-elle.
Il s'effaça à l'entrée de la descente étroite qu'éclairait
un bec de gaz et la brusque transition de la lumière du
;

jour à cette clarté jaune avait quelque chose de lu-


gubre. Une odeur de souterrain montait par cette échelle
tournante, une senteur d'humidité chauffée, de murs
moisis essuyés pour la circonstance, et aussi des souf-
fles de benjoin qui rappelaient les offices sacrés, et des
émanations féminines de Lubin, de verveine, d'iris, de
violette.
On entendait dans ce trou un grand bruit de voix, un
frémissement de foule agitée.
Toute la cave était illuminée avec des guirlandes de
gaz et des lanternes vénitiennes cachées en des feuil-
lages qui voilaient les murs de pierre salpêtres. On
ne voyait rien que des branchages. Le plafond était
garni de fougères, le sol couvert de feuilles et de fleurs.
On trouvait cela charmant, d'une imagination déli-
cieuse. Dans le petit caveau du fond s'élevait une
BEL-AMI 229

estrade pour les tireurs, entre deux rangs de chaises


pour les juges.
Et dans toute la cave, les banquettes, alignées par
dix, autant à droite qu'à gauche, pouvaient porter
près de deux cents personnes. On en avait invité quatre
cents.
Devant l'estrade, des jeunes gens en costume d'assaut,
minces, avec des membres longs, la taille cambrée, la
moustache en croc, posaient déjà devant les spectateurs.
On se les nommait, on désignait les maîtres et les ama-
teurs, toutes les notabilités de Tescrime. Autour d'eux
causjsient des messieurs en redingote, jeunes et vieux,
qui avaient un air de famille avec les tireurs en tenue
de combat. Ils cherchaient aussi à être vus, reconnus
et nommés, c'étaient des princes de l'épée en civil, les
experts en coups de bouton.
Presque toutes les banquettes étaient couvertes de
femmes, qui faisaient un grand froissement d'étoffes
remuées et un grand mmmure de voix. Elles s'éven-
taient comme au théâtre, car il faisait déjà une chaleur
d'étuve dans cette gi'otte feuillue. Un farceur criait de
temps en temps : —
Orgeat limonade bière
! ! !

Mme Walter et ses filles gagnèrent leurs places réser-


vées au premier rang. Du Roy les ayant installées allait
partir, il murmura:
— Je suis obligé de vous quitter, les hommes ne peu-
vent accaparer les banquettes.
Mais Mme Walter x'épondit en hésitant :

— J'ai bien envie de vous garder tout de même. Vous


me nommerez les tireurs. Tenez, si vous restiez debout
au coin de ce banc, vous ne gêneriez personne.
Elle le regardait de ses grands yeux doux. Elle
insista :

— Voyons, restez avec nous... monsieur... monsieur


Bel-Ami. Nous avons besoin de vous. ,

Il répondit :

— J'obéirai...avec plaisir, madame.


On entendait répéter de tous les côtés : — C'est très
drôle, cette cave, c'est très gentil.
Georges la connaissait bien, cette salle voûtée I II ss
230 BEL-AMI

rappelait le matin qu'il y avait passé, la veille de son


duel, tout seul, en face d'un petit carton blanc qui le
regardait du fond du second caveau comme un œil
énorme et redoutable.
La voix de Jacques Rival résonna, venue de l'es-
calier :

— On va commencer, mesdames.
Et six messieurs, très serrés en leurs vêtements, pour
faire saillir davantage le thorax, montèrent sur l'es-
trade et s'assirent sur les chaises destinées au jury.
Leurs noms coururent Le général de Raynaldi, pré-
:

sident, un petit homme


à grandes moustaches le;

peintre Joséphin Roudet, un grand homme chauve à


longue barbe Matthéo de Ujar, Simon Ramoncel,
;

Pierre de Carvin, trois jeunes tiommes élégants, et


Gaspard Merleron, un maître.
Deux pancartes furent accrochées aux deux côftés du
caveau. Celle de droite portait M. Crèvecœur, et celle
:

de gauche M. Plumeau.
:

C'étaient deux maîtres, deux bons maîtres de second


ordre. Ils apparurent, secs tous deux, avec un air mili-
taire, des gestes un peu raides. Ayant fait le salut
d'armes avec des mouvements d'automates, ils commen-
cèrent à s'attaquer, pareils, dans leur costume de toile
et de peau blanche, à deux pierrots-soldats qui se se-
raient battus pour rire.
De temps en temps, on entendait ce mot « Touché »
: !

Et les six messieuis du jury inclinaient la tête en avant


cFun air connaisseur. Le public ne voyait rien que deux
marionnettes vivantes qui s'agitaient en tendant le bras ;

il ne comprenait rien, mais ii était content. Ces deux

bonshommes lui semblaient cependant peu gracieux et


vaguement ridicules. On songeait aux lutteurs de bois
qu'on vend, au jour de l'an sur les boulevards.
Les deux premiers tireurs furent remplacés par
MM. Planton et Carapin, un maître civil et un maître
militaire. M. Planton était tout petit et M. Carapin très
gros. Oneût dit que le premier coup de fleuret dégon-
flerait ce ballon comme un éléphant de baudruche. On
riait. M. Planton sautait comme un singe. M. Carapin
nEL-AMI • 231

ne remuait que son bras, le reste du corps se trouvant


immobilisé par rembonpoint, et il se fendait toutes les
cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel effort
en avant qu'il semblait prendre la résolution la plus
énergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal à
se relever.
Les connaisseurs déclarèrent son jeu très fenne et
très serré. Et le public, confiant, l'apprécia.
Puis vinrent MM. Porion et Lapalme, un maître et un
amateur qui se livrèrent à une gymnastique effrénée,
courant l'un sur l'autre avec furie, forçant les juges à
fuir en emportant leurs chaises, traversant et retraver-
sant l'estrade d'un bout à l'autre, l'un avançant et
l'autre reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils
avaient de petits sauts en arrière qui faisaient rire les
dames, et de grands élans en avant qui émotionnaient
un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut
caractérisé par un titi inconnu qui cria « Vous éreintez
:

pas, c'est à l'heure » L'assistance, froissée par ce


!

manque de goût, fit « Chut » Le jugement des experts


: !

circula. Les tireurs avaient montré beaucoup de vi-


gueur et manqué parfois d'à-propos.
La première partie fut clôturée par une fort belle
passe d'armes entre Jacques Rival et le fameux pro-
fesseur belge Lebègue. Rival fut fort goûté des femmes.
Il était vraiment beau garçon, bien fait, souple, agile,
et plus gracieux que tous ceux qui l'avaient précédé. Il
apportait dans sa façon de se tenir en garde et de se
fendre une certaine élégance mondaine qui plaisait et
faisait contraste avec la manière énergique, mais com-
mune de son adversaire. —
On sent l'homme bien élevé,
disait-on.
Il eut la belle. On l'applaudit.
Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier, à
l'étage au-dessus, inquiétait les spectateurs. C'était un
grand piétinement accompagné de rires bruyants. Les
deux cents invités qui n'avaient pu descendre dans la
cave s'amusaient, sans doute, à leur façon. Dans le petit
escalier tournant une cinquantaine d'hommes étaient
tassés. La chaleur devenait terrible en bas. On criait :
232 BEL-AMI

— De l'air ! —
A boire —
Le même farceur glapissait
1

sur un ton aigu qui dominait le murmure des conver-


sations : —
Orgeat limonade bière
1 I !

Rival apparut très rouge, ayant gardé son costume


d'assaut. —
Je vais faire apporter des rafraîchisse-
ments, dit-il. —
Et il courut vers l'escalier. Mais toute
communication était coupée avec le rez-de-chaussée. Il
eût été aussi facile de percer le plafond que de traverser
la muraille humaine entassée sur les marches.
Rival criait : —
Faites passer des glaces pour les dames !

Cinquante voix répétaient Des glaces : —


Un nla- ! —
teau apparut enfin. Mais il ne portait que des verres
vides, les rafraîchissements ayant été cueillis en route.
Une forte voix hurla : —
On étouffe là dedans, finis-
sons vite et allons-nous-en.
Une autre voix lança La quête : — Et tout le pu- ! —
blic, haletant, mais gai tout de même, répéta La : —
quête... la quête-., la quête...
Alors six dames se mirent à circuler entre les ban-
quettes et on entendit un petit bruit d'argent tombant
dans les bourses.
Du Roy nommait les hommes célèbres à Mme Waîter.
Cétaient des mondains, des journalistes, ceux des
grands journaux, des vieux journaux, qui regardaient
de haut la Vie Française, avec une certaine réserve née
de leur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de ces
feuilles politico-financières, filles d'une combinaison
louche, et écrasées par la chute d'un ministère. On aper-
cevait aussi là des peintres et des sculpteurs, qui sont,
en général, hommes de sport, un poète académicien
qu'on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles
étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syl-
labe Rast( ce qui signifiait Rastaquouère), pour imiter,
disait-il, les Anglais qui mettent Esq. sur leurs cartes.
Quelqu'un lui cria —
Bonjour, cher ami.
: C'était —
le comte de Vaudrec. S'étant excusé auprès des dames,
Du Roy alla lui serrer la main.
Il déclara, en revenant : —
Il est charmant, Vaudrec,
Comme on sent la race, chez lui,
Mme Walter ne répondit rien. Elle était un peu fati-
BEL-AMI 233

guée, et sa poitrine se soulevait avec effort à chaque


souffle de ses poumons, ce qui attirait l'œil de Du Roy.
Et de temps en temps, il rencontrait le regard de « la
Patronne », un regard trouble, hésitant, qui se posait
sur lui et fuyait tout de suite. Et il se disait : — Tiens...
tiens... tiens... Est-ce que je l'aurais levée aussi, celle là ?
Les quêteuses passèrent. Leurs bourses étaient pleines
d argent et d'or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée
sur l'estrade annonçant « Grrrrande surprise. »
: Les
membres du jury remontèrent à leurs places. On at-
tendit.
Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en cos-
tume de salle, vêtues d'un maillot sombre, d'un très
court jupon tombant à la moitié des cuisses, et d'un
plastron si gonflé sur la poitrine qu'il les forçait à
porter haut la tête. Elles étaient jolies et jeunes. Elles
souriaient en saluant l'assistance. On les acclama long-
temps.
Et elles se mirent en garde au milieu d'une rumeur
galante et de plaisanteries chuchotées.
Un sourire aimable s'était fixé sur les lèvres des juges,
qui approuvaient les coups par un petit bravo.
Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoi-
gnait aux deux combattantes qui allumaient des désirs
chez les hommes et réveillaient chez les femmes le goût
naturel du public parisien pour les gentillesses un peu
polissonnes, pour les élégances du genre canaille, pour
le faux-joli et le faux gracieux, les chanteuses de café-
concert et les couplets d'opérette.
Chaque fois quune des tireuses se fendait, un frisson
de joie courait dans le public. Celle qui tournait le dos
h la salle, un dos bien replet, faisait s'ouvrir les bouches
et s'arrondir les yeux ;et ce n'était pas le jeu de son
poignet qu'on regardait le plus.
On les applaudit avec frénésie.
Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le re-
garda, car toute l'attention fut captivée par ce qui se
passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait
écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur
le parquet comme si on déménageait l'appartement.
234 BEL-AMI

Puis tout à coup, le son dun piano traversa le plafond ;

et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds


sautant en cadence. Les gens d'en haut s'offraient un
bal, pour se dédommager de ne rien voir.
Un grand rire s'éleva d'abord dans le public de la
salle d'armes, puis le désir de danser s'éveillant chez les
femmes, elles cessèrent de s'occuper de ce qui se passait
sur l'estrade et se mirent à parler tout haut.
On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les
retardataires. Ils ne devaient pas s'embêter ceux-là. On
aurait bien voulu être au-dessus.
Mais deux nouveaux combattants s'étaient salués, et
ils tombèrent en garde avec tant d'autorité que tous les
regards suivaient leurs mouvements.
Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élas-
tique, avec une vigueur mesurée, avec une telle sûreté
de force, une telle sobriété de gestes, une telle correc-
tion d'allure, une telle mesure dans le jeu que la foule
ignorante fut surprise et charmée.
Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs
mouvements rapides, si calculés qu'ils semblaient lents,
attiraient et captivaient l'œil par la seule puissance de
la perfection. Le public sentit qu'il voyait là une chose
belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier
lui montraient ce qu'on pouvait voir de mieux, tout ce
qu'il était possible à deux maîtres de déployer d'habileté,
de ruse, de science raisonnce et d'adresse physique.
Personne ne parlait plus, tant on les regardait, Puis,
quand ils se furent serré la main, après le dernier coup
de bouton, des cris éclatèrent, des hurras. On trépi-
gnait, on hurlait. Tout le monde connaissait leurs
noms c'était Sergent et Ravignac.
:

Les esprits exaltés devenaient querelleurs. Les hom-


mes regardaient leurs voisins avec des envies de dis-
pute. On se serait pi'ovoqué pour un sourire. Ceux qui
n'avaient jamais tenu un fleuret en leur main esquis-
saient avec leur canne des attaques et des parades.
Mais peu à peu la foule renontait par le ï)etit esca-
lier. On allait boire, enfin. Ce fut une indignation quand
on constata que les gens du bal avaient dévalisé le buf-
BEL-AMI 2S5

fet,puis s'en étaient aUés en déclarant qu'il était mal-


honnête de déranger deux cents personnes poui- ne leur
rien montrer.
Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de Cham-

pagne, de sirop ou de bière, pas un bonbon, pas un fruit,


rien, rien de rien. Ils avaient saccagé, ravagé, nettoyé
tout.
On se faisait raconter les détails par les servants qui
prenaient des visages tristes en cachant leur envie de
rira » Les dames étaient plus enragées que les hommes,
affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s'en rendre
malades. » On aurait cru entendre le récit des sur-
vivants après le pillage et le sac d'une ville pendant
l'Invasion.
Il donc s'en aller. Des messieurs regrettaient
fallut
les vingt francs donnés à la quête ils s'indignaient que
;

ceux d'en haut eussent ripaillé sans rien payer.


Les dames patronnesses avaient recueilli plus de
trois mille francs. Il resta, tous frais payés, deux cent
vingt francs pour les orphelins du sixième arrondisse-
ment.
Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son
landau. En reconduisant la Patronne, comme il se
trouvait assis en face d'elle, il rencontra encore une
fois son œil caressant et fuyant, qui semblait troublé.
Il pensait « Bigie, je crois qu'elle mord »
: et il souriait
;

en reconnaissant qu'il avait vraiment de la chance


auprès des tommes, car Mme de Marelle, depuis le re-
commencement de leur tendresse, paraissait l'aimer
avec frénésie.
Il rentra chez lui d'un pied joyeux.
Madeleine l'attendait dans le salon.
— des nouvelles, dit-elle. L'affaire du Maroc se
J'ai
complique. La France pourrait bien y envoyer une ex-
pédition d'ici quelques mois. Dans tous les cas on va se
servir de ça pour renverser le ministère, et Laroche pro-
fitera de l'occasion pour attraper les affaires étrangères.
Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n'en rien
croire. On ne serait pas assez fou pour recommencer
la bêtise de Tunis.
238 BEL-AMI

Mais elle haussait les épaules avec impatience. Je —


te disque si Je te dis que si Tu ne comprends donc
! !

pas que c'est une grosse question d'argent pour eux.


Aujourd'hui, mon cher, dans les combinaisons poli-
tiques, ne faut pas dire
il « Cherchez la femme », :

mais :Cherchez l'affaire. »


«
Il murmura « Bah » avec un air de mépris, pour
: 1

l'exciter.
Elle s'Irritait : —
Tiens, tu es aussi naïf que Forestier.
Elle voulait le blesser et s'attendait à une colère.
Mais il sourit et répondit Que ce cocu de Forestier.: —
Elle demeura saisie, et murmura Oh Georges : — ! !

Il avait l'air insolent et railleur, et il reprit Eh : —


bien, quoi ? Me l'as-tu pas avoué, l'autre soir, que Fo-
restier était cocu ?
Et il ajouta Pauvre diable
: — sur un ton de pitié ! —
profonde.
Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre ;

puis après une minute de silence, elle reprit: — Nous


aurons du monde mardi Mme Laroche-Mathieu vien- :

dra dîner avec la vicomtesse de Percemur. Veux-tu


inviter Rival et Norbert de Varenne ? J'irai demain
chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi au-
rons-nous Mme Rissolin.
Depuis quelque temps, elle se faisait des relations,
usant de l'mfluence politique de son mari, pour attirer
chez elle, de gré ou de force, les femmes des sénateurs
et des députés qui avaient besoin de l'appui de la Vie
Française.
Du Roy répondit : —
Très bien. Je me charge de
Rival et de Norbert.
Il était content et il se frottait les mains, car il avait
trouvé une bonne scie pour embêter sa femme et satis-
faire l'obscure rancune, la confuse et mordante jalousie
née en lui depuis leur promenade au Bois. Il ne parle-
rait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il sen-
tait lâien que cela finirait par rendre Madeleine enragée.
Et dix fois pendant la soirée il trouva moyen de pro-
noncer avec une bonhomie ironique, le nom de ce
« cocu de Forestier ».
BEL-AMI 237

Iln'en voulait plus au mort il le vengeait.


;

Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait,


en face de lui, souriante et indifférente.
Le lendemain, comme elle devait aller adresser son
invitation à Mme Walter, il voulut la devancer, pour
trouver seule la Patronne et voir si vraiment elle en
tenait pour lui. Cela l'amusait et le flattait. Et puis...
pourquoi pas... si c'était possible.
Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures,
On le fitentrer dans le salon. Il attendit.
Mme Walter parut, la main tendue avec un empresse-
ment heureux.
— Quel bon vent vous amène?
— Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une
force m'a poussé chez vous, je ne sais pourquoi, je n'ai
rien à vous dire. Je suis venu, me voilà me pardonnez-!

vous cette visite matinale et la franchise de l'explicar


tion?
Il disait cela d'un ton galant et badin, avec un sou-
rire sur les lèvres et un accent sérieux dans la voix.
Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant :

Mais... vraiment... je ne comprends pas... vous me sur-
prenez...
Il ajouta : —
C'est une déclaration sur un air gai,
pour ne pas vous effrayer.
Ils s'étaient assis l'un près de l'autre. Elle prit la
chose de façon plaisante.
— une déclaration... sérieuse ?
Alors, c'est
— Mais ouiVoici longtemps que je voulais vous la
!

faire, très longtemps, même. Et puis, je n'osais pas. On


vous dit si sévère, si rigide...
Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit :
— Pourquoi avez-vous choisi aujourd'hui?
— Je ne sais pas. —
Puis il baissa le. voix : Ou —
plutôt, c'est parce que je ne pense qu'à vous, depuis
hier.
Elle balbutia, pâlie tout à coup : —
Voyons, assez
d'enfantillages, et parlons d'autre chose.
Mais il était tombé à ses genoux si brusquement
qu'elle eut peur. Elle voulut se lever ; il la tenait assise
^38 BEL-AMI

de force de ses deux bras enlacés à la taille et il r^i'é-


tait d'une voix passionnée —
Oui, c'est vrai que je
:

vous aime, follement, depuis longtemps. Ne m.e répondez


pas. Que voulez vous, je suis fou Je vous aime... Oh ! !

si vous saviez, comme


vous aime Elle souffoquait,
je !

Jialetait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un


mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l'ayant
saisi aux cheveux pour empêcher l'approche de cette
bouche qu'elle sentait venir vers la sienne. Et elle tour-
nait la tête de droite à gauche et de gauche à droite,
d'un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne
plus le voir.
la touchait à travers sa robe, la maniait, la pal-
Il
pait et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte.
;

Il releva brus^^uement et voulut l'étreindre, mais,


se
libre une seconde,
elle s'était échappée en se rejetant
en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fau-
teuil.
Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber
sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant
des sanglots convulsifs.
Puis il se redressa, cria Adieu, adieu : — et il ! —
s'enfuit.
Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et
gagna la me
en se disant : —
que ça y Cristi, je crois
est. — Et
passa au télégraphe pour envoyer un petit
il

bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain.


En rentrant chez lui, à l'heure ordinaire, il dit à sa
femme —
Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton
:

dîner ?
Elle répondit : —
Oui il n'y a que Mme Walter qui
;

n'est pas sûre d'être libre. Elle hésite elle m'a parlé ;

de je ne sais quoi, d'engagement, de conscience. Enfin


elle m'a eu l'air très drôle. N'importe, j'espère qu'elle
viendra tout de même.
Il haussa les épaules —
Eh, parbleu oui, elle viendra.
:

Il n'en était pas certain, cependant, et il demeura

inquiet jusqu'au jour du dîner.


Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la
Patronne « Je me suis rendue libre à grand'poine et je
:
BEL-AMI 239

serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m'ac-


compagner. »
Du Roy pensa « J'ai rudement bien fait de n'y pas
:

retourner. La voilà caJmée. Attention. »


Il attendit cependant son entrée avec un peu d'inquié-
tude. Elle parut, très calme, un peu froide, un peu
hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis.

Mmes Laroches-Mathieu et Rissolin accompagnaient


leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand
monde. Mme de Marelle était ravissante dans une toi-
lette d'une fantaisie singulière, jaune et noire, un cos-
tume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poi-
trine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite
tête d'oiseau.
Du Roy avait pris à sa droite Mme
Walter, et il ne
lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses,
avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait
Clotilde. « Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche »,
pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu'il
ne trouvait pas mal non plus, bien qu'il eût gardé
contre elle une colère rentrée, tenace et méchante.
Mais la Patronne l'excitait par la difficulté de la
conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des
hommes.
Elle voulut rentrer de bonne heure. — Je vous accom-
pagnerai, dit-il.
Elle refusa. Il insistait : —
Pourquoi ne voulez-vous
pas ? Vous allez me blesser vivement. Ne me laissez
pas croire que vous ne m'avez point pardonné. Vous
voyez comme je suis calme.
Elle répondit : —
Vous ne pouvez pas abandonner
ainsi vos invités.
II sourit : —
Bah je serai vingt minutes absent. On
!

ne s'en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous


me froisserez jusqu'au cœur.
Elle murmura : — Eh bien, j'accepte.
Mais dès dans la voiture, il lui saisit la
qu'ils furent
main, et la baisant avec passion Je vous aime, je
: —
vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous tou-
11
240 BEL-AMI

cherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous


aime.
Elle balbutiait : —
Oh... après ce que vous m'avez
promis... C'est mal... c'est mal.
Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d'une
voix contenue : —
Tenez, vous voyez comme je me maî-
trise. Et pourtant... Mais laissez-moi vous dire seule-
ment ceci... Je vous aime... et vous le répéter tous les
jours... oui, laissez-moi aller chez vous m'agenouiller
cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots,
en regaixlant votre visage adoré.
Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en
haletant : — Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Son-
gez à ce qu'on dirait, à mes domestiques, à mes filles.
Non, non, c'est impossible...
Il reprit : —
Je ne peux plus vivre sans vous voir.
Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous
voie, ne fût-ce qu'une minute tous les jours, que je
touche votre main, que je respire l'air soulevé par votre
robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos
beaux grands yeux qui m'affolent.
Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d'a-
mour et elle bégayait —
Non... non... c'est impossible.
:

Taisez-vous !

Il lui parlait tout bas, dans l'oreille, comprenant qu'il


fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme
simple, qu'il fallait la décider à lui donner des rendez-
vous où elle voudrait d'abord, où il voudrait ensuite
;
:

— Ecoutez... Il le faut... je vous verrai... je vous


attendrai devant votre porte... comme un pauvre... Si
vous ne descendez pas, je monterai chez vous... mais ^e
vous verrai... je vous verrai... demain.
Elle répétait : —
Non, non, ne venez pas. Je ne vou*
recevrai point. Songez à mes filles.
— Alors dites-moi où je vous rencontrerai... dans la
rue... n'importe où... à l'heure que vous voudrez... pour-
vu que je vous voie... Je vous saluerai... Je vous dirai ;

« Je vous aime », et je m'en irai.


Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la
;ivte de son hôtel, elle murmura très vite Eh bien, : —
BEL-AMI 241

j'entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie.


Puis, étant descendue, elle cria à son cocher :
— Reconduisez M. Du Roy chez lui.

Comme il rentrait, sa femme lui demanda : — Où


étais-tu donc passé ?
II répondit, à voix basse : —
J'ai été jusqu'au télé-
graphe pour une dépêche pressée.
Mme de Marelle s'approchait Voua me recondui- : —
sez,Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin
qu'à cette condition ?
Puis se tournant vers Madeleine : Tu n'es pas ja- —
louse ?
Mme Du Roy répondit lentement :

— Non, pas trop.


Les convives s'en allaient. Mme Laroche-Mathieu
avait d'une petite bonne de pïovince. C'était la
l'air
fille d'un notaire, épousée par Laroche qui n'était alors
que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et préten-
tieuse, donnait d'une ancienne sage-femme dont
l'idée
l'éducation se serait faite dans les cabinets de lecture.
La vicomtesse de Percemur les regardait de haut. Sa
« patte blanche » touchait avec répugnance ces mains
communes,
Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en
franchissant la porte de l'escalier C'était parfait, : —
ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier
salon politique de Paris.
Dès qu'elle fut seule avec Georges, elle le serra dans
ses bras : —
Oh mon chéri Bel-Ami, je t'aime tous les
!

jours davantage.
Le fiacre qui les portait roulait comme un navire.
— Ça ne vaut point notre chambre, dit-elle.
Il répondit : Oh non. — ! —
Mais jl pensait à Mme
Walter. -
'
-
IV

La place de la Trinité était pTesque déserte, sous un


éclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasait
Paris, comme si l'air de là-haut, alourdi, brûlé, était re-
tombé sur la ville, de l'air épais et cuisant qui faisait
mal dans la poitrine.
Les chutes d'eau, devant l'église, tombaient molle-
ment. Elles semblaient fatiguées de couler, lasses et
molles aussi, et le liquide du bassin où flottaient des
f.euilles et des bouts de papier avait l'air un peu ver-
dâtre, épais et glauque.
Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre
se baignait dans cette onde douteuse. Quelques per-
sonnes, assises sur les bancs du petit jardin rond qui
contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.
Du Roy tira sa montre. Il n'était encore que trois
heures. Il avait trente minutes d'avance.
D riait en pensant à ce rendez-vous. « Les églises lui
sont bonnes à tous les usages, se disait-il. Elles la con-
solent d'avoir épousé un juif, lui donnent une attitude
de protestation dans le monde politique, une allure
comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour
ses rencontres galantes. Ce que c'est que l'habitude de
se servir de la religion comme on se sert d'un en-tout-
cas. S'il fait beau, c'est une canne ; s'il fait du soleil,
c'estune ombrelle ; pleut, c'est un parapluie, et, si
s'il
on ne sort pas, on le laisse dans l'antichambre. Et elles
sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon
BEL-AMI 243

Dieu comme d'une guigne, mais qui ne veulent pas


qu'on en dise du mal et qui le prennent à l'occasion
pour entremetteur. Si on leur proposait d'entrer dans
un hôte] meublé, elles trouveraient ça une infamie, et
il leur semble tout simple de filer l'amour au pied des

autels. »
Il marchait lentement le long du bassin puis il re- ;

garda l'heure de nouveau à l'horloge du clocher, qui


avançait de deux minutes sur sa montre. Elle indiquait
trois heures cinq.
Il jugea qu'il serait encore mieux dedans et il entra. ;

Une fraîcheur de cave le saisit il l'aspira avec bon-


;

heur, puis il fit Je tour de la nef pour bien connaître


l'endroit.
Une autre marche régrulière, interrompue parfois,
puis recommençant, répondait, au fond du vaste mo-
nument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous
la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce
promeneur. Il le chercha. C'était un gros monsieur
chauve, qui allait le nez en l'air, le chapeau derrière
le dos.
De place en place, une vieille femme agenouillée
priait, la figure dans ses mains.
Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisis-
La lumière, nuancée par les vitraux, était
sait l'esprit.
douce aux yeux.
Du Roy trouva qu'il faisait « rudement bon » là de-
dans.
Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa
montre. Il encore que trois heures quinze. Il
n'était
s'assit à l'entrée de l'allée pTincipale, en regrettant
qu'on ne pût pas fumer une cigarette. On entendait tou-
jours, au bout de l'église, près du chœur, la promenade
lente du gros monsieur.
Quelqu'un entra, Georges se retourna brusquement.
Cétait une femme du peuple, en jupe de laine, une
pauvre femme, qui tomba à genoux près de la première
chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard
au ciel, l'âme envolée dans la prière.
Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel
244 BEL-AMI

chagrin, cfuelle douleur, quel désespoir i>ouvaient broyer


C8 cœur infime. Elle crevait de misère c'était visible.
;

Elle avait peut-être encore un mari qui la tuait de


coups ou bien un enfant mourant.
Il murmurait mentalement « Les pauvres êtres. Y en
:

a-t-il qui souffrent pourtant. » Et une colère lui vint


contre l'impitoyable nature. Puis il réfléchit que ces
gueux croyaient au moins qu'on s'occupait d'eux là-
haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les re-
gistres du ciel avec la balance de la dette et de l'avoir.
— Là-haut. — Où donc ?
Et Du Roy, que le silence de l'église poussait aux
vastes rêves, jugeant d'une pensée la création, pro-
nonça, du bout des lèvres : —
Comme c'est bête tout ça.
Un bruit de robe le fit tressaillir. C'était elle.
Il se leva, s'avança vivement. Elle ne lui tendit pas la
main, et murmura, à voix basse : —
Je n'ai que peu
d'instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à genoux,
près de moi, pour qu'on ne nous remarque pas.
Et elle s'avança dans la grande nef, cherchant un
endroit convenable et sûr, en femme qui connaît bien
la maison. Sa figure était cachée par un voile épais, et
elle marchait à pas sourds qu'on entendait à peine.
Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna
et marmotta, de ce ton toujours mystérieux qu'on garde
dans les églises : —
Les bas-côtés vaudront mieux. On
est trop en vue par ici.
Elle salua le Tabernacle du maître-autel d'une grande
inclinaison de tête, renforcée d'une légère révérence, et
elle tourna à droite, revint un peu vers l'entrée, puis,
prenant une résolution, elle s'empara d'un prie-Dieu et
s'agenouilla.
Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès
qu'ils furent immobiles, dans l'attitude de l'oraison :

Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le
dire toujours, vous raconter comment j'ai commencé à
vous aimer, comment j'ai été séduit la première fois
que je vous ai vue... Me permettrez-vous, un jour, de
vider mon cœur, de vous exprimer tout cela?
Elle l'écoutait dans une attitude de méditation pro-
BEL-AMI 245

fonde, comme si elle n'eûl rien entendu. Elle réï>oudit


entre ses doigts : —
Je suis folle de vous laisser me
parler ainsi, folle d'être venue, folle de faire ce que je
fais, de vous laisser croire que cette... cette... cette aven-
ture peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut, et ne
m'en reparlez jamais.
Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots déci-
sifs passionnés, mais ne pouvant joindre le geste aux
paroles, son action se trouvait paralysée.
Il reprit : —
Je n'attends rien... je n'espère rien. Je
vous aime Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai
si souvent, avec tant de force et d'ardeur, que vous
finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer
en vous ma tendresse, vous la verser dans l'âme, mot
par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu'en-
fin elle vous imprègne comme une liqueur tombée
goutte à goutte, qu'elle vous adoucisse, vous amolisse et
vous force, plus tard, à me rcponôre « Moi aussi, je :

vous aime. »
Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge

palpiter ;et elle balbutia, très vite : —


Moi aussi, j©
vous aime.
Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût

tombé sur la tête, et il soupira : —


Oh mon Dieu !... !

Elle reprit, d'une voix haletante : —


Est-ce que je
devrais vous dire cela ? Je me sens coupable et mépri-
sable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peux pas...
je ne peux pas... Je n'aurais pas cru... je n'aurais jamais
pensé... c'est plus fort... plus fort que moi. Ecoutez...
écoutez... je n'aijamais aimé... que vous... je vous le
jure. Et je vous aime depuis un an, en secret, dans le
secret de mon cœur. Ohl j'ai souffert, allez, et lutté, je
ne peux plus, je vous aime...
Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et
tout son corps frémissait, secoué par la violence de son
émotion.
Georges munnura —
Donnez-moi votre main, que je
:

la touche, que je la presse...


Elle ôta lentement sa main de sa figure. 11 vit sa joue
246 BEL-AMI

toute mouillée, et une goutte d'eau prête à tomber en-


core au bord des cils.
Il avait pris cette main, il la serrait Oh comme : — !

je voudrais boire vos larmes.


Elle dit d'une voix basse et brisée, qui ressemblait à
un gémissement : —
N'abusez pas de moi... je me suis
perdue !

Il eut envie de sourire. Comment aurait-il abusé d'elle


en ce lieu ? Il posa sur son cœur la main qu'il tenait,
en demandant —
Le sentez-vous battre ?
: Car il —
était à bout de phrases passionnées.
Mais, depuis quelques instants, le pas régulier du
promeneur se rapprochait. Il avait fait le tour des au-
tels, et redescendait, pour la seconde fois au moins,
il

par la petite nef de droite. Quand Mme Walter l'enten-


dit tout près du pilier qui la cachait, elle arracha ses
doigts de l'étreinte de Georges, et de nouveau, se couvrit
la figure.
Et ils tous deux immobiles, agenouillés
restèrent
comme eussent adressé ensemble au ciel des sup-
s'il

plications ardentes. Le gros monsieur passa près d'eux,


leur jeta un regard indifférent, et s'éloigna vers le bas
de l'église en tenant toujours son chapeau dans son
dos.
Mais Du Roy, qui songeait à obtenir un rendez-vous
ailleurs qu'à la Trinité, murmura : — Où vous verrai-je
demain ?
Elle ne répondit pas. Elle semblait inanimée, changée
en statue de la Prière.
Il reprit : —
Demain, voulez-vous que je vous rfftreuve
au parc Monceau ?
Elle tourna vers lui sa face redécouverte, une face
livide, crispée par une souffrance affreuse, et, d'une
voix sac îadée : — Laissez-moi... mainte-
laissez-moi,
nant... « Jlez-vous-en... seulement cin^
allez-vous-en...
minutes... je souffre trop, près de vous... je veux prier...
je ne peux pas... allez-vous-en... laissez-moi prier...
seule... cinq minutes... je ne peux pas...laissez-moi im-
plorer Dieu qu'il me pardonne... qu'il me sauve... lais-
sez-moi... cinq minutes...
BEL-AMI 247

un visage tellement bouleversé, une figure


Elle avait
si douloureuse, qu'il se leva sans dire un mot, ptiis,
après un peu d'hésitation, il demanda —
Je reviendrai
:

tout à l'heure ?
Elle fit un signe de tête, qui voulait dire « Oui, tout :

à l'heure. » Et il remonta vers le chœur.


Alors, elle tenta de prier. Elle fit un effort d'invoca-
tion surhumaine pour appeler Dieu, et, le corps vibrant,
l'âme éperdue, elle cria « Pitié » vers le ciel.
: !

Elle fermait ses yeux avec rage pour ne plus voir


celui qui venait de s'en aller Elle le chassait de sa
!

pensée, elle se débattait contre lui, mais au lieu de l'ap-


parition céleste attendue dans la détresse de son cœur,
elle apercevait toujours la moustache frisée du jeune
hcmme.
Depuis un an, tous les jours, tous les
elle luttait ainsi
obsession grandissante, contre cette
soirs, contre cette
image, qui hantait ses rêves, qui hantait sa chair et
tioublait ses nuits. Elle se sentait prise comme une
bête dans un filet, liée, jetée entre les bras de ce mâle
qui l'avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa
lèvre et par la couleur de ses yeux.
Et maintenant, dans cette église, tout près de Dieu,
elle se sentait plus faible, plus abandonnée, plus perdue
encore que chez elle. Elle ne pouvait plus prier, elle ne
pouvait penser qu'à lui. Elle souffrait déjà qu'il se fût
éloigné. Elle luttait cependant en désespérée, elle se
défendait, appelait du secours de toute la force de son
àme. Elle eût voulu mourir, plutôt que de tomber ainsi,
elle qui n'avait point failli. Elle murmurait des paroles
éperdues de supplication mais elle écoutait le pas de
;

Georges s'affaiblir dans le lointain des voûtes.


Elle comprit que c'était fini, que la lutte était inutile !
Elle ne voulait pas céder pourtant et elle fut saisie par
;

une de ces crises d'énervement qui jettent les femmes,


palpitantes, hurlantes et tordues sur le sol. Elle trem-
blait de tous ses membres, sentant bien qu'elle allait
tomber, se rouler entre les chaises en poussant des cria
aigus.
Quelqu'un s'apptochait d'une marche rapide. Elle
248 BEL-AMI

tourna la tête. C'était un prêtre. Alors elle se leva, cou-


rut à lui en tendant ses mains jointes, et elle balbutia :

— Oh ! sauvez-moi ! sauvez-moi !

Il s'arrêta, surpris : — Qu'est-ce que vous désirez,


madame ?
— Je veux que vous me sauviez. Ayez pitié de moi. Si
vous ne venez pas à mon aide, je suis perdue.
Il la regardait, se demandant si elle n'était pas folle.
Il reprit : —
Que puis-je faire pour vous ?
C'était un jeune homme, grand, un peu gras, aux
joues pleines et tombantes, teintées de noir par la barbe
rasée avec soin, un beau vicaire de ville, de quartier
(fuient, habitué aux riches pénitentes.
— Recevez ma confession, dit-elle, et conseillez-moi,
soutenez-moi, dites-moi ce qu'il faut faire !

Il répondit : —
Je confesse tous les samedis, de trois
heures à six heures.
Ayant saisi son bras, elle le serrait en répétant :

Non non non tout de suite tout de suite Il le
! ! ! ! !

faut II est là dans cette église Il m'attend.


! ! !

Le prêtre demanda Qui est-ce qui vous attend ?


: —
—Un homme... qui va me perdre... qui va me prendre,
si vous ne me sauvez pas... Je ne peux plus le fuir... Je
suis trop faible... trop faible... si faible... si faible !...
Elle s'abattit à ses genoux, et sanglotant Oh ayez : — !

pitié de moi, mon père Sauvez-moi, au nom de Dieu, 1

sauvez-moi !

Elle le tenait par sa robe noire pour qu'il ne pût s'é-


chapper et lui, inquiet, regardait de tous les côtés, si
;

quelque œil malveillant ou dévot ne voyait point cette


femme tombée à ses pieds.
Comprenant, enfin, qu'il ne lui échapperait pas : —
Relevez-vous, dit-il, j'ai justement sur nioi la clef du
confessionnal. —
Et fouillant dans sa poche, il en tira
un anneau garni de clefs, p"uis il en choisit une, et il se
dirigea, d'un pas rapide, vers les petites cabanes de bois,
sorte de boîtes aux ordures de l'âme où les croyants
vident leurs péchés.
Il entra par la porte du milieu qu'il referma sur lui,
et Mme Walter, s'étant jetée dans l'étroite case d'à côté.
BEL-AMI 24&

balbutia avec ferveur, avec un élan passionné d'espé-


rance :


Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai pécbé.

Du Roy, ayant fait le tour du chœur, descendit la nef


de gauche. Il arrivait au milieu quand il rencontra le
gros monsieur chauve, allant toujours de son pas tran-
quille, et il se demanda ; — Qu'est-ce que ce particulier-
là peut bien faire ici ?
Le promeneur aussi avait ralenti sa marche et regar-
dait Georges avec un désir visible de lui parler. Quand
il fut tout près, il salua, et très poliment Je vous de- : —
mande pardon, monsieur, de vous déranger, mais pour-
riez-vous me dire à quelle époque a été construit ce
monument ?
Du Roy répondit :

— Ma foi, je n'en sais trop rien, je pense qu'il y a


vingt ans, ou vingt-cinq ans. C'est, d'ailleurs, la pre-
mière fois que j'y entre.
— Moi aussi. Je ne l'avais jamais vu.
Alors, journaliste, qu'un intérêt gagnait, reprit
le :

— me semble que vous visitez avec grand soin.


Il le
Vous l'étudiez dans ses détails.
L'autre, avec résignation — Je ne visite pas, mon-
: le
sieur, j'attends ma ',femrae qui m'a donné rendez-vous
ici, et qui est fort en retard.
Puis il se tut, et après quelques secondes : — Il fait
rudement chaud, dehors.
Du Roy le considérait, lui trouvant une bonne tête,
et tout s'imagina qu'il ressemblait à Forestier.
à coup, il


Vous êtes de la province ? dit-il.

Oui. Je suis de Rennes. Et vous, monsieur, c'est
par curiosité que vous êtes entré dans cette église ?

Non. J'attends une femme, moi. Et l'ayant salué, —
le journaliste s'éloigna, le sourire aux lèvres.
En approchant de la grande porte, il revit la pau-
vresse, toujours à genoux et priant toujours. Il pensa :

«Cristi elle a l'invocation tenace. » Il n'était plus ému,


I

il ne la plaignait plus.
^0 BEL-AMI

Il pasea, ef, doucement, se mit à remonter la nef de


droite pour retrouver Mme
Walter.
Il guettait de loin la place où il l'avait laissée, s'éton-
nant de ne pas l'apercevoir. Il crut s'être trompé de
pilier, alla jusqu'au dernier, et revint ensuite. Elle était
donc partie Il demeurait surpris et furieux. Puis il
!

s'imagina qu'elle le cherchait, et il refit le tour de


l'église. Ne l'ayant point trouvée, il retourna s'asseoir
sur la chaise qu'elle avait occupée, espérant qu'elle l'y
rejoindrait. Et il attendit.
Bientôt un léger murmure de voix éveilla son atten-
tion. Il n'avait vu personne dans ce coin de l'église.

D'où venait donc ce chuchotement ? Il se leva pour cher-


cher, et il aperçut, dans la chapelle voisine, les portes
du confessionnal. Un bout de robe sortait de l'une et
traînait sur le pavé. Il s'approcha pour examiner la
femme. Il la reconnut. Elle se confessait !...

Il sentit un
désir violent de la prendre par les épaules
et de l'arracher de cette boîte. Puis il pensa « Bah ! :

c est le tour du curé, ce sera le mien demain. » Et il


s'assit tranquillement en face des guichets de la péni-
tence, attendant son heure, et rica,nant, à présent, de
l'aventure.
Il attendit longtemps. Enfin, Mme
Walter se releva, se
retourna, le vit et vint à lui. Elle avait un visage froid
et sévère :

—Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas m'accom-


pagner, de ne pas me suivre, et de ne plus venir, seul,
chez moi. Vous ne seriez point reçu. Adieu !

Et elle s'en alla, d'une déma^-che digne.


Il la laissa s'éloigner, car il avait pour principe de ne
jamais foi-cer les événements. Puis comme le prêtre, un
peu troublé, sortait à son tour de son réduit, il marcha
droit à lui. et le regardant au fond des yeux, il lui gro-
gna dans 'e nez :

—Si V ne portiez point une jupe, vous, quelle


.5

paire de soufflets sur votre vilain museau.


Puis il pivota sur ses talons et sortit de l'église en
sifflotant.
I

Debout sous le portail, le gros monsieur, le chapeau


BEL-AMI 251

sur la tête et les mains derrière le dos, las d'attendre,


parcourait du regard la vaste place et toutes les rues
qui s'y rejoignent.
Quand Du Roy passa près de lui, ils se saluèrent.
Le journaliste, se trouvant libre, descendit à la Vie
Française. Dès l'entrée, il vit à la mine affairée des
garçons, qu'il se passait des choses anormales, et il
entra brusquement dans le cabinet du directeur.
Le père Walter, debout, nerveux, dictait un article par
phrases hachées, donnait, entre deux alinéas, des mis-
sions à ses reporters qui l'entouraient, faisait des re-
commandations à Boisrenard, et décachetait des lettres.
Quand Du Roy entra, le patron poussa un cri de joie :

— Ah quelle chance, voilà. Bel-Ami


! !

Il s'arrêta net, un peu confus, et s'excusa Je vous : —


demande pardon de vous avoir appelé ainsi, je suis très
troublé par les circonstances. Et puis, j'entends ma
femme et vous nommer « Bel-Ami » du matin
mes filles
au par en prendre moi-même l'habitude.
soir, et je finis
Vous ne m'en voulez pas ?
Georges riait : —
Pas du tout. Ce surnom n'a rien
qui me déplaise.
Le père Walter reprit —
Très bien, alors je vous
:

baptise Bel-Ami, comme tout le monde. Eh bien voilà, !

nous avons de gros événements. Le ministère est tombé


sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos
vacances sont encore remises, remises aux calendes
giecques, et nous voici au vingt-huit juillet. L'Espagne
se fâche pour le Maroc, c'est ce qui a jeté bas Durand
de l'Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin
jusqu'au cou. Marrot est chargé de former un nouveau
cabinet. Il prend le général Boutin d'Acre à la guerre et
notre ami Laroche-Mathieu aux affaires étrangères. Il
garde lui-même le portefeuille de l'intérieur, avec la p"ré-
sidence ou Conseil. Nous
allons devenir une feuille offi-
ciouse. Je fais l'article de tête, une simple déclaration de
principes, en traçant leur voie aux ministres.
Le bonhomme sourit et r^rit —
La voie qu'ils comp-
:

tent suivre, bien entendu. Mais il me faudrait quelqpie


chose d'intéressant sur la question du Maroc, une ac-
252 BEL-AMI

tualité, une chronique à effet, à sensation, Je ne sais


quoi Tiouvez-moi ça, vous.
?
Du Roy réfléchit une seconde, puis répondit J'ai : —
votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation
politique de toute notre colonie africaine, avec la Tuni-
sie à gauche, l'Algérie au milieu, et le Maroc à droite,
l'histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et
le récit d'une excursion sur la frontière marocaine jus-
qu'à la gi^ande oasis de Figuig où aucun Européen n'a
pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Ça vous
va-t-il ?
Le père Walter s'écria : — Adnairable ! Et quel titre ?
— De Tunis à Tanger !

— Superbe.
Et Du Roy s'en alla fouillerdans la collection de la
Vie Française pour retrouver son premier article :

« Les Mémoires d'un chasseur d'Afrique », qui, débap-


tisé, retapé et modifié, ferait admirablement l'affaire,
d'un bout à l'autre, puisqu'il y était question de politi-
que coloniale, de la population algérienne et d'une ex-
cursion dans la province d'Oran.
En trois quarts d'heure, la chose fut refaite, rafisto-
lée, mise au point, avec une saveur d'actualité, et des
louanges pour le nouveau cabinet.
Le directeur, ayant lu l'article, déclara C'est par- : —
fait... parfait... parfait. Vous êtes un homme précieux.
Tous mes compliments.
Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, mal-
gré l'échec de la Trinité, car il sentait bien la partie
gagnée.
Sa femme, fiévreuse, l'attendait. Elle s'écria en le
voyant : — Tu
sais que Laroche est ministre des af-
faires étrangères.
—Oui, je viens même de faire un article sur l'Algérie
à ce sujet.
— Quoi donc?
— Tu connais, le le premier que nous ayons écrit en-
semble Les Mémoires d'un chasseur d'Afrique », revu
: «
et corrigé pour la circonstance.
Elle sourit. — Ah I oui, mais ça va très bien.
BEL-AMI 253

Puis après avoir songé quelques instants : — J'y


pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as...
laissée en route. Nous pouvons nous y mettre à pré-
sent. Ça nous donnera une jolie série bien en situation.
Il répondit en s'asseyant devant son potage Par-
: —
faitement. Rien ne s'y oppose plus, maintenant que ce
cocu de Forestier est trépassé.
Elle répliqua vivement d'un ton sec, blessé :

— Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie


d'y mettre un terme. Voilà trop longtemps qu'elle dure.
Il allait riposter avec ironie on lui apporta une dé-
;

pêche contenant cette seule phrase, sans signature :


«J'avais perdu la tête. Pardonnez-moi et venez demain,
quatre heures, au parc Monceau. »
Il comprit, et, le cœur tout à coup plein de joie, il dit
à sa femme, en glissant le papier bleu dans sa poche :
— Je ne le ferai plus, ma chérie. C'est bête. Je le
reconnais.
Et il commença à. dîner.
Tout en mangeant il se répétait ces quelques mots :

« J'avais perdu la tête, pardonnez-moi, et venez demain,


quatre lieures. au parc Monceau. » Donc elle cédait.
Cela voulait dire « Je me rends, je suis à vous, où vous
:

voudrez, quand vous voudrez. «


Il se mit à rire. Madeleine demanda :

— Qu'est-ce que tu as?


— Pas grand'chose. Je pense à un curé que j'ai ren-
contré tantôt, et qui avait une bonne binette.
Du Roy arriva juste à l'heure au rendez-vous du len-
demain. Sur tous les bnncs du parc étaient assis des
bourgeois accablés par la chaleur, et des bonnes non-
chalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants
se roulaient dans le sable des chemins.
Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où
coule une source. Elle faisait le tour du cirque étroit de
cclonnetîcs, d'un air inquiet et malheureux.
Aussitôt qu'il l'eut saluée :

— Comme il y a du monde dans ce jardin dit-elle.


!

Il saisit l'occasion : — Oui, c'es-t vrai ; voulez-vous


venir autre part ?
254 BEL-AMI

— Mais où ?
— N'importe où, dans une voiture, par exemple. Vous
baisserez le store de votre côté, et vous serez bien à
l'abri.
— Oui, j'ainae mieux ça ; ici je meurs de peur.
— Eh vous allez me retrouver dans cinq minu-
bien,
tes à la porte qui donne sur le boulevard extérieur. J'y
arriverai avec un fiacre.
Et partit en courant. Dès qu'elle l'eut rejoint et
il

qu'elle eut bien voilé la vitre de son côté, elle demanda :


— Où avez-vous dit au cocher de nous conduire ?
Georges répondit : —
Ne vous occupez de rien, il est
au courant.
Il avait donné à l'homme l'adresse de son app'ai'te-
ment de la rue de Constantinople.
Elle reprit : —
Vous ne vous figurez pas comme je
souffre à cause de vous, comme je suis tourmentée et
torturée. Hier, j'ai été dure, dans l'église, mais je vou-
lais vous fuir à tout prix. J'ai tellement peur de me
trouver seule avec vous. M'avez-vous pardonnée ?
Il lui serrait les mains : — Oui, oui. Qu'est-ce que je
ne vous pardonnerais pas, vous aimant comme je vous
aime?
Elle le regardait d'un air suppliant. Ecoutez, il —
faut me promettre de me resTpecter... de ne pas... de ne
pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir.
Il ne répondit point d'abord il avait sous la mous-;

tache ce sourire fin qui troublait les femmes. Il finit par


murmurer —
Je suis votre esclave.
:

Alors elle se mit à lui raconter comment elle s'était


aperçue qu'elle l'aimait en apprenant qu'il allait épou-
ser Madeleine Forestier. Elle donnait des détails, de
petits détails de dates et de choses intimes.
Soudain elle se tut. La voiture venait de s'arrêter. Du
Roy ouvrit la portière.
— Où sommes-nous? dit-elle.
Ilrépondit : —
Descendez et entrez dans cette maison.
Nous y serons plus tranquilles.
— Mais où sommes-nous?
— Qiez moi. C'est mon appartement de garçon que
R El -AMI 255

j'ai repris... pour quelques jours... pour avoir un coin


où nous puissions nous voir.
Elle s'était cramponnée au capiton du fiacre, épou-
vantée à l'idée de ce tête-à-tcte, et elle balbutiait :

— Non, non, je ne veux pas Je ne veux pas ! !

II prononça d'une voix énergique Je vous jure de : —


vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu'on nous
regarde, qu'on va se rassembler autour de nous. Dépê-
chez-vous... dépêclicz-vous... descendez.
Et il répéta : — Je vous jure de vous respecter.
Un marchand de vin, sur sa porte les regardait d'un
air curieux. Elle fut saisie de terreur et s'élança dans la
maison.
Elle allait monter l'escalier. Il la retint par le bras :

C'est ici, au rez-de-chaussée.
Et il !a poussa dans son logis.
Dès qu'il eut refermé la poile, il la saisit comme une
proie. Elle se débattait, luttait, bégayait : — Oh mon!

Dieu !... oh ! mon Dieu !...

Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emporte-


ment, sans qu'ell" pût éviter ses caresses furieuses et ;

tout en le repoussant, tout en fuyant sa bouche, elle lui


rendait, malgré elle, ses baisers.
Tout d'un coup elle cessa de se débattre, et vaincue,
résignée, se laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une,
adroitement et vite, toutes les parties de son costume,
avec des doigts légers de femme de chambre.
Elle lui avait ai'raché des mains son corsage pour se
cacher la figure dedans, et el'.e demeurait debout, toute
blanche, au milieu de ses robes abattues à ses pieds.
Il lui laissa ses bottines et l'emporta dans ses bras
vers le lit. Alors, elle lui murmura à l'oreille, d'une
voix brisée : —
Je vous jure... je vous jure... que je n'ai
jamais eu d'amant. —
Comjne une jeune fille aurait dit :

— Je vous jure que je suis vierge.


Et il pensait : —
Voilà ce qui m'est bien égal, par
exemple.
L'automne était venu. Les Du Roy avaient passé à
Paris tout l'été, menant une campagne énergique dans
la Vie Française en faveur du nouveau cabinet pendant
les courtes vacances des députés.
Quoiqu'on fût seulement dans les premiers jours d'oc-
tobre, les Chambres allaient reprendre leurs séances,
car les affaireis du Maroc devenaient menaçantes.
Personne, au fond, ne croyait à une expédition vers
Tanger, bien que, le jour de la séparation du Parlement,
un député de la droite, le com.te de Lambert-Sarrazin,
dans un discours plein d'esprit, applaudi môme par les
centres, eût offert de parier et de donner en gage sa
moustache, comme avait fait jadis un célèbre vice-roi
des Indes, contre les favoris du chef du Conseil, que le
nouveau cabinet ne se pourrait tenir d'imiter l'ancien
et d'envoyer une armée à Tanger, en pendant à celle de
Tunis, par amour de la symétrie, comme on met deux
vases sur une cheminée. Il avait ajouté : « La terre
d'Afrique est en effet une cheminée pour la France,
messieurs, une cheminée qui brûle notre meilleur bois,
une cheminée à grand tirage qu'on allume avec le pa-
pier de la Banque.
« Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d'orner
l'angle de gauche d'un bibelot tunisien qui vous coûte
cher, vous verrez que M. Marrot va vouloir imiter son
prédécesseur et orner l'angle de droite avec un bibelot
nriarocain. »
BEL-AMI 257
')

Cg discours, demeuré célèbre, avait servi de thème


à Du Eoy pour dix articles sur la colonie algérienne,
pour toute sa série interrompue lors de ses débuts au
journal, et il avait soutenu énergiquement l'idée d'une
expédition militaire, bien qu'il fût convaincu qu'elle
n'aurait pas lieu. Il avait l'ait vibrer la corde patrio-
tique et bombardé l'Espagne avec tout l'arsenal d'argu-
ments méprisants qu'on emploie contre les peuples dont
les intérêts sont contraires aux vôtres.
La Vie Française avait gagné une importance consi-
dérable à ses attaches connues avec le Pouvoir. Elle
donnait, avant les feuilles les plus sérieuses, les nou-
velles politiques, indiquait par des nuances les inten-
tions des ministres ses amis ; et tous les journaux de
Paris et de la province cherchaient chez elle leurs infor-
mations. On la citait, on la redoutait, on commençait à
la respecter. Ce n'était plus l'organe suspect d'un
groupe de tripoteurs politiques, mais l'organe avoué du
cabinet. Laroche-Mathieu était l'âme du journal et Du
Roy son porte^voix. Le père VValter, député muet et di-
recteur cauteleux, sachant s'effacer, s'occupait dans
l'ombre disait-on, d'une grosse affaire de mines de
cuivre, au Maroc.
Le salon de Madeleine était devenu un centre in-
fluent, où se réunissaient chaque semaine plusieurs
membres du cabinet. Le président du Conseil avait
même dîné deux fois chez elle et les femmes des
;

hommes d'Etat, qui hésitaient autrefois à franchir sa


porte, se vantaient à présent d'être ses amies, lui fai-
sant plus de visites qu'elles n'en recevaient d'elle.
Le ministre des affaires étrangères régnait presque en
maître dans la maison. Il y venait à toute heure, appor-
tant des dépêches, des renseignements, des informa-
tions qu'il dictait soit au mari, soit à la femme, comme
s'ils eussent été ses secrétaii'es.
Quand Du Roy, après le départ du ministre, demeu-
rait seul en face de Madeleine, il s'emportait, avec des
menaces dans la voix, et des insinuations perfides dans
les paroles, contre les allures de ce médiocre parvenu.
Mais elle haussait les épaules avec mépris, répétant ;
258 BEL-AMI

— Fais-en autant que lui, toi. Deviens ministre et tu ;

pourras faire ta tête. Jusque-là tais-toi.


Il frisait sa moustache en la regardant de côté. On —
ne sait pas de quoi je suis capable, disait-il, on l'ap-
prendra peut-être, un jour.
Elle répondait avec philosophie Qui vivra, verra. : —
Le matin de la rentrée des Chambres, la jeune femme,
encore au lit, faisait mille recommandations à son
mari, qui s'habillait afin d'aller déjeuner chez M. La-
roche-Matthieu et de recevoir ses instructions avant la
séance, pour l'article politique du lendemain dans la
Vie Française, cet article devant être une sorte de dé-
claration officieuse des projets réels du cabinet.
Madeleine disait —
Surtout n'oublie pas de lui de-
:

mander si le général Belloncle est envoyé à Oran,


comme il en était question. Cela aurait une grande si-
gnification.
Georges, nerveux, répondit Mais je sais aussi
: —
bien que toi ce que j'ai à faire. Fiche-moi la paix avec
tes rabâchages.
Elle reprit tranquillement Mon cher, tu oublies
: —
toujours la moitié des commissions dont je te charge
pour le ministre.
Il grogna —
Il m'embête, ton ministre, à la fin
: !

C'est un serin.
Elle dit avec calme : —
Ce n'est pas plus mon minis-
tre que plus utile qu'à moi.
le tien. Il t'est
Il s'était tourné un peu vers elle en ricanant :

— Pardon, il ne me fait pas la cour, à moi.


Elle déclara, lentement : —
A moi non plus, d'ail-
leurs mais il fait notre fortune.
;

Il se tut, puis, après quelques instants Si j'avais : —


à choisir parmi tes adorateurs, j'aimerais encore mieux
cette vieille ganache de Vaudrec. Qu'est-ce qu'il devient,
celui-là ? je ne l'ai pas vu depuis huit jours.
Elle répliqua, sans s'émouvoir : — Il est souffrant, il

m'a écrit qu'il gardait même


avec une attaque de
le lit
goutte. Tu devrais passer prendre de ses nouvelles. Tu
sais qu'il t'aime beaucoup, et cela lui ferait plaisir.
Georges répondit —
Oui, certainement, j'irai tantôt.
:
BEL-AMI 259

Il avait achevé sa toilette, et, son chap'eau sur la


tête, il cherchait s'il n'avait rien négligé. N'ayant rien

trouvé, il s'approcha du lit, embrassa sa femme sur le


front : —
A tantôt, ma chérie, je ne serai pas rentx'é
avant sept heures au plus tôt.
Et il sortit. M. Laroche-Mathieu l'attendait, car il dé-
jeunait à dix heures ce jour-là, le conseil devant se
réunir à midi, avant la réouverture du Parlement.
Dès qu'ils furent à tahie, seuls avec le secrétaire par-
ticulier du ministre, Mme Laroche-Mathieu n'ayant pas
voulu changer l'heure de son repas, Du Roy parla de
son article, il en indiqua la ligne, consultant ses notes
giiffonnées sur des cartes de visite puis quand il eut
;

fini : —
Voyez-vous quelque chose, à modifier, mon cher
ministre ?
— Fort peu, mon cher ami. Vous êtes peut-être un
peu trop affirmatif dans l'affaire du Maroc. Parlez de
l'expédition comme si elle devait avoir lieu, mais en
laissant bien entendre qu'elle n'aura pas lieu et que
vous n'y croyez pas le moins du monde. Faites que le
puhlic lise bien entre les lignes que nous n'irons pas
nous fourrer dans cette aventure.
— Parfaitement. J'ai compris, et je me ferai bien
comprendre. Ma femme m'a chargé de vous demander
à ce sujet si le général Belloncle serait envoyé à Oran.
Après ce que vous venez de dire, je conclus que non.
L'homme d'Etat répondit : —
Non.
Puis on causa de la session qui s'ouvrait. Laroche-
Mathieu se mit à pérorer, préparant l'effet des phrases
qu'il allait répandre sur ses collègues quelques heures
j

plus tard. Il agitait sa main droite, levant en l'air


tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, tantôt une
bouchée de pain, et sans regarder personne, s'adressant
à l'Assemblée invisible, il expectorait son éloquence
liquoreuse de beau garçon bien coiffé. Une très petite
moustache roulée redressait sur sa lèvre deux pointes
pareilles à des queues de scorpion, et ses cheveux huilés
de brillantine, séparés au milieu du front, arrondis-
saient sur ses tempes deux bandeaux de bellâtre provin-
cial. Il était un peu trop gras, un peu bouffi, bien que
260 BEL -AMI

jeune ventre tendait son gilet. Le secrétaire parti-


; le
culier mangeait
et buvait tranquillement, accoutumé
sans doute à ses douches de faconde mais Du Roy, ;

que la jalousie du succès obtenu mordait au cœur, son-


geait « Va donc, ganache Quels crétins que ces hom-
: !

mes politiques ! »
Et, comparant sa valeur à lui, à l'importance bavarde
de ce ministre, il se disait : — Cristi, si j'avais seule-
ment cent mille francs nets pour me présenter à la
députation dans mon beau pays de Rouen, pour rouler
dans la pâte de leur grosse malice mes braves Nor-
mands finauds et lourdauds, quel homme d'Etat je fe-
rais, à côté de ces polissons imprévoyants.
Jusqu'au café, M. Laroche-Mathieu parla, puis, ayant
vu qu'il était tard, il sonna pour qu'on fît avancer son
coupé, et, tendant la main au journaliste :

— C'est bien compris, mon cher ami ?


— Parfaitement, mon cher ministre, comptez sur
moi.
Et Du Roy s'en alla tout doucement vers le journal,
pour commencer son article, car il n'avait rien à faire
jusqu'à quatre heures. A quatre heures, il devait re-
trouver, rue de Constantinople, Mme de Marelle qu'il y
voyait toujours régulièrement deux fois par semaine,
le lundi et le vendredi.
Mais en rentrant à la rédaction, on lui remit une
dépêche fermée elle était de Mme Walter, et disait
; :

« IIfaut absolument que je te parle aujourd'hui. C'est


très grave, très grave.Attends-moi à deux heures, rue
de Constantinople. Je peux te rendre un grand service.
« Ton amie jusqu'à la mort,

« Virginie. »

Il jura : —
Nom de Dieu quel cra^^pon. Et, saisi ! —
par un excès de mauvaise humeur, il ressortit aussitôt,
trop irrité pour travailler.
Depuis six semaines il essayait de rompre avec elle
sans parvenir à lasser son attachement acharné.
BEL-AMI 261

Elle avait eu, apTès sa chute, un accès de remords


épouvantable, et, dans trois rendez-vous successifs, avait
accablé son amant de reproches et de malédictions.
Ennuyé de ces scènes, et déjà rassasié de cette femme
mûre et dramatique, il s'était simplement éloigné, espé-
rant que l'aventure serait finie de cette façon. Mais
alors elle s'était accrocliée à lui éperdument, se jetant
dans cet amour comme on se jette dans une rivière avec
une pierre au cou. Il s'était laissé reprendre, par fai-
blesse, par complaisance, par égards et elle l'avait em-
;

prisonné dans une passion effrénée et fatigante, elle


l'avait persécuté de sa tendresse.
Elle voulait le voir tous les jours, l'appelait à tout
moment par des télégrammes, pour des rencontres ra-
pides au coin des rues, dans un magasin, dans un jar-
din public.
Elle lui répétait alors, en quelques phrases, toujours
les mêmes, qu'elle l'adorait et l'idolâtrait, puis elle le
quittait en lui jurant « qu'elle était bien heureuse de
l'avoir vu ».

Elle semontrait tout autre qu'il ne l'avait rêvée,


essayant de le séduire avec des grâces puériles, des en-
fantillages d'amour ridicules à son âge. Etant de-
meurée jusque-là strictement honnête, vierge de cœur,
fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité,
ça avait été tout d'un coup chez cette femme sage dont la
quarantaine tranquille semblait un autonme pâle après
un été froid, ça avait été une sorte de printemps fané,
plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avor-
tés, une étrange éclosion d'amour de fillette, d'amour
tardif, ardent et naïf, fait d'élans imprévus, de petits
cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de
grâces vieillies sans avoir été jeunes. Elle lui écrivait
dix lettres en un jour, des lettres niaisement foUes,
d'un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui
des Indiens, plein de noms de bêtes et d'oiseaux.
Dès qu'ils étaient seuls, elle l'embrassait avec des
gentillesses lourdes de grosse gamine, des moues de
lèvres un peu grotesques, des sauteries qui secouaient
sa poitrine trop pesante sous l'étoffe du corsage. Il était
262 BEL-AMI

surtout écœuré de l'entendre dire « Mon rat », « Mon


chien », « Mon chat », « Mon bijou », « Mon oiseau
bleu », « Mon trésor », et de la voir s'offrir à lui chaque
fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de
petits mouvements de crainte qu'elle jugeait gentils, et
de petits jeux de pensionnaire dépravée.
Elle demandait : —
A qui cette bouche-là ? Et —
quand il ne répondait pas tout de suite —
C'est à moi ;
:

— elle insistait jusqu'à le faire pâlir d'énervement.


Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu'il faut, en
amour, un tact, une adi^esse, une prudence et une jus-
tesse extrêmes, cfue s'éLant donnée à lui, elle m.ûre, mèra
de famille, femme du monde, elle devait se livrer gra-
vement, avec une sorte d'emportement contenu, sévère,
avec des larmes peut-être, mais avec les laz^mes de
Didon, non plus avec celles de Juliette.
Elle lui répétait sans cesse : —
Comme je t'aime,
mon petit! M'aimes-tu autant, dis, mon bébé?
Il ne pouvait plus l'entendre prononcer « mon petit »
ni « mon bébé » sans avoir envie de l'appeler « ma
vieille ».

Elle lui disait : —


Quelle folie j'ai faite de te céder.
Mais je ne le regrette pas. C'est si bon d'aimer !

Tout cela semblait à Georges irritant dans cette


bouche. Elle murmurait : « C'est si bon d'aimer »
comme l'aurait fait une ingénue, au théâtre.
Et puis elle l'exaspérait par la maladresse de sa ca-
resse. Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce
beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle
apportait dans son étreinte une ardeur Inhabile et une
application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et
le faisaient songer aux vieillards qui essayent d'ap-
prendre à lire.
Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras,
en le regardant ardemment de cet œil profond et ter-
rible qu'ont certaines femmes défraîchies, superbes en
leur dernier amour, quand elle aurait dû le mordi'e de
sa bouche muette et frissonnante en l'écrasant sous sa
chair épaisse et chaude, fatiguée mais insatiable, elle
83 trémoussait comme une gamine et zézayait pour
BEL-AMI 263

être gracieuse : — T'aime tant, mon petit. T'aime tant.


Fais un beau m'amour à ta petite femme !

Il avait alors une envie folle de jurer, de pl-endre


son chapeau et de partir en tapant la porte.
Ils s'étaient vus souvent, dans les premiers temps.
rue de Constantinople, mais Duroy, qui redoutait un«
rencontre avec Mme de Marelle, trouvait mille pré-
textes maintenant pour se refuser à ces rendez-vous.
Il avait dû alors venir pïesque tous les jours chez
elle, tantôt déjeuner, tantôt dîner. Elle lui serrait la
main sous la table, lui tendait sa bouche derrière les
portes. Mais lui s'amusait surtout à jouer avec Su-
zanne qui l'égayait par ses drôleries. Dans son corps
de poupée sagitait un esprit agile et malin, imprévu et
sournois, qui taisait toujours la parade comme une
marionnette de foire. Elle se moquait de tout et de tout
le monde, avec un à-propos mordant. Geoi'ges excitait
sa verve, la poussait à l'ironie, et ils s'entendaient à
merveille.
Elle l'appelait à tout instant. —
Ecoutez, Bel-Ami.
Venez ici, Bel-Ami.
Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fil-
lette qui lui murmurait quelque méchanceté dans l'o-
de tout leur cœur.
reille, et ils riaient
Cependant, dégoûté de l'amour de la mère, il en arri-
vait à une insurmontable répugnance ; il ne pouvait
plus la voir, ni l'entendre, ni penser à elle sans colère.
Il cessa donc d'aller chez elle, de répondre à ses lettres
et de céder à ses appels.
Elle comprit enfin qu'il ne l'aimait plus, et souffrit
horriblement. Mais elle s'acharna, elle l'épia, le suivit,
l'attendit dans un fiacre aux stores baissés, à la porte
du journal, à la poi-te de sa maison, dans les rues où
elle espérait qu'il passerait.
Il avait envie de la maltraiter, de l'injurier de la
frapper, de lui dire nettement « Zut, j'en ai assez,
:

vous m'embêtez. » Mais il gardait toujours quelques


ménagements, à cause de la Vie Française ; et il tâ-
chait, à force de froideur, de duretés enveloppées d'é-

12
264 BEL-AMI
^

gards et même de paroles rudes par moments, de luî


faire comprendre qu'il fallait bien que cela finît.
Elle s'entêtait surtout à chercher des ruses pour
l'attirer rue de Constantinop'le, et il tremblait sans
cesse que les deux femmes ne se trouvassent, un jour,
nez à nez, à la porte. i

Son affection pour Mmede Marelle, au contraire,


avait grandi pendant lété. Il l'appelait son «gamin»,
et décidément elle lui plaisait. Leurs deux natures
avaient des crochets pareils ils étaient bien, l'un et
;

l'autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie,


de ces vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans
s'en douter, aux bohèmes des gi^andes routes.
Ils avaient eu un été d'amour charm.ant, un été
d'étudiants qui font la noce, s'échappant pour aller dé-
jeuner ou dîner à Argenteuil, à Bougival, à Maisons,
à Poissy, passant des heures dans un bateau à cueillir
des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures
de Seine, les gibelottes et les m.atelots, les tonnelles
des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partir
avec elle, par un jour clair, sur l'impériale d'un train
d3 banlieue et traverser, en disant des bêtises gaies, la
vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d'affreux
chalets bourgeois.
Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme
Walter, il haïssait la vieille maîtresse acharnée, en
souvenir de la jeune qu'il venait de quitter, et qui avait
défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans les
herbes du bord de l'eau.
Il se ci-oyait enfin à peu pTès délivré de la Patronne,
à qui il avait exprimé d'une façon claire, presque bru-
tale, sa résolution de rompre, quand il reçut au jour-
nal le télégramme l'appelant, à deux heures, rue de
Consantinople.
Il le relisait en marchant :« Il faut absolument que
je te parle aujourd'hui. C'est très grave, très grave.
Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je
peux te rendre un grand service. Ton amie jusqu'à
la mort. — Virginie. »
i II pensait « Qu'est-ce qu'elle me veut encore, cette
:
BEL-AMI 2C5

vieille chouette ? Je paiie qu'elle n"a rien à me dire.


Elle va me répéter qu'elle m'adore. Pourtant il faut
voir. Elle parle d'une cliose très grave et d'un grand
service, c'est peut-être vrai. Et Cîotilde qui vient à
quatre heures. Il faut que j'expédie la première à trois
heures au plus tard. Sacristi pourvu qu'elles ne se
!

rencontrent pas. Quelles rosses que les femmes » !

Et il songea qu'en effet la sienne était la seule qui


ne le tourcientait jamais. Elle vivait de son côté, et
elle avait l'air de l'aimer beaucoup, aux heures des-
tinées à l'amour, car elle n'admettait pas qu'on dé-
rangeât l'ordre immuable des occupations ordinaires
de la vie.
Il allait, à pas lents, vers son logis de rendez-vous,
s'excitant mentalement contre la Patronne :

— Ah je vais la recevoir d'une jolie façon si elle n'a


!

rien à me dire. Le français de Cambronne sera acadé-


mique auprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche
plus les pieds chez elle, d'abord.
Et il entra pour attendre Mme Walter.
Elle arriva presque aussitôt, et dès qu'elle l'eut
aperçu :

— Ah tu as reçu ma dépêche Quelle chance


! ! I

Ilavait pris un visage méchant :

— Parbleu, je trouvée au journal, au moment


l'ai
où je partais pour la Chambre, Qu'est-ce que tu me
veux encore ?
Elle avait relevé sa voilette pour l'embrasser, et elle
s'approchait avec un air craintif et soumis de chienne
souvent battue.
— Comme tu es cruel pour moi... Comme tu me
parles durement... Qu'est-ce que je t'ai fait? Tu ne te
figures pas comme je souffre par toi !

Il grogna : —
Tu ne vas pas recommencer ?
Elle était debout tout près de lui, attendant un sou-
rire, un geste pour se jeter dans ses bras.
Elle murmura —
Il ne fallait pas me prendre pour
:

me traiter ainsi, il fallait me laisser sage et heureuse,


comme j'étais. Te rappe'es-tu ce que tu me disais dans
l'église, et comme tu m'as fait entrer de force dans
266 BEL-AMI

cette maison ? Et voilà maintenant comment tu me


parles ! comment tu me reçois Mon Dieu mon Dieu ! ! !

que tu me fais mal !

II frappa du pied, et, violemment :

— Ah mais, zut En voilà assez. Je ne peux pas te


! !

voir une minute sans entendre cette chanson-là. On


dirait vraiment que je t'ai prise à douze ans et que tu
étais ignorante comme un ange. Non, ma chère, réta-
blissons les faits, il n'y a pas eu détournement de mi-
neure. Tu t'es donnée à moi, en plein âge de raison. Je
t'en remercie, je t'en suis absolument reconnaissant,
mais je ne suis pas tenu d'être attaché à ta jupe jus-
qu'à la mort. Tu as un mari et j'ai une femme. Nous
ne sommes libres ni l'un ni l'autre. Nous nous sommes
offert un cap^rice, ni vu ni connu, c'est fini.
Elle dit : —
Oli que tu es brutal que tu es grossier,
! !

que tu es infâme Non je n'étais plus une jeune fille,


! !

mais je n'avais jamais aimé, jamais failli...


Il lui coupa la parole Tu me l'o-S déjà répété : —
vingt fois, je le sais. Mais tu avais eu deux enfants...
je ne t'ai donc pas déflorée...
Elle recula : —
Oh Georges, c'est indigne !... !

Et portant ses deux mains à sa poitrine, elle com-


mença à suffoquer, avec des sanglots qui lui mon-
taient à la gorge.
Quand il vit les larmes arriver, il prit son chapeau
sur coin de la cheminée
le Ah tu vas pleurer : — ! !

Alors, bonsoir. C'est pour cette représentation-là que


tu m'avais fait venir ?
Elle fit un pas afin de lui barrer la route et, tirant
vivement un mouchoir de sa poche, s'essuya les yeux
d'un geste brusque. Sa voix s'affermit sous l'effort de
sa volonté, et elle dit, interrompue par un chevrotement
de douleur :

— je suis venue pour... pour te donner une


Non...
une nouvelle politique... pour te donner le
nouvelle...
nioyen de gagner cinquante mille francs... ou même
plus... si tu veux.
Il demanda, adouci tout à coup : — Comment ça ?
Qu'est-ce que tu veux dire ?
BEL-AMI 267

— J'ai surpris par hasard, hier soir, quelques mots


de mon mari et de Laroche. Ils ne se cachaient pas
beaucoup devant moi, d'ailleurs. Mais Walter recom-
mandait au ministre de ne psia te mettre dans le secret
parce que tu dévoilerais tout.
Du Roy avait reposé son chapeau sur une chaise. Il
attendait, très attentif.
— Alors, qu'est-ce qu'il y a ?
— vont s'emparer du Maroc
Ils !

— Allons donc. déjeuné avec Laroche qui


J'ai ma
presque dicté les intentions du cahinet.
— Non, mon chéri, t'ont joué parce qu'ils
ils ont
peur qu'on connaisse leur combinaison.
— Assieds-toi, dit Georges.
Et s'assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle
il

attira par terre un petit tabouret, et s'accroupit dessus,


entre les jambes du jeune homme. Elle reprit, d'une
voix câline : —
Comme je pense toujours à toi, je fais
attention maintenant à tout ce qu'on chuchote autour
de moi.
Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment
elleavait deviné depuis quelque temps qu'on préparait
quelque chose à son insu, qu'on se servait de lui en
redoutant son concours.
Elle disait : —
Tu sais, quand on aime, on devient
rusée.
Enfin, la veille, elle avait compris. C'était une grosse
affaire, une très grosse affaire préparée dans l'ombre.
Elle souriait maintenant, heureuse de son adresse eJle ;

s'exaltait,parlant en femme de financier, habituée à


voir machiner les coups de bourse, les évolutions des
valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en
deux heures de spéculation des milliers de petits bour-
geois, de petits rentiers, qui ont placé leurs économies
sur des fonds garantis p'ar des noms d'hommes hono-
rés, respectés, hommes politiques ou hommes de
banque.
Elle répétait : — Oh ! c'est très fort ce qu'ils ont fait.
Très fort C'est Walter qui a tout mené d'ailleurs, et il
s'y entend. Vraiment, c'est de premier ordre.
268 BEL-AMI

Il s'impatientait de ces pTéparations.


— Voyons, dis vite.
— Eh bien voilà. L'expédition de Tanger était dé-
!

cidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les


affaires étrangères et, peu à peu, ils ont racheté tout
;

l'emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre


ou cinq francs. Ils l'ont racheté très habilement, par le
moyen d'agents suspects, véreux, qui n'éveillaient au-
cune méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui
s'étonnaient de voir toujours demander du marocain.
On leur a répondu en nommant les intermédiaires,
tous tarés, tous à la côte. Ça a tranquillisé la grande
banque. Et puis maintenant on va faire l'expédition, et
dès que nous s?rons là-bas, l'Etat français garantira
la dette. Nos amis aurciit gagné cinquante ou soixante
Tu compiends l'affaire ? Tu comprends aussi
millions.
comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre
indiscrétion.
Elle avait tête sur le gilet du jeune
appuyé sa
homme, bras posés sur ses jambes, elle se serrait,
et les
se collait contre lui, sentant bien qu'elle l'intéressait
à présent, prête à tout faire, à tout commettre, pour
une caresse, pour un sourire.
Il demanda — Tu es bien sûre
: ?
Elle répondit avec confiance — Oh : ! je crois bien !

Il déclara — C'est très fort, en


: effet. Quant à ce
salop de Laroche, en voilà un que je repincerai. Oh I

le gredin qu'il prenne garde à lui !... qu'il prenne


!

garde à lui... Sa carcasse de ministre me restera entre


les doigts 1

Puis ilse remit à réfléchir, et il murmura Il : —


faudrait pourtant ptofiter de ça.
— Tu peux encore acheter de l'emprunt, dit-elle. II
n'est qu'à soixante-douze francs.
Il reprit : —
Oui, mais je n'ai pas d'argent disponible.
Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de suppli-
cation. — J'y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien
gentil, bien gentil, si tu m'aimais un peu, tu me laisse-
rais t'en prêter.
BEL-AMI 269

Il répondit brusquement, presque durement :



Quant à ça, non, par exemple.
Elle murmura, d'une voix implorante Ecoute, il : —
y a une chose que tu peux faire sans emprunter de
l'argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de
cet emprunt, moi, pour me créer une petite cassette.
Eh bien ! j'en prendrai pour vingt mille ! ïu te mets de
moitié. Tu comprends bien que je ne vais pas rembour-
ser ça à Walter. 11 n'y a donc rien à payer pour le
moment. Si ça réussit tu gagnes soixante-dix mille
francs. Si ça ne réussit pas, tu me devras dix mille
francs que tu me payeras à ton gré.
Il dit encore : —
Non, je n'aime guère ces combinai-
sons-là.
Alors, elle raisonna pour le décider, elle lui prouva
qu'il engageait en réalité dix mille francs sur parole,
qu'il courait des risques, par conséquent, qu'elle ne lui
avançait rien puisque les déboursés étaient faits par
la Banque Walter.
Elle lui démontra, en outre, que c'était lui qui avait
mené, dans la Vie Française, toute la campagne poli-
tique qui rendait possible cette affaire, qu'il serait bien
naïf en n'en profitant pas.
Il hésitait encore. Elle ajouta : —
Mais songe donc
qu'en vérité c'est Walter qui te les avance, ces dix
mille francs, et que tu lui as rendu des services qui
valent plus que ça.
— Eh bien soit, dit-il. Je me mets de moitié avec toi.
1

SI nous perdons, je te rembourserai dix mille francs.


Elle fut si contente qu'elle se releva, saisit à deux
mains sa tête et se mit à l'embrasser avidement,
II ne se défendit point d'abord, puis comme elle s'en-
hardissait, rétreignant et le dévorant de caresses, il
songea que l'autre allait venir tout à l'heure et que s'il
faiblissait il perdrait du temps, et laisserait aux bras
de la vieille uns ardeur qu'il valait mieux garder pour
la jeune.
Alors il la repoussa doucement : — Voyons, sois
sage, dit-iL
.

270 BEL-AMI

Elle le regarda avec des yeux désolés : Oh Geor- — !

ges je ne peux même plus t'embrasser.


Il répondit : —
Non, pas aujourd'hui. J'ai un peu de
migraine, et cela me fait mal.
Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. Elle de-
manda :

— Veux-tu venir dîner demain à la maison? Quel


plaisir tu me ferais !
. . _

Il hésita, puis n'osa point refuser. - .

— Mais oui, certainement.


— Merci, mon chéri. '
'"•

Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du


jeune homme, d'un mouvement câlin et régulier, et un
de ses longs cheveux noirs se prit dans le gilet. Elle
s'en aperçut, et une idée folle lui traversa l'esprit, une
de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la
raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout douce-
ment ce cheveu autour d'un bouton. Puis elle en atta-
cha un autre au bouton suivant, un autre encore à
celui du dessus. A chaque bouton elle en nouait un.
Il allait les arracher tout à l'heure, en se levant. II
lui ferait mal, quel bonheur Et il emporterait quelque !

chose d'elle, sans le savoir, il emporterait une petite


mèche de sa chevelure, dont il n'avait jamais demandé.
C'était un lien par lequel elle l'attachait, un lien secret,
invisible un talisman qu'elle lais^sait sur lui. Sans le
!

vouloir, il penserait à elle, il rêverait d'elle, il l'aime-


rait un peu plus le lendemain.
Il dit tout à coup Il va : — falloir que je te quitte
parce qu'on m'attend à la Chambre pour la fin de la
séance. Je ne puis manquer aujourd'hui.
Elle soupira Oh déjà. : —
Puis, résignée ! Va, — : —
mon chéri, mais tu viendras dîner demain.
Et, brusquement, elle s'écarta. Ce fut sur sa tête une
douleur courte et vive comme si on lui eût piqué la
peau avec des aiguilles. Son cœur battait elle était ;

contente d'avoir souffert un peu par lui.


— Adieu ! dit-elle.
Il la prit dans se bi-as avec un sourire compatiseant
et lui baisa les yeux froidement.
BEL-AMI 271

Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore


une fois Déjà
: — !

Et son regard suppliant montrait
la chambre dont la porte était ouverte.
Il l'éloigna de lui, et d'un ton pressé Il faut que : —
je me sauve, je vais arriver en retard.
Alors elle lui tendit ses lèvres qu'il effleura à peine,
et lui ayant donné son ombrelle qu'elle oubliait, il re-
prit : —
Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de
trois heures.
Elle sortit devant lui elle répétait r ;Demain, sept —
heures.
Il répondit : —
Demain, sept heures.
Ils se séparèrent. Elle tourna à droite, et lui à
gauche.
Du Roy remonta jusqu'au boulevard extérieur. Puis,
il redescendit le boulevard Malesherbes, qu'il se mit à

suivre, à pas lents. En passant devant un pâtissier, il


aperçut des marrons glacés dans une coupe de cristal,
et il pensa « Je vais en rapporter une livre pour Clo-
:

tilde. » Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu'elle


aimait à la folie. A quatre heures, il était rentré pour
attendre sa jeune maîtresse.
Elle vint un peu en retard parce que son mari était
arrivé pour huit jours. Elle demanda Peux-tu venir
: —
dîner demain ? Il serait enchanté de te voir.
—Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de
combinaisons politiques et financières qui nous occu-
pent.
Elle avait enlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant
son corsage qui la serrait trop.
Il lui montra le sac sur la cheminée Je t'ai : —
apporté des marrons glacés,
EUe battit des mains Quelle chance comme tu
: — !

es Mignon,
Elle les prit, en goûta un, et déclara Ils sont déli- : —
cieux. Je sens que je n'en laisserai pas un seul.
Puis elle ajouta en regaa-dant Georges avec une gaieté
«cnsuelle : —
Tu caresses donc tous mes vices ?
Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans
272 ' BEL-AMI

cesse un coup d'oeil au fond du sac comme pour voir


s'ilen restait toujours.
Elle dit : —
Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je
vais m'accroupir entre tes jambes pour g^rignoter mes
bonbons. Je serai très bien.
Il sourit, s'assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes
comme il tenait tout à l'heure Mme
Walter,
Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la
bouche pleine :

— Tu ne sais pas, mon chéri, j'ai rêvé de toi, j'ai


rêvé que nous faisions un grand voyage, tous les deux,
sur un chameau. Il avait deux bosses, nous étions à
theval chacun sur une bosse, et nous traversions le
désert. Nous avions emporté des sandwichs dans un
papier et du vin dans une bouteilile et nous faisions la
dînette sur nos bosses. Mais ça m'ennuyait parce que
nous ne pouvions pas faire autre chose nous étions ;

trop loin l'un de l'autre, et moi je voulais descendre.


Il répondit : —
Moi aussi je veux descendre.
Il riait, s'amusent de l'histoire, il la poussait à dire
des bêtises, à bavarder, à raconter tous ces enfantil-
lages, toutes ces niaiseries tendres que débitent les
amoureux. Ces gamineries, qu'il trouvait gentilles dans
kl bouche de Mmede Marelle, l'auraient exasx)éré dans
celle de Mme Walter.
Clotilde l'appelait aussi « Mon chéri, mon petit, mon
:

chat. » Ces mots lui semblaient doux et caressants.


Dits par l'autre tout à l'heure ils l'irritaient et l'écœu-
raient. Car les paroles d'amour, qui sont toujours les
mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.
Mais il pensait, tout en s'égayant de ces folies, aux
soixante-dix mille fi'ancs qu'il allait gagner, et, brus-
quement, il arrêta, avec deux petits coups de doigt sur
la tête, le verbiage de son amie : —
Ecoute, ma chatte.
Je vais te charger d'une commission pour ton mari.
Dis-lui de ma part, d'acheter, demain, pour dix mille
francs d'emprunt du Maroc qui est à soixante-douze ;

et je lui promets qu'il aura gagné de soixante à quatre-


vingt mille francs avant trois mois. Recommande-lui le
silence absolu. Dis-lui, de ma part, que l'expédition de
BEL-AMI 273

Tanger est décidée et que l'Etat français va garantir la


dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d'autrea
(Test un secret d'Etat que je te confie là.
Elle l'écoutait, sérieuse. Elle murmura : Je te re- —
mercie. Je préviendi'ai mon mari dès ce soir. Tu peux
compter sur lui il ne parlera pas. C'est un homme
;

très sûr. Il n'y a aucun danger.


Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa
le sac entre ses mains et le jeta dans la cheminée. Puis
elle dit : —
Allons nous coucher. Et sans se lever elle
commença à déboutonner le gilet de Georges.
Tout à coup elle s'arrêta, et tirant entre deux doigts
un long cheveu pris dans une boutonnière, elle se mit
à rire : —
Tiens. Tu as emporté un cheveu de Made-
leine. En voilà un mari fidèle !

Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement


sur sa main l'imperceptible fil qu'elle avait trouvé et
elle murmura —
Ce n'est pas de Madeleine, il est
:

brun.
Il sourit : —
Il vient probablement de la femme de
chambre.
Mais avec une attention de jx)-
elle inspectait le gilet
un second cheveu enroulé autour
licier, et elle cueillit
d'un bouton puis elle en aperçut un troisième
;
et, ;

pâlie, tremblant un peu, eile s'écria Oh tu as : — !

couché avec une femme qui t'a mis des cheveux à tous
tes boutons.
Il il balbutiait
s'étonnait, : —
Mais non. Tu es folle...
Soudain se rappela, comprit, se troubla d'abord,
il

puis nia en ricanant, pas fâché au fond qu'elle le soup-


çonnât d'avoir des bonnes fortunes.
Elle cherchait toujours et toujours trouvait des che-
veux qu'elle déroulait d'un mouvement rapide et jetait
ensuite sur le tapis.
Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et
elle balbutiait, furieuse, rageant et prête à pleurer :

Elle t'aime, celle-là... et elle a voulu te faire emporter
quelque chose d'elle... Oh que tu es traître...
Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie ner-
veuse : —
Oh !... oh !... c'est une vieille... voilà un cheveu
274 BEL-AMI

blanc... Ah ! tu pTends des vieilles femmes maintenant.»


Est-ce (ju'eMes te payent... dis... est-ce qu'elles te
payent ?... Ali tu en es aux vieilles femmes... Alors tu
!

n'as plus besoin de moi... garde l'autre...


Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise
et elle le remit rapidement.
Il voulait la retenir, honteux et balbutiant Mais : —
non... Clo... tu es stupide... je ne sais pas ce que c'est...
écoute... reste... voyons... reste...
Elle répétait :

— Garde ta vieille femme... garde-la... fais-toi faire


une bague avec ses cheveux... avec ses cheveux blancs.^
Tu en as assez pour ça...
Avec des gestes brusques et prompts elle s'était ha-
billée, recoiffée et voilée et comme il voulait la saisir
;

elle lui lança, à toute volée, un soufflet par la figure.


Pendant qu'il demeurait étourdi, elle ouvrit la porte et
s'enfuit.
Dès qu'il fut seul, une rage furieuse le saisit contre
cette vieille rosse de mère Walter. Ah il allait l'en-
!

voyer coucher, celle-là, et durement.


Il bassina avec de l'eau sa joue rouge. Puis il sortit
à son tour, en méditant sa vengeance. Cette fois il ne
pardonnerait point. Ah mais non ! !

Il des.cendit jusqu'au boulevard, et, flânant, s'arrêta

devant la bouticfue d'un bijoutier pour regarder un


chronomètre dont il avait envie depuis longtemps, et
qui valait dix-huit cents francs.
Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au
cœur : « Si je gagne mes soixante-dix mille francs je
pourrai me le payer. » Et il se mit à rêver à toutes les
choses qu'il ferait avec ces soixante-dix mille francs.
D'abord il serait nommé député. Et puis il achèterait
son chronomètre, et puis il jouerait à la Bourse, et puis
encore... et puis encore...
Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer
avec Madeleine avant de revoir Walter et d'écrire son
article et il se mit en route pour revenir chez lui.
;

Il atteignait la rue Drouot quand il s'arz'êta net il ;

avftit oublié de prendre des nouvelles du comte de


BEL-AMI 275

Vaudrec, qui demeurait Chaussée-d'Antin. Il revint


donc, flânant toujours, pensant à mille choses, dans
une songerie heureuse, à des choses douces, à des
choses bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette
crapule de Laroche et à cette vieille teigne de Patronne.
Il ne s'inquiétait point, d'ailleurs, de la colère de Clo-
tilde, sachant bien qu'elle pardonnait vite.
Quand il demanda au concierge de la maison où
demeurait le comte de Vaudrec :

— Comment va M. de Vaudrec ? on m'a apl)ris qu'il


était souffrant, ces jours derniers.
L'homme répondit — M. le comte : est très mal, mon-
sieur. On croit qu'il ne passera pas la nuit, la goutte
est remontée au cœur.
Du Roy demeura tellement effaré qu'il ne savait plus
ce qu'il devait faire Vaudrec mourant Des idées con-
! !

fuses passaient en lui, nombreuses, troublantes, qu'il


n'osait point s'avouer à lui-même.
II balbutia —
Merci... je reviendrai...
: sans com- —
prendre ce qu'il disait.
Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire
chez lui.
Sa femme était rentrée. Il pénétra d-ans sa chambre
essouflé et lui annonça tout de suite :

— Tu ne saispas? Vaudrec est m.ourant!


Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeu«
et trois fois de suite répéta : — Hein ? Tu dis ?... tu
dis?... tu dis?...
— Je te dis que Vaudrec est mourant d'une attaque
de goutte remontée au cœur. — Puis il ajouta :

Qu'est-ce gue tu comptes faire?
Elle s'était dressée, livide, les joues secouées d'un
tremblement nerveux, puis elle se mit à pleurer affreu-
sement, en cachant sa figure dans ses mains. Elle de-
meurait debout, secouée par des sanglots, déchirée par
le chagrin.
Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s'essuyant
les yeux —
J'y... j'y vais... ne t'occupe pas de moi... je
:

ne sais pas à quelle heure je reviendrai... ne m'attends


point...
270 BEL-AMI

Il répondit : — Très bien. Va.


Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu'elle
oublia de prendre ses gants.
Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article.
11 le fit exactement selon les intentions du ministre,
laissant entendre aux lecteurs que l'expédition du Ma-
roc n'aurait pas lieu. Puis il le porta au journal, causa
quelques instants avec le Patron et repartit en fumant,
le cœur léger sans qu'il comprît pourquoi.
Sa femme n'était pas rentrée. Il se coucha et s'en-
dormit.
Madeleine revint vers minuit. Georges, réveillé brus-
quement, s'était assis dans son lit.
Il demanda : — Eh bien ?
Il ne l'avait jamais vue si pâle et si émue. Elle mur-
mura :

— Il est mort.
— Ah! Et... il ne t'a rien dit?
— Rien. Il avait perdu connaissance quand je suis
arrivée.
Georges songeait. Des questions lui venaient aux
lèvres qu'il n'osait point faire.
— Couche-toi, dit-il.
Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès
de lui.
Il reprit — Avait-il des parents à son
: de mort lit ?
— Rien qu'un neveu.
— Ah Le voyait-il souvent, ce neveu
! ?
— Jamais. ne s'étaient point rencontrés depuis
Ils
dix ans.
— Avait-il d'autres parents ?
— Non... Je ne crois pas.
— ce neveu qui doit hériter
Alors... c'est T
— Je ne sais pas.
— était très riche, Vaudrec?
Il
— Oui, très riche.
— Sais-tu ce qu'il avait à peu pïès?
— Non, pas au juste. Un ou deux millions, peut-
être ?
Il ne dit plus rien. Elle souffla la bougie. Et ils de-
BEL-AMI 277

meurèrent étendus côté à côte dans la nuit, silencieux,


éveillés et songeant.
Iln'avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres
maintenant les soixante-dix mille francs promis par
Mme Walter. Soudain il crut que Madeleine pleui'ait. Il
demanda pour s'en assurer :

— Dors-tu ?
— Non.
Elle avait la voix mouillée et tremblante. Il reprit :
— oublié de dire tantôt
J'ai que ton ministre nous
a fichus dedans.
— Comment ça?
Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la
combinaison préparée entre Laroche et Walter.
Quand il eut fini, elle demanda :

— Comment sais-tu ça ?
Il répondit :

— Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes


procédés d'information que je ne pénètre point. J'ai les
miens que je désire garder. Je réponds en tout cas de
l'exactitude de mes renseignements.
Alors elle murmura :

— Oui, c'est possible... Je me doutais qu'ils faisaient


quelque chose sans nous.
Mais Georges, que le sommeil ne gagnait pas, s'était
rap^proché de sa fimme, et, doucement, il lui baisa
l'oreille. Elle le repoussa avec vivacité : —
Je t'en prie,
laisse-moi tranquille, n'est-ce pas ? Je ne suis point
d'humeur à batifoler.
Il se retourna, résigné, vers le mur, et, ayant fermé
les yeux, il finit par s'endormir,
VI

L'église était tendue de noir, et, sur le portail, un


grand écusson coiffé couronne annonçait aux
d'une
passants qu'on enterrait un gentilhomme.
La cérémonie venait de finir, les assistants s'en al-
laient lentement, défilant devant le cercueil et devant
le neveu du comte de Vaudrec, qui serrait les mains et
rendait les saints.
Quand Georges Du Roy et sa femme furent sortis, ils

se mirent à marcher côté à côte, pour rentrer chez eux.


Ils se taisaient, préoccupés.
Enfin, Georges prononça, comme parlant à lui-même:
— Vraiment, c'est bien étonnant !

Madeleine demanda :

— Quoi donc, mon ami ?


— Que Vaudrec ne nous
ait rien laissé !

Elle rougit brusquement, comme si un voile rose se


fût étendu tout à coup sur sa peau blanche, en montant
de la gorge au visage, et elle dit Pourquoi nous
: —
'aurait-il laissé quelque chose? Il n'y avait aucune
raison pour ça ?
Puis, après quelques instants de silence, elle reprit :
j

— Il existe peut-être un testament chez un notaire. Nous


ne saurions rien encore.
Il réfléchit, puis murmura :
\

j
—Oui, c'est probable, car, enfin, c'était notre meil-
leur ami, à tous les deux. Il dînait deux fois par se-
maine à la maison, il venait à tout moment. Il était
BEL-AMI 279

chez lui chez nous, tout à fait chez lui. Il t'aimait


comme un père, et il n'avait pas de famille, pas d'en-
fants, pas de frères ni de sœurs, rien qu'un neveu, un
neveu éloigné. Oui, il doit y avoir un testament. Je ne
tiendrais pas à grand'chose, un souvenir, pour prouver
qu'il a pensé à nous, qu'il nous aimait, qu'il reconnais-
sait l'affection que nous avions pour lui. Il nous devait
bien une marque d'amitié.
Elle dit, d'un air pensif et indifférent :

— C'est possible, en effet, qu'il y ait un testament.


Comme ils rentraient chez eux, le domestique pré-
senta une lettre à Madeleine. Elle l'ouvrit, puis la tendit
à son mari.

Etude de M* Lamaneur
Notaire,
17, rue des Vosges.

Madame,

J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien passer à


mon étude, de deux heures à quatre heures, mardi,
mercredi ou jeudi, pour affaire qui vous concerne.
Recevez, etc.
Lamaneur-

Georges avait rougi, à son tour : —


Ça doit être ça.
C'est drôle que ce soit toi qu'il appelle, et non moi qxii
suis légalement le chef de famille.
Elle ne répondit point d'abord, puis après une courte
réflexion : —
Veux-tu que nous y allions tout à l'heure ?
— Oui, je veux bien.
Ils se mirent en route dès qu'ils eurent déjeuné.
Lorsqu'ils entrèrent dans l'étude de Me Lamaneur, le
premier clerc se leva avec un empressement marqué et
les fit pénétrer chez son patron.
Le notaire était un petit homme tout rond, rond de
partout. Sa tête avait l'air d'une boule clouée sur une
autre boule que pox'taient deux jambes si petites, si
280 BEL-AMI

courtes qu'elles ressemblaient aussi presque à des


boules.
Il salua, indiqua des sièges, et dit en se tournant vers
Madeleine : —
Madaroe, je vous ai appelée afin de vous
donner connaissance du testament du comte de Vaudrec
qui vous concerne.
Georges ne put se tenir de murmurer Je m'en : —
étais douté.
Le notaire ajouta —
Je vais
: vous communiquer cette
pièce, très courte d'ailleurs.
Il atteignit un papier dans un carton devant lui, et
lut:
« Je soussigné, Paul-Emile-CjT)rien-Gonlran, comte
de Vaudrec, sain de corps et d'espiit, exprime ici mes
dernières volontés.
« La m^orl pouvant nous emporter à tout moment, je
veux prendre, en prévision ds son atteinte, la précaution
d'écrire mon testament qui sera déposé chez Me La-
maneur.
« N'ayant pas d'héritiers directs, je lègue toute ma
fortune, composée de valeurs de bourse pour six cent
mille francs et de biens-fonds pour cinq cent mille
francs environ, à Mme Glaire-Madeleine Du Roy, sans
aucune charge ou condition. Je la prie d'accepter ce
don d'un ami, mort, comme preuve d'une affection dé-
vouée, profonde et respectueuse. »
Le notaire ajouta —
C'est tout. Cette pièce est datée
:

du mois d'août dernier et a remplacé un document de


même nature, fait il y a deux ans, au nom de Mme Claire-
Madeleine Forestier. J'ai ce premier testament qui pour-
rait prouver, en cas de contestation de la part de la fa-
mille, que la volonté de M. le comte de Vaudrec n'a
point varié.
Madeleine, très pâle, regardait ses pieds. Georges,
nerveux, roulait entre ses doig-ts le bout do sa mous-
tache. Le notaire reprit, après un moment de silence :

— Il est bien entendu, monsieur, que madame ne peut


acceptF-r le legs sans voti-e consentement.
Du Roy se leva, et, d'un ton sec —
Je demande le
:

temps de réfléchir.
BEL-AMI 281

Le notaire, qui souriait, s'inclina, d'une voix ai-


et
mable : —Je comprends le scrupule qui vous fait hé-
siter, monsieur. Je dois ajouter que le neveu de M. de
Vaudrec, qui a pris connaissance, ce matin même, des
dernières intentions de son oncle, se déclare prêt à les
respecter si on lui abandonne une somme de cent mille
francs. A mon avis, le testament est inattaquable, m.ais
un procès ferait du bruit qu'il vous conviendra peut-
être d'éviter. Le monde a souvent des jugements mal-
veillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire con-
naître votre réponse sur tous les points avant sa-
medi?
Georges s'inclina ; — Oui, monsieur. —
Puis il salua
avec cérémonie, fit passer sa femme demeurée muette,
et il sortit d'un air tellement roide que le notaire ne
souriait plus.
Dès qu'ils furent rentrés chez eux. Du Roy ferma
brusquement la porte, et, jetant son chapeau sur le lit :

— Tu as été la maîtresse de Vaudrec ?


Madeleine, qui enlevait son voile, se retourna d'une
secousse : —
Moi ? Oh !

— Oui, toi. On ne laisse pas toute sa fortune à une


femme, sans que...
Elle était devenue tremblante et ne parvenait point à
ôtcr les éiiinglcs qui retenaient le tissu transparent.
Après un moment de réflexion, elle balbutia, dune
voix agitée :

— Voyons... voyons... tu es fou... tu es... tu es... Est-ce


que toi-mêm.e... tout à l'heure... tu n'espérais pas... qu'il
te laisserait quelque chose?
Geoigcs restait debout, près d'elle, suivant toutes ses
émotions, comme un magistrat qui cherche à sur-
prendre les moindres défaillances d'un prévenu. Il pro-
nonça, en insistant sur chaque mot :

— Oui... il pouvait me laisser quelque chose, à moi...


à moi, ton mari... à moi, son ami... entends-tu... mais
pas à toi... à toi, son amie... à toi, ma femme. La dis-
tinction est capitale, essentielle, au point de vue des
convenances... et de l'opinion publique.
Madeleine, à son tour, le regardait fixement, dans la
282 BEL-AMI

transparence des yeux, d'une façon profonde et singu-


lière, comme pour y lire quelque chose, comme pour y
découvrir cet inconnu de l'être qu'on ne pénètre jamais
et qu'on peut à peine entrevoir en des secondes rapides,
en ces moments de non garde, ou d'abandon, ou d'inat-
tention, qui sont comme des portes laissées entr'ou-
vei-tes sur les mystérieux dedans de l'esprit. Et elle ar-
ticula lentement :

— Il me semble pourtant que si... qu'on eût trouvé au


moins aussi étrange un legs de cette importance, de
lui... à toi.

Il demanda brusquement :

— Pourquoi ça?
Elle dit — Parce
: que... — Elle hésita, puis reprit :

— Parce que tu es mon que tu ne le connais en


mari...
somme que depuis peu... parce que je suis son amie de-
puis très longtemps... moi... parce que son premJer tes-
tament, fait du vivant de Forestier, était déjà en ma
faveur.
Georges s'était mis à marcher à grands pas. Il dé-
clara :

— Tu ne peux pas accepter ça.


Elle répondit, avec indifférence :

— Parfaitement alors, ce n'est : pas la peine d'at-


tendre à samedi nous pouvons faire prévenir tout de
;

suite M. Lamîineur.
Il s'arrêta en face d'elle et ils demeurèrent de nou-
;

veau quelques instants les yeux dans les yeux, s'effor-


çant d'aller jusqu'à l'impénétrable secret de leurs cœurs,
de se sonder jusqu'au vif de la pensée. Ils tâchaient de
se voir à nu la conscience en une interrogation ardente
et muette :lutte intime de deux êtres, qui, vivant côte
à côte, s'ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent,
se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu'au fond
vaseux de l'âme.
Et, brusquement, il lui murmura dans le visage, à
voix basse :

— Allons, avoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec


Elle haussa les épaules : —
Tu es stupide... Vaudrec
BEL-AMI 283

avait beaucoup d'affection pour moi, beaucoup... mais


rien de plus... jamais.
Il frappa du pied : —
Tu mens. Ce n'est pas possible.
Elle répondit tranquillement : — C'est comme ça,
jwurtant.
Il se remit à marcher, puis, s'arrêtant encore :

Explique-moi, alors, pourquoi il te laisse toute sa for-
tune, à toi...
Elle le fit avec un air nonchalant et désintéressé :

C'est tout simple. Comme tu le disais tantôt, il n'avait
que nous d'amis., ou plutôt que moi, car il m'a connue
enfant. Ma mère était dame de compagnie chez des pa-
rents à lui. Il venait sans cesse ici, et, comme il n'avait
pas d'héritiers naturels, il a pensé à moi. Qu'il ait eu
un peu d'amour pour moi, c'est possible. Mais quelle est
la femme qui n'a jamais été aimée, ainsi? Que cette
tendresse cachée, secrète, ait mis mon nom sous sa
plume quand il a pensé à prendi'e des dispositions der-
nières, pourquoi pas ? Il m'apportait des fleurs, chaque
lundi. Tu ne t'en étonnais nullement et il ne t'en don-
nait point, à toi, n'est-ce pas? Aujourd'hui, il me donne
sa fortune par la môme raison et parce qu'il n'a per-
sonne à qui l'offrir. Il serait, au eonti'aire, extrême-
ment surprenant qu'il te l'eût laissée? Pourquoi? Que
lui es-tu ?
Elle parlait avec tant de naturel et de tranquillité que
Georges hésitait.
Il reprit : —
C'est égal, nous ne pouvons accepter cet
héritage dans ces conditions. Ce serait d'un effet déplo-
rable. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en
jaserait et rirait de moi. Les confrères sont déjà trop
disposés à me jalouser et à m'attaquer. Je dois avoir
plus que personne le souci de mon honneur et le soin
de ma réputation. Il m'est impossible d'admettre et de
permettre que ma femme accepte un legs de cette na-
ture d'un homme que la rumeur publique lui a déjà
prêté pour amant. Forestier aurait peut-être toléré cela,
lui, mais moi, non.

Elle murmura avec douceur: —


Eh bien! mon ami,
284 BEL-AMI

n'acceptons pas, ce sera un mil] ion de moins dans notre


poche, voilà tout.
Il marchait toujours, et il se ivAt à penser tout haut,
parlant pour sa femme sans s'adresser à elle.
— Eh bien oui... un million... tant pis... Il n'a p'aa
!

compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des


convenances il commettait. Il n'a pas vu dans quelle
position fausse, ridicule, il allait me mettre... Tout est
affaire de nuances dans la vie... Il fallait qu'il m'en
laissât la moitié, ça arrangeait tout.
Il s'assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout
de ses moustaches, comme il faisait aux heures d'ennui,
d'inquiétude et de réflexion difficile.
Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travail-
lait de temps en temps, et elle dit en choisissant ses
laines :

— Moi, je n'ai qu'à me taire. C'est à toi de réfléchir.


Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en
hésitant : — Le monde ne comprendra jamais et que
Vaudrec ait fait de toi son unique héritière et que j'aie
admis cela, moi. Recevoir cette fortune de cette façon,
ce serait avouer... avouer de ta part une liaison cou-
pable, et de la mienne une complaisance infâme... Com-
prends-tu comment on interpréterait notre accepta-
tion ? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de
pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par
exemple, qu'il a partagé entre nous cette fortune, en
donnant la moitié au mari, la moitié à la femme.
Elle demanda : —
Je ne vois pas comment cela pour-
rait so faire, puisque le testament est formel.
Il répondit : —
Oh c'est bien simple. Tu pourrais me
!

laisser la moitié de l'héritage par donation entre vifs.


Nous n'avons pas d'enfants, c'est donc possible. De
cette façon, on fermerait la bouche à la malignité pu-
blique.
Elle répliqua, un peu impatiente Je ne vois pas : —
non plus comment on fermerait la bouche à la mali-
gnité publique, puisque l'acte est là, signé par Vaudrec.
Il reprit avec colère : —
Avons-nous besoin de le
montrer et de l'aificher sur les murs ? Tu es stupide, à
BEL-AMI 285

la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a


laissé sa fortune par moitié... Voilà... Or, tu ne peux
accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne,
à la seule condition d'un partage qui m'emi)êchera de
devenir la risée du monde.
Elle le regarda encore d'un regard perçant
— Comme tu voudras. Je suis prête.
Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait
hésiter de nouveau et il évitait maintenant l'œil péné-
trant de sa femme. Il disait —
Non... décidément
:

non... peut-être vaut-il mieux y renoncer tout à fait...


c'est plus digne... plus correct... plus honorable... Pour-
tant, de cette façon on n'aurait rien à su]pposer, absolu-
ment rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient
que s'incliner.
Il s'arrêta devant Madeleine : — Eh bien, si tu veux,
ma chérie, je vais retourner tout seul chez maître La-
maneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je
lui dirai mon scruptile, et j'ajouterai que nous nous
sommes arrêtés à l'idée d'un partage, par convenance,
pour qu'on ne puisse pas jaboter. Du moment que j'ac-
cepte la moitié de cet héritage, il est bien évident que
personne n'a plus le droit de sourire. C'est dire haute-
ment « Ma fenime accepte parce que j'accepte, moi,
:

son mari, qui suis juge de ce ç?u'elle peut faire sans se


compromettre. » Autrement, ça aurait fait scandale.
Madeleine murmura simplement Comme tu vou-: —
dras.
Il commença à parler avec abondance :
— Oui, c'est clair comme le jour avec cet arrange-
ment de la séparation par moitié. Nous héritons d'un
ami qui n'a pas voulu établir de différence entre nous,
qui n'a pas voulu faire de distinction, qui n'a pas vouloi
avoir l'air de dire « Je préfère l'un ou l'autre après
:

ma mort comme je l'ai préféré pendant ma vie. » Il ai-


mait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant
sa fortune à l'un comme à l'autre il a voulu exprimer
nettement que sa préférence était toute platonique. Et
sois certaine que, s'il y avait songé, c'«st ce qu'il aurait
fait. Il n'a pas réfléchi, il n'a pas prévu les consé-
286 BEL-AMI

quences. Comme
tu le disais fort bien tout à l'heure,
c'est à des fleurs chaque semaine, c'est
toi qu'il offrait
à toi qu'il a voulu laisser son dernier souvenir sans
se rendre compte-
Elle l'arrêta avec une nuance d'irritation : — C'est
entendu. compris. Tu n'as pas besoin de tant d'ex-
J'ai
plications. Va tout de suite chez le notaire.
Il balbutia, rougis&ant : —
Tu as raison, j'y vais.
Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir :

— Je vais tâcher d'arranger la difficulté du neveu


pour cinquante mille francs, n'est-ce pas ?
Elle répondit avec hauteur Non. Donne-lui les
: —
cent mille francs qu'il demande. Et prends-les sur ma
part, si tu veux.
Il murmura, honteux soudain Ah mais non, nous
: — !

partagerons. En laissant cinquante mille francs chacun,


il nous reste encore un million net.

Puis il ajouta : —
A tout à l'heure, ma petite Made.
Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu'il
prétendit imaginée par sa femme.
Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de
cinq cent mille francs que Madeleine Du Roy abandon-
nait à son mari.
Puis, en sortant de l'étude, comme il faisait beau,
Georges proposa de descendre à pied jusqu'aux boule-
vards. Il se montrait gentil, plein de soins, d'égards, de
tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis qu'elle de-
meurait songeuse et un peu sévère.
C'était un jour d'automne assez froid. La foule sem-
blait pressée et marchait à pas rapides. Du Roy con-
duisit sa femme devant la boutique où il avait regai'dé
si souvent le chronomètre désiré.
— Veux-tu que je t'offre un bijou ? dit-iL
EUe murmura, avec indifférence :

— Comme plaira.
il te
Ilsentrèrent. demanda Il :

— Que préfères-tu un un collier, bracelet, ou des


boucles d'oreDles?
La vue des bibelots d'or et des pierres fines emportait
BEL-AMI 287

sa froideur voulue et elle parcourait d'un œil allumé et


curieux les vitrines pleines de joyaux.
Et soudain émue par un désir : —
Voilà un bien joli
bracelet.
C'était une chaîne d'une forme bizarre, dont chaque
anneau une pierre différente.
portait
Georges demanda v —
Combien ce bracelet ?
Le joaillier répondit —
Trois mille francs, monsieur.
:

— Si vous me le laissez à deux mille cinq, c'est une


affaire entendue.
L'homme hésita puis répondit : — Non, monsieur,
c'est impossible.
Du Roy reprit — Tenez, vous ajouterez ce chrono-
:

mètre pour quinze cents francs, cela fait quatre mille,


que je payerai comptant. Est-ce dit ? Si vous ne voulez
pas, je vais ailleurs.
Le bijoutier, perplexe, finit par accepter.
— Eh bien soit, monsieur.
!

Et le journaliste, après avoir donné son adresse,


ajouta : —
Vous ferez graver sur le chronomètre mes
initiales G. R. C, en lettres enlacées au-dessous d'une
couronne de baron.
Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils
sortirent, elle prit son bras avec une certaine ten-
dresse. Elle le trouvait vraiment adroit et fort. Main-
tenant qu'il avait des rentes, il lui fallait un titre, c'était
juste.
Le marchand les salua —
Vous pouvez compter
:

sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le baron.


Ils passèrent devant le Vaudeville. On y jouait une
pièce nouvelle.
— Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre,
tâchons de trouver une loge.
Ils trouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta : Si —
nous dînions au cabaret?
— Oh oui, je veux bien.
!

Il était heureux comme un souverain, et cherchait ce


qu'ils pourraient bien faire encore.
— Si nous allions chercher Mme de Marelle pour pas-

13
iJSO BEL-AMI

eer la soirée avec nous? Son mari est ici, m'a-t-on dit
Je serai enchanté de lui serrer la main.
Ils y allèrent. Georges, qui redoutait un peu la pre-
mière rencontre avec sa maîtresse, n'était point fâché
,que sa femme fût présente pour éviter toute expli-
cation.
Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força
même son mari à accepter l'invitation.
Le dîner fut gai et la soirée charmante.
Georges et Madeleine rentrèrent tard. Le gaz était
éteint. Pour éclairer les marches, le journali^ste en-
flammait de temps en temps une allumette-bougie.
En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme
subite éclatant sous le frottement, fit surgir dans la
glace leurs deux figures illuminées au milieu des té-
nèbres de l'escalier.
Ils avaient l'air de fantômes apparus et prêts à s'éva-
nouir dans la nuit.
Du Roy leva la main pour bien éclairer leur images,
et il dit, avec un rire de triomphe:

— Voilà des millionnaires qui passent


Depuis deux mois la conquête du Maroc était a©-
compile. La France, maîtresse de Tanger, possédait
toute la côte africaine de la Méditerranée jusqu'à la ré-
gence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nou-
veau pays annexé.
On disait que deux ministres gagnaient là une ving-
taine de millions, et on citait, presque tout haut, La-
roche-Mathieu.
Quant à Waltor, personne dans Paris n'ignorait qu'il
avait fait coup double et encaissé de trente à quarante
millions sur l'emprunt, et de huit à dix millions sur
des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d'immenses
terrains achetés pour rien avant la conquête et re-
vendus le lendemain de l'occupation française à des
compagnies de colonisation.
Il était devenu, en quelques jours, un des maîtres du
monde, un de ces financiers omnipotents, plus foi-ts que
des rois, qui font courber les têtes, balbutier les bou-
ches et sortir tout ce qu'il y a de bassesse, d^ lâcheté et
d'envie au fond du cœur humain.
Il n'était plus le juif Walter, patron d'une banque

louche, directeur d'un journal suspect, député soup>-


çonné de tripotages véreux. Il était Monsieur Walter,
le riche Israélite.
Il le voulut montrer.

Sachant la gêne du prince de Carlsbourg gui possé-


290 BEL-AMI

dait un des plus beaux hôtels de la rue du Faubourg-


Saint-Honoré, avec jardin sur les Champs-Elysées, il lui
proposa d'acheter, en vingt-quatre heures, cet immeuble,
avec ses meubles, sans changer de place un fauteuil. Il
en offrait trois millions. Le prince, tenté par la somme,
accepta.
Le lendemain, Walter s'installait dans son nouveau
domicile.
A]ors, il eut une autre idée, une véritable idée de
conquérant qui veut prendre Paris, une idée à la Bo-
naparte.
Toute la ville allait voir en ce moment un grand
tableau du peintie hongrois Karl Marcowitch, exposé
chez l'expert Jacques Lenoble, et représentant le Christ
ntarchant sur les flots.
Les critiques d'art, enthousiasmés, déclaraient cette
toile le plus magnifique chef-d'œuvre du siècle.
\\'alter l'acheta cinq cent mille francs et l'enleva,
coupant ainsi du jour au lendemain le courant établi
de la curiosité publique, et forçant Paris entier à parler
de lui pour l'envier, I« blâmer ou l'approuver.
Puis, il fit annoncer par les journaux qu'il inviterait
tous les gens connus dans la société parisienne à con-
templer, chez lui, un soir, l'oeuvre magistrale du maître
étranger, afin qu'on ne pût pas dire qu'il avait sé-
questré une œuvre d'art.
Sa maison serait ouverte. Y viendrait gui voudrait. Il
suffirait de montrer à la porte la lettre de convocation.
Elle était rédigée ainsi « Monsieur et Madame Wal-
:

ter vous prient de leur faire l'honneur de venir voir


chez eux, le trente décembre, de neuf heures à minuit,
!a toile de Karl RLircowitch « Jésus marchant sur les
:

f;cts » éclairée « h la lumière électrique. »


Puis, en post-scriptum, en toutes petites lettres, on
pouvait lire « On dansera apTès minuit. »
:

Donc, eux qui voudraient rester resteraient, et parmi


ceux-là 183 Walter recruteraient leurs connaissances du
'rondemain.
Les autres regarderaient la toile, l'hôtel et les pro-
BEL-AMI ,
291

priétaires, avec une curiosité mondaine, insolente ou


indifférente, puis s'en iraient comme ils étaient venus.
Et le père Walter savait bien qu'ils reviendraient, plus
tard, comme ils étaient allés chez ses frères israélites
devenus riches comme lui.
Il fallaitd'abord qu'ils entrassent dans sa maison,
tous les pannes titrés qu'on cite dans les feuilles et ils;

y entreraient pour voir la figure d'un homme qui a


gagné cinquante millions en six semaines ils y entre-
;

raient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient


là; ils y entreraient encore parce qu'il avait eu le bon
goût et l'adresse de les appeler à admirer un tableau
chrétien chez lui, fils d'Israël.
Il semblait leur dire « Voyez, j'ai payé cinq cent
:

mille francs le chef-d'œuvre religieux de Marcowitch,


« Jésus marchant sur les flots. » Et ce chef-d'œuvre de-
meurera chez moi, sous mes yeux, toujours, dans la
maison du juif Walter. »
Dans le monde, dans le monde des duchesses et du
Jockey, on avait beaucoup discuté cette invitation qui
n'engageait à rien, en somme. On irait là comme on
allait voir des aquarelles chez M. Petit. Les Walter pos-
sédaient un chef-d'œvre ils ouvraient leurs portes un
;

soir pour que tout le monde pût l'admirer. Rien de


mieux.
La Vie Française, depuis quinze jours, faisait chaque
matin un écho sur cette soirée du trente décembre et
s'efforçait d'allumer la curiosité publique.
Du Roy rageait du triomphe du patron.
Il s'était cru riche avec les cinq cent mille francs ex-
torqués à sa fenune, et maintenant il se jugeait pauvre,
affreusement pauvre, en comparant sa piètre fortune à
la pluie de millions tombée autour de lui, sans qu'il
eût su en rien ramasser.
Sa colère envieuse augmentait chaque jour. Il en vou-
lait à tout le monde, aux Walter qu'il n'avait plus été
voir chez eux, à sa femme qui, trompée par Laroche,
lui avait déconseillé de prendre des fonds marocains, et
il en voulait surtout au ministre qui l'avait joué, qui
292 BEL-AMI

s'était servi de lui et qui dînait à sa table deux fois par


semaine. Georges lui servait de secrétaire, d'agent, de
porte-plunae, et quand il écrivait sous sa dictée, il se
sentait des envies folles d'étrangler ce bellâtre triom-
phant. Comme ministre, Laroche avait le succès mo-
deste, et pour garder son portefeuille, il ne laissait point
deviner qu'il était gonflé d'or. Mais Du Roy le sentait,
cet or, dans la parole plus hautaine de l'avocat par-
venu, dans son geste plus insolent, dans ses affinna-
tions plus hardies, dans sa confiance en lui complète.
Laroche régnait, maintenant, dans la maison Du Roy,
ayant pris la place et les jours du comte de Vaudrec, et
parlant aux domesitiques ainsi qu'aurait fait un second
maître.
Georges le tolérait en frémissant, comme un chien
qui veut mordre, et n'ose pas. Mais il était souvent dur
et brutal pour Madeleine, qui haussait les épaules et le
traitait en enfant malaiiroit. Elle s'étonnait d'ailleurs
de sa constante mauvaise humeur, et répétait : —
Je ne
te comprends pas. Tu es toujours à te plaindre. Ta
position est pourtant superbe.
Il tournait le dos et ne répondait rien.
ïî avait déclaré d'abord qu'il n'irait point à la fête du
patron, et qu'il ne voulait plus mettre les pieds chez ce
sale juif.
Depuis deux mois, Mme Walter lui écrivait chaque
jour pour supplier de venir, de lui donner un rendez-
le
vous où il lui plairait, afin qu'elle lui remît, disait-elle,
les soixante-dix mille francs qu'elle avait gagnés pour
lui.
Ilne répondait pas et jetait au feu ces lettres déses-
pérées. Non pas qu'il eût renoncé à recevoir sa part
de leur bénéfice, mais il voulait l'affoler, la traiter par
le mépris, la fouler aux pieds. Elle était ti'op riche II I

voulait se montrer fier.


Le jour même de l'exposition du tableau, comme
Tiladeleine lui représentait qu'il avait grand tort de n'y
vouloir pas aller, il répondit:

— Fiche-moi la paix. Je reste chez moi.


.BEî.-AMr 203

Puis, après le dîner, il d6cla)a tout à coup :


— II vaut tout de même mieux subir cette corvéa
Prépare-toi vite.
Elle s'y attendait.
— Je serai prête dans un quart d'heure, dit-elle.
Il s'habilla en gi'ognant, et même dans le fiacre il

continua à expectorer sa bile.


La cour d'honneur de l'hôtel de Carlsbourg était illu-
minée par quatre globes électriques qui avaient l'air de
quatre petites lunes bleuâtres, aux quatre coins. Un
magnifique tapis descendait les degrés du haut perron
et. sur chacun, un homme en livrée restait roide comme
une statue.
Du Roy murmura : —
En voilà de l'épate. Il levait —
les épaules, le cœur
crispé de jalousie.
Sa femme lui dit —
Tais-toi donc et fais-en autant.
:

Ils entrèrent et remirent leurs lourds vêtements de


sortie aux valets de pied qui s'avancèrent.
Plusieurs femmes étaient là avec leurs m.::ris, se dé-
barrassaient aussi de leurs fourrures. On entendait
murmurer —
C'est fort beau
: fort beau ! !

Le vestibule énorme tendu de tapisseries qui


était
représentaient l'aventure de Mars et de Vénus. A di'oite
et à gauche partaient les deux bras d'un escalier monu-
mental, qui se rejoignaient au premier étage. La rampe
était une merveille de fer forgé, dont la vieille dorure
éteinte faisait courir une lueur discrète le long des
marches de marbre rouge.
A l'entrée des salons, deux petites filles, habillées
l'une en folie rose, et l'autre en folie bleue, offraient
des bouquets aux dames. On trouvait cela charmant.
11 y avait déjà foule dans les salons.
La plupart des femmes étaient en toilette de ville pour
bien indiquer qu'elles venaient là comme elles allaient
à toutes les expositions particulières. Celles qui comp-
taient rester au bal avaient les bras et la gorge nus.
Mme Walter entourée d'amies, se tenait dans la se-
conde pièce, et répondait aut saluts des visiteurs. Beau-
coup ne la connaissaient point et se promenaient comme
dans un musée, sans s'occuper des maîtres du logis.
294 BEL-AMI

Quand elle aperçut Du Roy, elle devint livide et fit un


mouvement pour aller à lui.. Puis elle demeura immo-
salua avec cérémonie, tandis que
bile, l'attendant. Il la
Madeleine l'accablait de tendresses et de compliments.
Alors Georges laissa sa femme auprès de la Patronne ;

»t il se perdit au milieu du public pour écouter les


choses malveillantes qu'on devait dire, assurément.
Cinq salons se suivaient, tendus d'étoffes précieuses,
de broderies italiennes ou de tapis d'Oi'ient de nuances
et de styles différents, et portant sur leurs murailles
des tableaux de maîtres anciens. On s'arrêtait surtout
pour admirer une petite pièce Louis XVI, une sorte de
boudoir tout capitonné en soie à bouquets roses sur un
fond bleu pâle. Les meubles bas, en bois doré, couverts
d'étoffe pareille à celle des murs, étaient d'une admi-
rable finesse,
Georges reconnaissait des gens célèbres, la duchesse
de Terracine, le comte et la comtesse de Ravenel, le
général prince d'Andremont, la toute belle marquise des
Dunes, puis tous ceux et toutes celles qu'on voit aux
premières représentations.
On le saisit par le bras et une voix jeune, une voix
heureuse lui muimura dans l'oreille : —
Ah vous voilà !

enfin, méchant Bel-Ami. Pourquoi ne vous voit-on plus ?


C'était Suzanne Walter le regardant avec ses yeux
d'émail sous le nuage frisé de ses cheveux blonds.
fin,
Il fut enchanté de la revoir et lui serra franchement
la main. Puis s'excusant : —
Je n'ai pas pu. J'ai eu tant
à faire, depuis deux mois, que je ne suis pas sorti.
Elle reprit d'un air sérieux : —
C'est mal, très mal,
très mal. Vous nous faites beaucoup de peine, car nous
vous adorons, maman et moi. Quant à moi, je ne puis
me passer de vous. Si vous n'êtes pas là je m'ennuie
à mourir. Vous voyez que je vous le dis carrément pour
que vous n'ayez plus le droit de disparaître comme ça.
Donnez-moi le bras, je vais vous montrer moi-même
« Jésus marchant sur les flots », c'est tout au fond, der-
rière la serre. Papa l'a mis là-bas afin qu'on soit obligé
de passer partout C'est étonnant comme il fait le paon,.
papa, avec cet hôtel.
BEL-AMI 29&

Ils allaient doucement à travers la foule. On se re-


tournait pour regarder ce beau garçon et cette ravis-
sante poupée.
Un peintre connu prononça Tiens Voilà un joli
: — !

couple. II est amusant comme tout.


Georges pensait : —
Si j'avais été vraiment fort, c'est
celle-là que j'aurais épousée. C'était possible, pour-
tant. Comment n'y ai- je pas songé ? Comment me suis-
je laissé aller à prendre l'autre ? Quelle folie On agit !

toujours trop vite, on ne réfléchit jamais assez.


Et l'envie, l'envie amère, lui tomiait dans l'âme
goutte à goutte, comme un fiel qui corrompait toutes
ses joies, rendait odieuse son existence.
Suzanne disait : —
Oh venez souvent, Bel-Ami, nous
!

ferons des folies maintenant que papa est si riche. Nous


nous amuserons comme des toqués.
Il répondit, suivant toujours son idée Oh vous : — !

allezvous marier maintenant. Vous épouserez quelque


beau prince, un peu ruiné, et nous ne nous verrons plus
guère.
Elle s'écria avec franchise Oh non, pas encore,
: — !

je veux quelqu'un qui me plaise, qui me plaise beau-


coup, qui me plaise tout à fait. Je suis assez riche pour
deux.
Il souriait d'un sourire ironique et hautain, et il se
mit à lui nommer les gens qui passaient, des gens très
nobles, qui avaient vendu leurs titres rouilles à des
filles de financiers comme elle, et qui vivaient mainte-
nant près ou loin de leurs femmes, mais libres, impu-
dents, connus et respectés.
Il conclut : —
Je ne vous donne pas six mois pour
vous laisser prendre à cet appât-là. Vous serez madame
la Marquise, madame la Duchesse ou madame la Prin-
cesse, et vous me regarderez de très haut, mamz'elle.
Elle s'indignait, lui tapait sur le bras avec son éven-
tail, jurait qu'elle ne se marierait que selon son cœur.
Il ricanait : —
Nous verrons bien, vous êtes trop riche.
Elle lui dit : —
Mais vous aussi, vous avea eu un hé-
ritage.
296 3EL-ÂMI

Il fit un « Oh » de pitié
! : —
Parlons-en. A peine
vingt mille livres de rentes. Ce n'est pas lourd par le
temps pTésent.
— Mais votre femme a hérité également.
— Oui. Un million à nous deux. Quarante mille de
revenu. Nous ne pouvons même pas avoir une voiture
à nous avec ça. I

Ils arrivaient au dernier salon, et, en face d'eux s'ou-


vrait la serre, un large jardin d'hiver plein de grands
arbres des pays chauds abritant des massifs de fleurs
rares. En entrant sous cette verdure sombre où la lu-
mière glissait comme une ondée d'argent, on re&pirait
la fraîcheur tiède de la terre humide et un souffle lourd
de parfums. C'était une étrange sensation douce, mal-
saine et charmante, de nature factice, énervante et
molle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la
mousse entre deux épais massifs d'arbustes. Soudain
Du Roy aperçut à sa gauche, sous un large dôme de
palmiers, un vaste bassin de marbre blanc où l'on
aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre
grands cygnes en faïence de Delft laissaient tomber
l'eau de leurs becs entr'ouverts.
Le fond du bassin était sablé de poudre d'or et l'on
voyait nager dedans quelques énormes poissons rouges,
bizarres monstres chinois aux yeux saillants, aux
écailles bordées de bleu, sortes de mandarins des ondes
qui rappelaient, errants et suspendus ainsi sur ce fond
d'or, les étranges broderies de là-bas.
Le journaliste s'arrêta le cœur battant.
se disait
Il :

« Voilà, voilà du luxe. Voilà les maisons où


faut vivre.
il

D'autres y sont parvenus. Pourquoi n'y arriverais-je


point ?» Il songeait aux moyens, n'en trouvait pas sur-
le-champ, et s'irritait de son impuissance.
Sa compagne ne parlait plus, un peu songeuse. Il la
regarda de côté et il pensa encore une fois « Il suffisait
:

pourtant d'épouser cette marionnette de chair. »


Mais Suzanne tout d'un coup parut se réveiller :

Attention, —dit-elle. Elle poussa Georges à travers un
groupe qui barrait leur chemin, et lé* fit brusquement
tourner à droite.
BEL-AMI 297

Au milieu d'un bosquet de plantes singulières qui


tendaient en l'air leurs feuilles tremblantes, ouvertes
comme des mains aux doigts minces, on apercevait un
homme immobile, debout sur la mer.
L'effet était surprenant. Le tableau, dont les côtés se
trouvaient cachés dans les verdures mobiles, semblait
un trou noir sur un lointain fantastique et saisissant.
Il fallait bien regarder pour comprendre. Le cadre
coupait le milieu de la barque où se trouvaient les
apôtres à peine éclairés par les rayons obliques d'une
lanterne, dont l'un d'eux, assis sur le bordage, projetait
toute la lumière sur Jésus qui s'en venait.
Le Christ avançait le pied sur une vague qu'on voyait
se creuser, soumise, aplanie, caressante sous le pas
divin qui la foulait. Tout était sombre autour de
l'Homme-Dieu. Seules les étoiles brillaient au ciel.
Les figures des âpotres, dans la lueur vague du fana!
porté par celui qui montrait le Seigneur, paraissaient
convulsées par la surprise.
C'était bien là l'œuvre puissante et inattendue d'un
maître, une de ces œuvres qui bouleversent la pensée
et vous laissent du rêve pour des années.
Les gens qui regardaient cela demeuraient d'abord
silencieux, pais s'en allaient, songeuis, et ne parlaient
qu'ensuite de la valeur de ia peinture.
Du Roy, l'ayant contemplée quelque temps, déclara:
— C'est chic de pouvoir se payer ces bibc!ots-là.
Mais, comme on le heurtait, en le poussant pour voir,
il repartit, gardant toujours sous son bras la petite
main de Suzanne qu'il serrait un peu.
Elle lui demanda : — Voulez-vous boire un verre de
Champagne ? Allons au buffet. Nous y trouverons papa.
Et ils retraversèrent lentement tous les salons où la
foule grossissait, houleuse, chez elle, une foule élégante
de fête publique.
Georges soudain crut entendre une voix prononcer :
— C'est Laroche et Mme Du Roy. — Ces paroles lui
effleurèrent l'oreille comme ces bruits lointains qui
courent dans le vent. D'où venaient-elles ?
298 BEL-AMI

Il chercha de tous il aperçut en effet sa


les côtés, et
femme qui passait, au bras du
ministre. Ils causaient
tout bas d'une façon intime en souriant, et les yeux
dans les yeux.
IJ s'imagina remarquer qu'on chuchotait en les l'egar-
dant, et il sentit en lui une envie brutale et stupide de

sauter sur ces deux êtres et de les assommer à coups


de poing
Elle le rendait ridicule. Il pensa à Forestier. On disait
peut-être « Ce cocu de Du Roy. » Qui était-elle ? une
:

petite parvenue assez adroite, mais sans grands moyens,


en vérité. On venait chez lui parce qu'on le redoutait,
parce qu'on le sentait fort, mais on devait parler sans
gêne de ce petit ménage de journalistes. Jamais il
n'irait loin avec cette femme qui faisait sa maison tou-
jours suspecte, qui se compromettait toujours, dont
l'allure dénonçait l'intrigante. Elle serait maintenant
un boulet à son pied. Ah s'il avait deviné, s'il avait su
! !

Comme il aurait joué un jeu plus large, plus fort !

Quelle belle partie il aurait pu gagner avec la petite


Suzanne pour enjeu !Comment avait-il été assez
aveugle pour ne pas comprendre ça ?
Ils arrivaient à la salle à manger, une immense pièce
à colonnes de marbre, aux murs tendus de vieux Go-
belins.
Walter aperçut son chroniqueur et s'élança pour lui
prendre mains. Il était ivre de joie
les : —
Avez-vous
tout vu ? Dis, Suzanne, lui as-tu tout montré ? Que de
monde, n'est-ce pas, Bel-Ami ? Avez-vous vu le prince
de Guerche ? Il est venu boire un verre de p'uncii, tout
à l'heure.
Puis il s'élança vers le sénateur Rissolin qui traînait
sa femme étourdie et ornée comme une boutique fo-
raine.
Un monsieur saluait Suzanne, un grand garçon
mince, à favoris blonds, un peu chauve, avec cet air
mondain qu'on reconnaît partout. Georges l'entendit
nommer le Marquis de Cazolles, et il fut brusquement
:

jaloux de cet homme. Depuis quand le connaissait-elle ?


BEL-AMI 299

Depuis sa fortune sans doute? Il devinait un préten-


dant.
On le prit par le bras. C'était Norbert de Varenne. Le
vieux poète promenait ses cheveux gras et son habit
fatigué d'un air indifférent et las.
— Voilà ce qu'on appelle s'amuser, dit-il. Tout à
l'heure on dansera et puis on se couchera
; et les ;

petites filles seront contentes. Prenez du Champagne, il


est excellent.
Il se fit emplir un verre et, saluant Du Roy qui en
avait pris un autre : —
Je bois à la l'evanche de l'esprit
sur les millions.
Puis il ajouta, d'une voix douce : —
Non pas qu'ils me
gênent chez les autres ou que je leur en veuille. Mais
je proteste par principe.
Georges ne l'écoutait plus. Il cherchait Suzanne qui
venait de disparaître avec le marquis de Cazolles, et
quittant brusquement Norbert de Varenne, il se mit à
la poursuite de la jeune fille.
Une cohue épaisse qui voulait boire l'arrêta. Comme
il l'avait enfin franchie, il se trouva nez à nez avec le

ménage de Marelle.
Il voyait toujours la femme mais il n'avait pas ren-
;

contré deipuis longtemps la mari, qui lui saisit les deux


mains : —Que je vous remercie, mon cher, du conseil
que vous m'avez fait donner par Clotilde. J'ai gagné
près de cent mille francs avec l'emprunt marocain.
C'est à vous que je les dois. On peut dire que vous êtes
un ami précieux.
Des hommes se retournaient pour regarder cette bru-
nette élégante et jolie. Du Roy répondit En échange : —
de ce service, mon cher, je prends votre femme, ou plu-
tôt je lui offre mon bras. II faut toujours séparer les
époux.
M. de Marelle s'inclina —
C'est juste. Si je vous
:

perds, nous nous retrouverons ici dans une heure.


— Parfaitement.
Et les deux jeunes gens s'enfoncèrent dans la foule,
suivis par le mari. Clotilde répétait —
Quels veinards
:
300 BEL-AMI

que ces Walter, Ce que c'est tout de môme que d'avoir


l'intelligence des affaires.
Georges répondit : —
Bah ! Les hommes forts arrivent
toujours, soit par un moyen, soit par un autre.
Elle reprit : —
Voilà deux filles qui auront de vingt
à trente millions chacune. Sans compter que Suzanne
est jolie.
Il ne dit rien. Sa prop"re pensée sortie d'une autre
bouche l'irritait.
Elle n'avait pas encore vu « Jésus marchant sur les
flots proposa de l'y conduire. Ils s'amusaient à dire
». Il

du mal des gens, à se moquer des figures inconnues.


Saint-Potin passa près d'eux, portant sur le revers de
son habit des décorations nombreuses, ce qrui les amusa
beaucoup. Un ancien ambassadeur, venant derrière,
montrait une brochette moins garnie.
Du Roy déclara :

— Quelle salade de société I

Boisrenard, qui lui serra la main, avait aussi orné sa


boutonnière du ruban vert et jaune sorti le jour du
duel.
La vicomtesse de Percemur, énorme et parée, causait
avec un duc dans le petit boudoir Louil XVI.
Georges murmura : —
Un tête-à-tête galant. Mais —
en traversant la serre, il revit sa femme assise près de
Laroche-Mathieu, presque cachés tous deux derrière un
bouquet de plantes. Ils semblaient dire « Nous nous :

sommes donné un rendez-vous ici, un rendez-vous pu-


blic. Car nous nous fichons de l'opinion. »
Mme de Marelle reconnut que ce Jésus de Karl Mar-
cowitch était très étonnant et ils revinrent. Ils avaient
;

perdu le mari.
Il demanda :

— Et Laurine, est-ce qu'elle m'en veut toujours?


— Oui, toujours autant. Elle refuse de te voir et s'en
va quand on parle de toi.
Il ne répondit rien. L'inimitié subite de cette fillette le

chagrinait et lui pesait.


Suzanne les saisit au détour d'une porte, criant :
BEL-AMI SOI

— Ah vous voilà Eh bien, Bel-Ami, vous allez


! !

rester seul. J'enlève la belle Clotilde pour lui montrer


ma chambre.
Et les deux femmes s'en allèrent, d'un pas pressé,
glissant à travers le monde, de ce mouvement onduleux,
de ce mouvement de couleuvre qu'elles savent prendre
dans les foules.
Presque aussitôt une voix murmura : —Georges !

C'était Mme Walter. Elle reprit très bas : —Oh que !

vous êtes férocement cruel Que vous me faites souffrir


!

inutilement. J'ai chargé Suzette d'emmener celle qui


vous accompagnait afin de pouvoir vous dire un mot.
Ecoutez, il faut... il faut que je vous parle ce soir... ou
bien... ou bien... vous ne savez pas ce que je ferai. Allez
dans la serre. Vous y trouverez une porte à gauche et
vous sortirez dans le jardin Suivez l'allée qui est en
:

face. Tout au bout vous verrez une tonnelle. Attendez-


moi là dans dix minutes. Si vous ne voulez pas, je vous
jure que je fais un scandale, ici, tout de suite !

Il répondit avec hauteur :

— Soit. Je serai dans dix minutes à l'endroit que vous


m'indiquez.
Et ils se séparèrent. Mais Jacques Rival faillit le
mettre en retard. Il l'avait pris par le bras et lui racon-
tait un tas de choses avec l'air très exalté. Il venait
sans doute du buffet. Enfin Du Roy le laissa aux mains
de M. de Marelle retrouvé entre deux portes, et il s'en-
fuit. Il lui fallut encore prendre garde de n'être pas vu
par sa femme et par Laroche. Il y parvint, cai' ils sem-
blaient fort animés, et il se trouva dans le jardin.
L'air froid le saisit comme un bain de glace. Il pensa :

« Cristi, je vais attraper un rhume », et il mit son mou-


choir à son cou en manière de cravate. Puis il suivit à
pas lents l'allée, y voyant mal au sortir de la grande
lumière de salons.
Il distinguait à sa droite et à sa gauche des arbustes
sans feuilles dont les branches menues frémissaient.
Des lueurs grises passaient dans ces ramures, des lueurs
venues des fenêtres de l'hôtel. D aperçut quelque chose
302 BEL-AMI

de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Wal-


ter, lesbras nus, la gorge nue, balbutia d'une voix fré-
missante :

— Ah te voilà tu veux donc me tuer


! ? ?
Ilrépondit tranquillement :

— Je t'en prie, pas de drame, n'est-ce pas, ou je fiche


le camp' tout de suite.
Elle l'avait saisi par le cou, et, les lèvres tout près des
lèvres, elle disait :


Mais qu'est-ce que je t'ai fait ? Tu te conduis avec
moi comme un misérable ! Qu'est-ce que je t'ai fait ?
essayait de la repousser
Il :

—Tu as entortillé tes cheveux à tous mes boutons la


dernière fois que je tai vue, et ça a failli amener une
rupture entre ma femme et moi.
Elle demeura surprise, puis, faisant « non » de la
tête : —
Oh ta femme s'en moque bien. C'est quelqu'une
!

de tes maîtresses qui t'aura fait une scène.


—Je n'ai pas de maîtresses.
—Tais-toi donc Mais pourquoi ne viens-tu plus
!

même me voir ? Pourquoi refuses-tu de dîner, rien


qu'un jour par semaine, avec moi ? C'est atroce ce que
je souffre je t'aime à n'avoir plus une i)ensée qui ne
;

soit pour toi, à ne pouvoir rien regarder sans te voir


devant mes yeux, à ne plus oser prononcer un mot sans
avoir peur de dire ton nom Tu ne comprends pas ça, !

toi Il me semble que je suis pTise dans des griffes,


!

nouée dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, tou-


jours présent, me serre la gorge, me déchire quelque
chose là, dans la poitrine, sous le sein, me casse les
jambes à ne plus me laisser la force de marcher. Et je
reste comme une bête, toute la journée, sur une chaise,
en pensant à toi.
Il la regardait avec étonnement. Ce n'était plus la

g^rosse gamine folâtre qu'il avait connue, mais une


femme éperdue, désespérée, capable de tout.
Un projet vague, cependant, naissait dans son esprit.
Il répondit :

—Ma chère, l'amour n'est pas éternel. On se prend et


BEL-AMI 3G3

on se quitte. Mais quand ça dure comme entre nous ça


devient un boulet horrible. Je n'en veux plus. Voilà la
vérité. tu sais devenir raisonnable, me
Cependant, si
recevoir et me qu'un ami, je reviendrai
traiter ainsi
comme autrefois. Te sens-tu capable de ça ?
Elle posa ses deux bras nus sur l'habit noir de
Georges et murmura :

— Je suis capable de tout pour te voir.


— Alors convenu,
c'est nous sommes dit-il, amis,
rien de plus.
Elle balbutia :

— C'est convenu. — Puis tendant ses lèvres vers lui :

— Encore un dernier.
baiser... le
refusa doucement.
Il
— Non. faut tenir nos conventions.
Il
Elle se détourna en essuyant deux larmes, ptiis tirant
de son corsage un paquet de papiers noués avec un
ruban de soie rose, elle l'offrit à Du Roy Tiens. : —
C'est ta part de bénéfice dans l'affaire du Maroc. J'étais
si contente d'avoir gagné cela pour toi. Tiens, prends-le
donc...
Il voulait refuser : — Non, je ne recevrai point cet
argent !

Alors elle se révolta : —


Ah tu ne me feras pas ça, !

maintenant Il est à toi, rien qu'à toi. Si tu ne le


!

prends point, je le jetterai dans un égout. Tu ne me


feras pas cela, Georges?
Il reçut le petit paquet et le glissa dans sa poche.
—Il faut rentrer dit-il, tu vas attraper une fluxion
de poitrine.
Elle murmura —
Tant mieux si je pouvais mourir.
: !

— Elle lui prit une main, la baisa avec passion, avec


rage, avec désespoir, et elle se sauva vers l'hôtel.
Il revint doucement, en réfléchissant. Puis il rentra

dans la serre, le front hautain, la lèvre souriante.


Sa femme et Laroche n'étaient plus là. La foule dimi-
nuait. II devenait évident qu'on ne resterait pas au bal.
Il aperçut Suzanne qui tenait le bras de sa sœur. Elles
vinrent vers lui toutes les deux pour lui demander de-
304 BEL-AMI

danser le premier quadrille avec le comte de Latour-


Yvelin.
Il s'étonna.
— Qu'est-ce encore que celui-là ?
Suzanne répondit avec malice :

— C'est un nouvel ami de ma sœur.


Rose rougit murmura et :

— Tu es méchante, Suzette, ce monsieur n'est pas


plus mon ami que tien le
L'autre souriait — Je m'entends. :

Rose, fâchée, leur tourna dos et s'éloigna. le


Du Roy prit familièrement le
coude de la jeune fille
restée près de lui et de sa voix caressante Ecoutez, : —
ma chère petite, me croyez-vous hien votre ami ?
— Mais oui, Bel-Ami.
— Vous avez confiance en moi ?
— Tou+ à fait.
— Vous vous rappelez ce que je vous disais tantôt?
— A propos de quoi ?
— A propos de votre mariage, ou plutôt de l'homme
que vous épouserez.
— Oui.
— Eh bien ! voulez-vous me promettre une chose ?
— Oui, mais quoi?
— C'est de me consulter toutes les fois qu'on deman-
dera votre main, et de n'accepter personne sans avoir
pris mon avis.
— Oui, veux bien.
je
— Et un secret entre nous deux. Pas un mot de
c'est
ça à votre père ni à votre mère.
— Pas un mot.
— C'est juré ?
— C'est jiu'é.
Rival arrivait, affairé — Mademoiselle, votre
l'air :

papa vous demanda pour le bal.


Elle dit : —
Allons, Bel-Ami.
Mais refusa, décidé à partir tout de suite, voulant
il,

être seul pour penser. Trop de choses nouvelles venaient


de pénétrer dans son esprit et il se mit à chercher sa
femme. Au bout de quelque temps il l'aperçut qui
BEL- A vil 305

buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs in-


connus. Elle leur présenta son mari, sans les nommer
à lui.
Après quelques instants il demanda :

— Partons-nous ?
— Quand tu voudras.
Elle prit son bras et ils retraversèrent les salons où le
public devenait rare.
Elle demanda : —
Où est la Patronne ? je voudrais lui
dire adieu.
— C'est inutile. Elle essayerait de nous garder au bal
et j'en ai assez.
— C'est vrai, tu as raison.
Tout le long de la route ils furent silencieux. Mais,
aussitôt rentrés en leur chambre, Madeleine souiiaute
lui dit, sans même ôter son voile :

— Tu ne sais pas, j'ai une surprise pour toi.


Ilgrogna avec mauvaise humeur :

— Quoi donc ? _
— Devine.
— Je ne ferai pas cet effort.
— Eh bien !après-demain
c'est le premier janvier.
— Oui.
— C'est moment des étrennes.
le
— Oui.
— Voici les tiennes, que Laroche m'a remises tout à
l'heure.
Elle lui présenta un petite boîte noire qui semblait
un écrin à bijoux.
Il l'ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de la
Légion d'honneur.
Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara :

J'aurais pTéféré dix millions. Cela ne lui coûte pas cher.
Elle s'attendait à un transport de joie, et elle fut
irritée de cette froideur,
— Tu es vraiment incroyable. Rien ne te satisfait
maintenant.
Il répondit tranquillement : — Cet homme ne fait quf'
payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup.
,

30(J BEI- AMI

Elle fut étonnée do son accent, et reprit : C'est —


pourtant beau, à ton âge.
Il déclara : —
Tout est relatif. Je pourrais avoir da-
vantage, aujourd'hui.
Il avait pris l'écrin, il le posa tout ouvert sur la che- *

nriinée, considéra quelques instants l'étoile brillante


couchée dedans. Puis il le referma, et se mit au lit en ''

haussant les épaules. \


L'Officiel du 1" janvier annonça, en effet, la nomi-
nation de M. Prosper-Georges Du P»oy, publiciste, au
grade de chevalier de la Légion d'honneur, pour ser-
vices exceptionnels. Le nom était écrit en deux mots, ce
qui fit à Georges plus de plaisir que la décoration
même.
Une heure après avoir lu cette nouvelle devenue pu-
blique, reçut un mot de la Patronne qui le suppliait
il

de venir dîner chez elle, le soir même, avec sa femme,


pour fêter cette distinction. Il hésita quelques minutes,
puis jetant au feu ce billet écrit en termes ambigus, il
dit à Madeleine :

— Nous dînerons ce soir chez les Walter.


Elle fut étonnée.— Tiens mais je croyais que ! tu ne
voulais plus y mettre les pieds?
Il murmura seulement — J'ai changé d'avis. :

Quand arrivèrent, la Patronne était seule dans le


ils
petit boudoir Louis XVI adopté pour ses réceptions in-
times. Vêtue de noir, elle avait poudré ses cheveux, ce
qui la rendait charmante. Elle avait l'air, de loin, d'une
vieille, de près, d'une jeune, et, quand on la regardait
bien, d'un joli piège pour les yeux.
— Vous êtes en deuil ? demanda Madeleine.
Elle répondit tristement non. Je n'ai perdu: — Oui et
personne des miens. Mais à l'âge où onje suis arrivée
fait le deuil de sa vie. Je le porte aujourd'hui, pour
l'inaugurer. Désormais je le porterai dans mon coeur.
Du Roy pensa —
Ça tiendra-t-il, cette résolution-là?
:

Le dîner fut un peu morne. Seule Suzanne bavardait


sans cesse l'^.ose semblait préoccupée. On félicita beau-
coup le journaliste.
Le soir on s'en alla, errant et causant, par les salons
BEL-AMI 307

et par la serre. Comme Du Roy marchait derrière, avec


la Patronne, elle le retint par le bras.
—Ecoutez, dit-elle à voix basse... Je ne vous parlerai
plus de rien, jamais... Mais venez me voir, Georges.
Vous voyez que je ne vous tutoie plus. Il m'est impos-
sible de vivre sans vous, impossible. C'est une torture
inimaginable Je vous sens, je vous garde dans mes
yeux, dans mon cœur et dan* ma chair tout le jour et
toute la nuit. C'est comme si vous m'aviez fait boire un
poison qui me rongerait en dedans. Je ne puis pas. Non.
Je ne puis pas. Je veux bien n'être pour vous qu'une
vieille femme. Je me suis mise en cheveux blancs pour
vous le montrer, mais venez ici, venez de temps en
temps, en ami.
Elle lui avait pris la main et elle la, serrait, la broyait,
enfonçant ses ongles dans sa chair.
Il répondit avec calme —
C'est entendu. Il est inutile
:

de reparler de ça. Vous voyez bien que je suis venu


aujourd'hui, tout de suite, sur votre lettre.
'Walter, qui allait devant avec ses deux filles et Ma-
deleine, attendit Du Roy auprès du « Jésus marchant
sur les flots ». —
Figurez-vous, dit-il en riant, que j'ai
trouvé hier ma femme à genoux devant ce tableau
comme dans une chapelle. Elle faisait là ses dévotions.
Ce que j'ai ri I

Mme Walter répliqua d'une voix ferme, d'une voix


où vibrait une exaltation secrète —
C'est ce Christ-là
:

qui sauvera mon âme. Il me donne du courage et de la


force toutes les fois que je le regarde.
Et, s'arrêtant en face du Dieu debout sur la mer, elle
murmura : —
Comme il est beau Comme ils en ont !

peur et comme ils l'aiment, ces hommes Regardez !

donc sa tête, ses yeux, comme il est simple et surnaturel


en même temps !

Suzanne s'écria —
Mais il vous ressemble, Bel-Ami.
:

Je suis sûre qu'il vous ressemble. Si vous aviez des


favoris, ou bien s'il était rasé, vous seriez tout pareils
tous les deux. Oh mais c'est frappant
! !

Elle voulut qu'il se mît debout à côté du tableau el ;


308 BEL-AMI

tout le monde reconnut, en effet, que les deux figures


se ressemblaient. !

Chacun s'étonna. Walter trouva la chose bien singu-


lière. Madeleine, en souriant, déclara que Jésus avait
l'air plus viril.
Mme Walter demeurait immobile, contemplant d'un
œil fixe le visage de son amant à côté du visage du
Christ, et elle était devenue aussi blanche que ses che-
veux blancs.
VIII

Pendant le reste de l'hiver, les Du Roy allèrent sou-


vent chez les Walter. Georges même y dînait seul à tout
instant, Madeleine se disant fatiguée et préférant rester
chez elle.
Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la
Patronne n'invitait jamais personne ce soir-là il appar-
;

tenait à Bel-Ami, rien qu'à lui. Après dîner, on jouait


aux cartes, on donnait à manger aux poissons chinois,
on vivait et on s'amusait en famille. Plusieurs fois, der-
rière une porte, derrière un massif de la serre, dans un
coin sombre, Mme Walter avait saisi brusquement dans
ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa force
sur sa poitrine, lui avait jeté dans l'oreille : —
Je
t'aime !... je t'aime !... je t'aime à en mourir! —Mais
toujours il l'avait repoussée froidement, en répondant
d'un ton sec : — Si vous recommencez, je ne viendrai
plus ici.
Vers la fin de mars, on parla tout à coup du mariage
des deux sœurs. Rose devait épouser, disait-on, le comte
de Latour-Yvelin, et Suzanne, le marquis de Cazolles.
Ces deux hommes étaient devenus des familiers de la
maison, de ces familiers à qui on accorde des faveurs
spéciales, des pt-érogatives sensibles.
Georges et Suzanne vivaient dans une sorte d'intimité
fraternelle et libre, bavardaient pendant des heures, se
moquaient de tout le monde et semblaient se plaire
beaucoup ensemble.
310 BEL-AMI

Jamais ils n'avaient reparlé du mariage possible de la


jeune fille, ni des prétendants qui se présentaient.
Comme le Patron avait emmené Du Roy pour déjeu-
ner, un matin, Mme
Walter, après le repas, fut appelée
pour répondre à un fournisseur. Et Georges dit à Su-
zanne : —
Allons donner du pain aux poissons rouges.
Ils prirent cbacun sur la table un gros morceau de
mie et s'en allèrent dans la serre.
Tout long de la vasque de marbre on laissait par
le
terre des coussins afin qu'on pût se mettre à genoux
autour du bassin, pour être plus près des bêtes na-
geantes. Les jeunes gens en prirent chacun un, côte à
côte, et, penchés vers l'eau, commencèrent à jeter de-
dans des boulettes qu'ils roulaiet entre leurs doigts. Les
poissons, dès qu'ils les aperçurent, s'en vinrent, en re-
muant la queue, battant des nageoires, roulant leurs
gros yeux saillants, tournant sur eux-mêmes, plongeant
pour attraper la proie ronde qui s'enfonçait, et remon-
tant aussitôt pour en demander une autre.
Ils avaient des mouvements drôles de la bouche, des
élans brusques et rapides, une allure étrange de petits
monstres et sur le sable d'or du fond ils se détachaiciît
;

en rouge ardent, passant comme des flammes dans


l'onde transpai'ente, ou montrant, aussitôt qu'ils s'arrê-
taient, le filet bleu qui bordait leurs écailles.
Georges et Suzanne voyaient leurs propres figures
renversées dans l'eau, et ils souriaient à leurs images.
Tout à coup, il dit à voix basse Ce n'est pas bien : —
de me Suzanne.
faire des cachotteries,
Elle demanda Quoi donc, Bel-Ami ?
: —
— Vous ne vous rappelez pas ce que vous m'avez
promis, ici même, le soir de la fête ?
— Mais non ?
— De me consulter toutes les fois qu'on demanderait
votre main.
— Eh bien?
— Eh bien, on demandée. l'a
— Qui ça?
— Vous le savez bien.
— Non. Je vous jure.
BEL-AMI SU
— Si, vous le savez ! Ce grand fat de marquis de
Cazolles.
— n'est pas fat, d'abord.
Il

C'est possible mais il est stupide ruiné par le
! ;

jeu et usé par la noce. C'est vraiment un joli parti pour


vous, si jolie, si fraîche, et si intelligente.
Elle demanda, en souriant : — Qu'est-ce que vous
avez contre lui ?
— Moi ? Rien.
— Mais si. Il n'est pas tout ce que vous dites.
— Allons donc. C'est un sot et un intrigant.
Elle se tourna un peu, cessant de regarder dans
Teau :


Voyons, qu'est-ce que vous avez ?
Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret
du fond du cœur :

— J'ai... j'ai... j'ai que je suis jaloux de lui.

Elle s'étonna modérément — Vous : ?


— Oui, moi !

— Tiens. Pourquoi ça?


— Parce que je suis amoureux de vous, et vous le
savez bien, méchante !

Alors elle dit d'un ton sévère — Vous êtes fou, :

Bel-Ami !

reprit — Je
Il sais bien que je suis fou. Est-ce que
: le
je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à
vous, une jeune fille ? Je suis plus que fou, je suis cou-
pable, presque misérable. Je n'ai pas d'espoir possible,
et je perds la raison à cette pensée. Et quand j'entends
dire que vous allez vous marier, j'ai des accès de
fureur à tuer quelqu'un. Il faut me pardonner, ça,
Suzanne !

Il Tous les poissons à qui on ne jetait plus de


se tut.
pain demeuraient immobiles, rangés presque en ligne,
pareils à des soldats anglais, et regardant les figures
penchées de ces deux personnes qui ne s'occupaient
plus d'eux.
La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié
gaiement : — C'est dommage que vous soyez marié.
Que voulez-vous ? On n'y peut rien. C'est fini 1

14
312 BEL-AMI

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout


près, dans la figure :

— Si j'étais libre, moi m'épouseriez-vous ?


Elle lépondit, avec un accent sincère :

— Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me


plaisez beaucoup plus que tous les i»,utres.
Il se leva, et bailbutiant : —
Merci..., merci..., je vous
en supplie, ne dites « oui » à personne ? Attendez encore
un peu. Je vous en supplie Me le promettez-vous ? !

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre


ce qu'il voulait : —
Je vous le promets.
Du Roy jeta dann l'eau le gros morceau de pain qu'il
tenait encore aux mains, et il s'enfuit, comme s'il eût
perdu la tête, sans dire adieu.
Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet
d€ mie qui flottait n'ayant point été pétai par les doigts,
et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l'en-
traînaient à l'autre bout du bassin, s'agitaient au-des-
sous, formant maintenant une grappe mouvante, une
espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vi-
vante, tombée à l'eau la tête en bas.
Suzanne, surprise, inquiète, se redressa, et s'en revint
tout doucement. Le journaliste était parti.
Il rentra chez lui, fort calme, et comme Madeleine
écrivait des lettres, il lui demanda Dînes-tu ven- : —
dredi chez les Walter? Moi, j'irai.
Elle hésita : —
Non. Je suis un peu souffrante. J'aime
mieux rester ici.

Il répondit : — Comme
il te plaira. Personne ne te force.

Puis il reprit son chapeau et ressortit aussitôt.


Depuis longtemps il l'épiait, la surveillait et la sui-
vait, sachant toutes ses démarches. L'heure qu'il atten-
dait était enfin venue. Il ne s'était point trompé au ton
dont elle avait répondu « J'aime mieux rester ici. »
:

Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivi-


rent. Il parut même gai, ce qui ne lui était plus ordi-
naire. Elle lui disait : —
Voilà que tu redeviens gentil.
Il s'habilla de bonne heure le vendredi pour faire
quelques courses avant d'aller chez le Patron, affir-
mait-il.
BEL-AMI 313

Puis il partit vei*s six heures, ajyrès avoir pmbrassé


sa femme, et il alla chercher un fiacre place Notre-
Dame-de-Lorette.
Il dit au cocher : —
Vous vous arrêterez en face du
numéro lî, rue Fontaine, et vous resterez là jusqu'à ce
que je vous donne l'ordre de vous en aller. Vous me
conduirez ensuite au restaurant du Coq-Faisan, rue
Lafayette.
La voiture se mit en route au trot lent du cheval, et
Du Roy baissa les stores. Dès qu'il fut en face de sa
porte, il ne la quitta plus des yeux. Après dix minutes
d'attente, il vit sortir Madeleine, qui remonta vers les
boulevards extérieurs.
Aussitôt qu'elle fut loin, il passa la tête à la portière,
et il cria: —Allez.
Le fiacre se remit en marche, et le déposa devant le
Coq-Faisan, restaurant bourgeois connu dans le quar-
tier. Georges entra dans la salle commune, et mangea
doucement, en regardant l'heure à sa montio de temps
en temps. A sept heures et demie, comme il avait bu
son café, pris deux verres de fine Champagne, et fumé,
avec lenteur, un bon cigare, il sortit, héla une autre
voiture qui passait à vide, et se fit conduire rue La
Rochefoucauld.
Il monta, sans rien demander au concierge, au troi-
sième étage de la maison qu'il avait indiquée, et quand
une bonne lui eut ouvert —
M. Guibert de Lorme est
:

chez lui, n'est-ce pas?


—Oui, monsieur.
On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quel-
qnes instants. Puis un homme entra, grand, décoré,
avec Tair militaire, et portant des cheveux gris, bien
qu'il fût jeune encore.
Du Roy le salua, puis lui dit —
Comme je le pTé-
:

voyais, Monsieur le commissaire de police, ma femme


dîne avec son amant dans le logement garni qu'ils ont
loué rue des Martyrs.
Le magistrat s'inclina —
Je suis à votre disposition,
:

monsieur.
Georges reprit: —Vous avez jusqu'à neuf heures.
"îi BEL-AMI

n'est-ce pas? Cette limite passée, vous ne pouvez plus


pénétrer dans un domicile particulier pour y constater
un adultère.
— Non, monsieur, sept heures en hiver, neuf heures
à partir du 31 mai-^s. Nous sommes au cinq avril, nous
avons donc ju&qn'à neuf heures.
— Eh bien. Monsieur le commissaire, j'ai une voiture
en bas, nous pouvons prendre les agents qui vous
accompagneront, puis nous attendrons un peu devant
la porte. Plus nous arriverons tard, plus noiis avons
de chance de bien les surprendre en flagrant délit.
— Comme il vous plaira, monsieur.
Le commissaire sortit, puis revint, vôtu d'un pardes-
sus qui cachait sa ceinture tiricolore. Il s'effaça pour
laisser passer Du Roy. Mais le journaliste, dont l'esprit
était préoccupé, refusait de sortir le premier, et répé-
tait :« Après vous... après vous. »
Le magistrat prononça —
Passez donc, monsieur, je
:

suis chez moi.


L'autre, aussitôt, franchit la porte en saluant.
Ils allèrent d'abord au commissariat chercher trois
agents en bourgeois qui attendaient, car Georges avait
prévenu dans la journée que la sui-prise aurait lieu ce
soir-là. Un des hommes monta sur le siège, à côté du
cocher. Les deux autres entrèrent dans le fiacre, qui
gagna la rue des Martyrs.
Du Roy disait : —
J'ai le plan de l'appartement. C'est
au second. Nous trouverons d'abord un petit vestibule,
puis la chambre à coucher. Les trois pièces se com-
mandent. Aucune sortie ne peut faciliter la fuite. Il y
a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra prêt à être
réquisitionné par vous.
Quand ils furent devant la maison indiquée, il n'était
encore que huit heures un quart, et ils attendirent en
silence pendant plus de vingt minutes. Mais lorsqu'il
vit que les trois quarts allaient sonner, Georges dit :

Allons maintenant. —
Et ils montèrent l'escalier sans
s'occuper du portier, qui ne les remarqua point, d'ail-
leurs. Un des agents demeura dans la rue pour sur-
veiller la sortie.
BEL-AMI 315

Les quatre hommes s'arrêtèrent au second étage, et


Du Roy colla d'abord son oreille contre la porte, puis
son œil au trou de la serrure. Il n'entendit rien et ne
vit rien. Il sonna.
Le commissaire dit à ses agents Vous resterez ici, : —
prêts à tout appel.
Et ils attendirent. Au bout de deux ou trois minutes
Georges tira de nouveau le bouton lu timbre plusieurs
fois de suite. Ils perçurent un bruit au fond de l'appar-
tement puis un pas léger s'approcho. Quelqu'un venait
;

épier. Le journaliste alors frappa vivement avec son


doigt plié contre le bois des panneaux.
Une voix, une voix de femme, qu'on cherchait à
déguiser, demanda Qui est là ?
: —
L'officier m.unicip'al répondit Ouvrez, au nom de
: —
la loi.
La voix répéta : — Qui êtes-vous ?
— Je suis le commissaire de police. Ouvrez, ou je fais
forcer la porte.
I-a voix reprit : —
Que voulez-vous ?
El Du Roy dit —
C'est moi. Il est inutile de chercher
:

à nous échapper.
Le pas léger, un pas de pieds nus, s'éloigna, puis
revint au bout de quelques secondes.
Georges dit : —
Si vous ne voulez pas ouvrir, nous
enfonçons la porte. —
Il serrait la poignée de cuivre, et
d'une épaule il poussait lentement. Comme on ne ré-
pondait plus, il donna tout à coup une secousse si vio-
lente et si vigoureuse que la vieille seiTure de cette
maison meublée céda. Les vis arrachées sortirent du
bois, et le jeune honame faillit tomber sur Madeleine
qui se tenait debout dans l'antichambre, vêtue d'une
chemise et d'un jupon, les cheveux défaits, les jambes
dévêtues, une bougie à la main.
I! s'écria : —
C'est elle, nous les tenons. Et il se —
jeta dans l'appartement. Le commisaire ayant ôté son
chapeau, le suivit. Et la jeune femme effarée s'en vint
derrière eux en les éclairant.
Ils traversèrent une salle à manger dont la table non
desservie montrait les restes du repas : des bouteilles à
316 BEL-AMI

Champagne vides, une terrine de foies gras ouverte, une


carcasse de poulet et des morceaux de pain à moitié
mangés. Deux assiettes posées sur le dressoir portaient
des piles d'écaillés d'huîtres.
La chambre semblait ravagée par une lutte. Une robe
une chaise, une culotte d'homme restait à che-
coiffait
val sur le bras d'un fauteuil. Quatre bottines, deux
grandes et deux petites, traînaient au pied du lit, tom-
bées sur le flanc.
C'étaitune chambre de maiso:. garnie, aux meubles
communs, où flottait cette odeur odieuse et fade des
appartements d'hôtel, odeur émanée des rideaux, des
matelas, des murs, des sièges, odeur de toutes les per-
sonnes qui avaient couché ou vécu, un jour ou six mois,
dans ce logis public, et laissé là un peu de leur senteur,
de cette senteur humaine qui, s'ajoutant à celle des de-
vanciers, formait à la longue une pxianteur confuse,
douce et intolérable, la même dans tous ces lieux.
Une assiette à gâteaux, une bouteille de chartreuse et
deux petits verres encore à moitié pleins encombraient
la cheminée. Le sujet de la pendule de bronze était
caché par un grand chapeau d'homme.
Le commissaire se retourna vivement, et regardant
Madeleine dans les yeux :

— Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy,


épouse légitime de M. Prosper-Georges Du Roy, publi-
ciste, ici présent ?
Elle articula, d'une voix étranglée :
!^ Oui, monsieur,
— Que faites-vous ici?
Elle ne répondit pas.
Le magistrat reprit : —
Que faites-vous ici ? Je vous
trouve hors de chez vous, presque dévêtue dans un ap-
partement meublé. Qu'êtes- vous venue y faire?
Il attendit quelques instants. Puis, comme elle gar-
dait toujours le silence: —
Du moment que voua ne vou-
lez pas l'avouer, madame, je vais être contraint de le
constater. On voyait dans le lit la forme d'un corps
caché sous le drap.
Le commissaire s'approcha et appela : —Monsieur ?
BEL-AMI ZVi

LTiomme couché ne remua pas. II paraissait tourner


enfoncée sous un oreiller.
le dos, la tête
L'officier toucha ce qui semhl-ait être l'épaule, et ré-
péta : — Monsieur, ne me forcez pas, je vmis prie, à des
actes.
Mais le corps voilé demeurait aussi immobile que s'il
eût été mort.
Du Roy qui s'était avancé vivement saisit la couver-
ture, la tira et, arrachant l'oreiller, découvrit la figure
livide de M. Laroche- Mathieu. Il se pencha vers lui et,
frémissant de l'envie de le saisir au cou pour l'étran-
gler,il lui dit, les dents serrées : —
Ayez dont- ,:;'i moiuâ
le courage de votre infamie.
Le magistrat demanda encore: Qui êtes-vous ? —
L'amant, éperdu ne repondant pas, il reprit Je suis : —
commissaire de police et je vous somme de me dire
votre nom !

Georges, qu'une colère bestiale faisait trembler, cria :


— Mais répondez donc, lâche, où je vais vous nommer,
moi.
Alors l'homme couché balbutia : — Monsieur le com-
missaire, vous ne devez pas me laisser insulter par cet
individu. Est-ce à vous ou à lui que j'ai à faire ? Est-ce
à vous ou à lui que je dois répondre ?
Il paraissait n'avoir plus de salive dans la bouche.
L'officier répondit : —
C'est à moi, monsieur, à moi
seul. Je vous demande qui vous êtes ?
L'autre se tut. Il tenait le drap serré contre son cou
et roulait des yeux effares. Ses petites moustaches re-
troussées semblaient toutes noires sur sa figure b'.ême.
Le commissaire reprit —
Vous ne voulez pas ré-
:

pondre ? Alors je serai forcé de vous arrêter. Dans tous


les cas, levez-vous. Je vous interrogerai lorsque vous se-
rez vêtu,
j
Le corps s'agita dans le lit, et la tête murmura : —
Mais je ne peux pas, devant vous.
' Le magistrat demanda Pourquoi ça ?
: —
L'autre balbutia —
C'est que je suis... je suis... jo
:

suis tout nu.


Du Roy se mit à ricaner, et ramassant une chemise
318 REL-AMI

tombée à tevre, il la ic'a sur la couche en criant: —


Allons donc... levez-vo;:3... Pui&gue vous vous êtes
déshabillé devant ma i'c.-nme, vous pouvez bien vous
habiller devant moi.
Puis il tourna le dos et -vint vers la cheminée.
i

Madeleine avait retrouA'é :-'m sang-froid, et voyant


tout perdu, elle était prête à i:t oser. Une audace de
'

bravade faisait briller son œil et, r-vlant un morceau


;

de papier, elle alluma, comme pour u: e •.'îT'p, ion, '-•'S


dix bougies des vilains candélabres posés aux coins de
la cheminée. Puis elle s'adossa au marbre et tendant
au feu mourant un de ses pieds nus, qui soulevait par
derrière son jupon à peine arrêté sur les hanches, elle
prit une cigarette dans un étui de papier ros'e, l'en-
flamma et se mit à fumer.
Le commissaire était revenu vers elle, attendant que
son complice fût debout.
Elle demanda avec insolence —
Vous faites souvent
:

ce métier-là,monsieur ?
Il répondit gravement : — Le moins possible, ma-
dame.
Elle lui souriait sous le nez : —
Je vous en félicite,
ça n'est pas propre.
Elle affectait de ne pas regarder, de ne pas voir son
mari.
Mais le monsieur du lit s'habillait. Tl avait passé
son pantalon, chaussé ses bottines et il se rapprocha,
en endossant son gilet.
L'officier de police se tourna vers lui :

— Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire qui


vous êtes?
L'autre ne répondit pas.
Le commissaire prononça .Te: —
me vois forcé de
vous arrêter.
Alors l'homme s'écria brusquement Ne me tou- : —
chez pas. Je suis inviolable !

Du Roy s'élança vers lui, comme pour le terrasser,


et il lui grogna dans la figure —
Il y a flagrant délit...
:

flagrant délit. Je peux vous faire arrêter, si je veux...


oui, je le peux.
BEL- AMI 319

Puis, d'un ton vibrant : —


Cet homme s'appelle La-
roche-Mathieu, ministre des aifaires étrangères.
Le commissaire de poll^o recula stupéfait, et balbu-
tiant : —
En vérité, monsieur, voulez-vous me dire qui
vous êtes, à la fin ?
L'homme se décida, et avec force —
Pour une fois,
:

ce misérable-là n'a point menti. Je me nomme, en effet,


Laroche-Mathieu, ministre.
Puis tendant le bras vers la poitrine de Georges, où
apparaissait comme une lueur, un petit point rouge, il
ajouta : —
Et le gredin que voici porte sur son habit la
croix d'honneur que je lui ai donnée.
Du Roy était devenu livide. D'un geste rapide, il ar-
racha de sa boutonnière la courte flamme de ruban, et
la jetant dans la cheminée : —
Voilà ce que vaut une
décoration qui vient de salops de votre espèce.
Ils étaient face à face, les dents près des dents, exas-
pérés, les poings serrés, l'un m.aigre et la moustache
au vent, l'autre gi^as et la moustache en croc.
Le commissaire passa vivement entre les deux, et les
écartant avec ses m.ains : —
Messieurs, vous vous
oubliez, vous manquez de dignité!
Ils se turent et se tournèrent les talons. Madeleine,
immobile, fumait toujours, en souriant.
L'officier de police reprit : —
Monsieur le ministre,
je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy, que voici,
vous couché, elle presque nue. Vos vêtements étant je-
tés i)êîe-mêle à travers l'appartement, cela constitue un
flagrant délit d'adultère. Vous ne pouvez nier l'évi-
dence. Qu'avcz-vous à répondre?
Laroche-Mathieu murmura —
Je n'ai rien à dire,
:

faites votre devoir.


Le commissaire s'adressa à Madeleine Avouez- : —
vous, madame, que monsieur soit votre amant?
Elle prononça crânement —
Je ne !e nie pas, il est
:

mon amant !

— Cela suffit.
Puis le magistrat prit quelques notes sur l'état et la
disposition du logis. Comm.e il finissait d'écrire, le
ministre qui avait achevé de s'habiller, et qui attendait,
320 BEL-AMI

le paletot sur le bras, le chapeau à la main, demanda :


— Avez-vous encore besoin de moi. monsieur? Que
dois-je faire? Puis-je me retirer?
Du Roy se retoui^fla vers lui et soui ant avec inso-
lence : —
Pourquifï donc ? Nous avons fini. Vous pou-
vez vous recoucher, monsiour nous allons vous laisser
;

seuls.
Et posant le doigt sur le bras de l'officier ue police:

Retirons-nous, monsieur le commissaire, uoi:i; n'a-
vons plus rien à faire en ce lieu.
Un peu surpris, le magi.strat le suivit mais, sur le ;

seuil de la chambre, Georges s'arrêta pour le laisser


passer. L'autre s'y refusait par cérémonie.
Du Roy insistait —
Passez donc, monsieur.
: Le —
commissaire dit —
Après vous.
: —
Alors le journaliste
salua, et sur le ton d'une politesse ironique C'est : —
votre tour, monsieur le commissaire de police. Je suis
presque chez moi, ici.
Puis il referma la porte doucement, avec un air de
discrétion.
Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait dans les
bureaux de la Vie Française.
M. Walter il continuait à diriger et
était déjà là, car
à surveiller avec sollicitude son journal qui avait pris
une extension énorme et qui favorisait beaucoup les
opérations grandissantes de sa banque.
Le directeur leva la tête et demanda Tiens, vous: —
voici ? Vous semblez tout drôle Pourquoi n'êtes-vous
!

pas venu dîner à la maison ? D'où sortez-vous donc ?


Le jeune homme, qui était sûr de son effet, déclara,
en pesant sur chaque mot :

—Je viens de jeter bas le ministre des affaires étran-


gères.
L'autre crut qu'il plaisantait.
— jeter bas... Comment ?
De

Je vais changer le cabinet. Voilà tout Il n'est pas !

trop tôt de chasser cette charogne.


Le vieux, stupéfait, crut que son chroniqueur était
gris. Il murmura : — Voyons, vous déraisonnez.
— Pas du tout. Je viens de surprendre M. Laroche"
3'^î
BEL-AMI

Mathieu en flagrant délit d'adultère avec ma femme.


Le commissaire de police a constaté la chose. Le mi-
nistre est foutu.
Walter, interdit, releva tout à fait ses lunettes sur
son front et demanda : — Vous ne vous moquez pas de
moi?
— Pas du tout. Je vais même faire un écho là-
dessus.
— Mais alors que voulez-vous?
— Jeter bas ce fripon, ce misérable, ce malfaiteur
public I

Georges posa son chapeau sur un fauteuil, puis


ajouta : —
Gare à ceux que je trouve sur mon chemin.
Je ne i>ardonne jamais.
Le directeur hésitait encore à comprendre. Il mur-
mura — Mais... votre femme
: ?
— Ma demande en divorce sera faite dès demain
matin. Je la renvoie à feu Forestier.
— Vous voulez divorcer?
— Parbleu. J'étais ridicule. Mais ilme fallait faire la
bête pour les surprendre. Ça y est. Je suis maître de la
situation.
M. Walter n'en revenait pas et il regardait Du Roy ;

avec des yeux effarés, pensant Bigre. C'est un gail- : —


lard bon à ménager.
Georges reprit : —
Me voici libre... J'ai une certaine
fortune. Je me présenterai aux élections au renouvelle-
ment d'Octobre, dans mon pays où je suis fort connu.
Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter avec
cette femme qui était suspecte à tout le monde. Elle
m'avait pris comme un niais, elle m'avait enjôlé et cap-
turé. Mais depuis que je savais son jeu, je la surveil-
lais, la gredine.
Il se mit à rire et ajouta C'est ce pauvre Forestier
: —
qui était cocu... cocu sans s'en douter, confiant et tran-
quille. Me voici débarrassé de la teigne qu'il m'avait
laissée. J'ai les mains déliées .Maintenant j'irai loin.
Il s'était mis à califourchon sur une chaise. Il répéta,
comme eût songé
s'il : — J'irai loin.
Et le père Walter le regardait toujours de ses yeux.
322 BEL-AMI

découverts, ses lunettes restant relevées sur le front, et


U se disait —
Oui, il ira loin, le gredin.
:

Georges se releva —
Je vais rédiger l'écho. Il faut le
:

faire avec discrétion. Mais vous savez, il sera terrible


pour le ministre. C'est un homme à la mer. On ne peut
pas le repêcher. La Vie Française n'a plus d'intérêt à
le ménager.
Le vieux hésita quelques instants, puis il en prit son
parti : — Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se fichent
dans ces pétrins-là.
IX

Trois mois s'étaient écoulés. Le divorce de Du Boy


venait d'être prononcé. Sa femme avait repris le nom
de Forestier, et comme les Walter devaient partir, le
15 juillet, pour Trouville, on décida de passer une jour-
née à la campagne, avant de se séparer.
On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf
heures du matin dans un grand landau de voyage à
six places, attelé en poste à quatre chevaux.
On allait déjeuner à Saint-GeiTnain, au pavillon
Henry IV. Bel-Ami avait demandé à être le seul homme
de Ja partie, car il ne pouvait supporter la pTésence et
la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier mo-
ment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait
enlevé, au saut du lit. On l'avait prévenu la veille.
La voiture remonta au grand trot l'avenue dos
Champs-Elysées, puis traversa le bois de Boulogne.
Il faisait un admirable temps d'été, pas trop chaud.
Les hirondelles traçaient sur le bleu du ciel de grandes
lignes courbes qu'on croyait voir encore quand elles
étaient passées.
Les trois femmes se tenaient au fond du landau, !a
m.ère ent^'e ses deux filles et les trois hommes, à recu-
;

lons, Walter entre les deux invités.


On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien,
puis on gagna Bougival, pour longer ensuite la rivière
jusqu'au Pecq.
Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr
324 BEL-AMI

à longs favoris légers, dont le moindre sou fie d'air


agitait les pointes ce qui faisait dire à Du Roy : «Il ob-
tient de jolis effets de vent dans sa barbe », contemplait
Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois.
Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui
était pâle aussi. Leurs yeux se rencontraient, sem-
blaient se concerter, se comprendre, échanger secrète-
ment une pensée, puis se fuyaient. Mme
Walter était
tranquille, heureuse.
Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour Paris,
Georges proposa de faire un tour sur la terrasse.
On s'arrêta d'abord pour admirer la vue. Tout le
monde se mit en ligne le long du mur et on s'extasia
sur l'étendue de l'horizon. La Seine, au pied d'une
longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un
immense serpent couché dans la verdure. A droite, sur
le sommet de la côte, l'afrueduc de Marly projetait sur
l3 ciel son profil énorme de chenille à gi'andes pattes,
et Marly disparaissait, au-dessous, dans un épais bou-
quet d'arbres.
Par la plaine immense, qui s'étendait en face, on
voyait des villages, de place en place. Les pièces d'eau
du Vésinet faisaient des taches nettes et propres dans
la maigre verdure de la petite forêt. A gauche, tout
au loin, on apercevait en l'air le clocher pointu de Sar-
trouville.
Walter déclara — On ne peut
: trouver nulle part au
monde un semblable panorama. Il n'y en a pas un
pareil en Suisse.
Puis on se mit en marche doucement pour faire une
promenade et jouir un peu de cette perspective.
Georges et Suzanne restèrent en arrière. Dès qu'ils
furent écartés de quelques pas, il lui dit d'une voix
basse et contenue :—
Suzanne, je vous adore. Je vous
aime à en perdre la tête.
Elle murmura : —
Moi aussi, Bel-Ami.
Il reprit :Si je ne vous ai pas pour femme, je quit-
terai Paris, et ce pays.
Elle répondit : —
Essayez donc de me demander à
papa. Peut-être qu'il voudra bien.
TîEL-AMl 325

Il eut un petit geste d'impatience : Non, je vous le —


répète pour la dixième fois, c'est inutile. On me fer-
mera la porte de votie maison; on m'expulsera du
journal ; et nous ne pourrons plus même nous voir.
'Voilà le joli résultat aviquel je suis certain d'arriver par
une demande en rrg'e. On vous a promise au marquis
de Cazolles. On e ;père que vous finirez par dire :
« Oui. » Et on attend.
Elle demanda : — Qu'est-ce qu'il faut faire alors?
Il hésitait. !a regardant de côté : — M'aimez-vous
as.«!ez ro'^r commettre une folie ?
EV.c. répondit résolument:
— Oui.
— Une grande folie?
— Oui.
— La plus grande des folies ?
— Oui.
— Aurez-vous aussi assez de courage p'our braver
votre père votre mère
et ?
— Oui.
— Bien vrai ?
— Oui.
— Eh bien y a un moyen, un seul
! il Il faut que la !

chose vienne de vous, pas de moi. Vous êtes une en-


et
fant gâtée, on vous laisse tout dire, on ne s'étonnea'a pas
trop d'une audace de plus de votre part. Ecoutez donc.
Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman,
d'abord, votre maman toute seule. Et vous lui avouerez
que vous voulez m'épouser. Elle aura une grosse émo-
tion et une grosse colère...
Suzanne l'interrompit : Oh maman voudra bien. — !

Il reprit vivement : —
Non. Vous ne la connaissez
pas. Elle sera plus fâchée et plus furieuse que votre
père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous tien-
drez bon, vous ne céderez pas vous répéterez que vous ;

voulez m'épouser, moi seul, rien que moi. Le ferez-


vous?
— Je le ferai.
— Et en sortant de chez votre mère, vous direz la
326 BEL-AMI

même chose à votre père, d'un air très sérieux et très


décidé.
— Oui, oui. Et puis?
— Et puis, que ça devient gi'ave. Si vous êtes
c'est là
résolue, bien résolue, bien, bien résolue à être ma
femme, ma chère, chère petite Suzanne... Je vous... je
vous enlèverai !

Elle eut un grande secousse de joie et faillit battre


des mains —
Oh quel bonheur ! vous m'enlèverez ? !

Quand ça m'enlèverez-vous ?
Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes,
des chaises de poste, des auberges, toutes les char-
mantes aventures des livres lui passèrent d'un coup
dans l'esprit comme un sonore enchanteur prêt à se
réaliser. Elle répéta: —
Quand ça, m'enlèverez-vous?
Il répondit très bas —
Mais... ce soir... cette nuit.
:

Elle demanda, frémissante: Et où irons-nous? —


— Ça, c'est mon secret. Réfléchissez à ce que vous
faites. Songez bien qu'après cette fuite vous ne pourrez
plus être que ma femme C'est le seul moyen, mais il
!

est... il est très dangereux... jjour vous.

Elle déclara : —
Je suis décidée... ou vous retrou-
verai- je ?
— Vous pourrez sortir de l'hôtel, toute seule?
— Oui. Je sais ouvrir la petite porte.
— Eh bien quand le concierge sera couché, vers
!

minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. 'V^ous


me trouverez dans un fiacre arrêté en face du mi-
nistèie de la Marine.
— J'irai.
— Bien vrai ?
— Bien vrai.
Il lui prit la rr.ain et la serra: — Oh ! que je vous
aime ! Comme
vous êtes bonne et brave ! Alors, vous
ne voulez pas épouser M. de Cazolles ?
— Oh non. !

— Votre père s'est beaucoup fâché quand vous avez


dit non ?
— Je crois bien, voulait me remettre au couvent.
il

— Vous voyez qu'il est nécessaire d'être énergique.


BEL-AMI S27

\ — Je le serai.
Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette
r:'

idée d'enlèvempnt. Elle irait plus loin que là-bas... avec


lui !... Elle serait enlevée !... Elle était fière de ça Elle !

ne songeait guère à sa réputation, à ce qui pouvait lui


arriver d'infâme. Le savait-elle, même ? Le soupçon-
nait-elle ?
Mme Walter, se retournant, cria —
Mais viens
:

donc, petite. Qu'est-ce que tu fais avec Bel-Ami?


Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains de
mer où on serait bientôt.
Puis, on revint par Chatou pour ne pas refaire la
même route.
Georges ne disait plus rien. Il songeait Donc, si :

cette petite avait un peu d'audace, il allait réussir,


enfin Depuis trois mois il l'enveloppait dans l'irrésis-
!

tible filet de sa tendresse. Il la séduisait, la captivait,


la conquérait. Il s'était fait aimer par elle, comme il

savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son


âme légère de poupée.
Il avait obtenu d'abord qu'elle refusât M. de Ga-
zelles. 11 venait d'obtenir qu'elle s'enfuît avec lui. Car
il n'y avait pas d'autre moyen.

Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait


jamais à lui donner sa fille. Elle l'aimait encore, elle
l'aimerait toujours, avec une violence intraitable. Il
la contenait par sa froideur calculée, mais il la sentait
rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais
il ne pourrait la fléchir. Jamais elle n'admettrait qu'il

prit Suzanne.
Mais une fois qu'il tiendrait la petite au loin, il
traiterait de puissance à puissance, avec le père.
Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées
aux choses qu'on lui disait et qu'il n'écoutait guère. Il
parut revenir à rentra dans Paris.
lui lorsqu'il
Suzanne aussi songeait; des quatre che-
et le grelot
vaux sonnait dans sa tête, lui faisait voir des grandes
routes infinies sous dos clairs de lune éternels, des
forêts sombres traversées, des auberges au bord du
chemin, et la hâte des hommes d'écurie à changer l'at-
328 BELAMI
tel âge, car tout le monde devine gu'ils sont poursuivis.
Quand landau fut arrivé dans
le la cour de l'hôtel,
on voulut retenir Georges à dîner. 11 refusa et revint
chez lui.
Après avoir un peu mangé, mit de Tordre dans il

ses papiers comme un grand voyage.


s'il allait faire
Il brûla des lettres compromettantes, en cacha d'autres,
écrivit à quelques amis.
De temps en temps il regardait la pendule, en pen-
sant « Ça doit chauffer là-bas. » Et une inquiétude le
:

mordait au cœur. S'il allait échouer ? Mais que pou-


vait-il craindre ? 11 se tirerait toujours d'affaire Pour- !

tant c'était une grosse partie qu'il jouait, ce soir-là !

Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit


un fiacre et se fit arrêter place de la Concorde, le long
des arcades du ministère de la Marine.
De temps en temps il enflammait une allumette pour
regarder l'heure à sa montre. Quand il vit approcher
minuit, son impatience devint fiévreuse. A tout mo-
ment il passait la tête à la portière pour regarder.
Une horlage lointaine sonna douze coups, puis une
autre plus près, puis deux ensemble, puis une dernière
très loin. Quand celle-là eut cessé de tinter, il pensa :

« C'est fini. C'est raté. Elle ne viendra pas. »


Il était cependant résolu à demeurer jusqu'au jour.
Dans ces cas-là il faut être patient.
Il entendit encore sonner le quart, puis la demie,
puis le trois quarts et toutes les horloges répétèrent
;

une heure comme elles avaient annoncé minuit. 11


n'attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour
deviner ce qui avait pu arriver. Tout à coup une tête
de femme passa par la portière et demanda Etes- : —
vous Bel-Ami ?
là,
11 eut un sarsaut et une suffocation.
— C'est vous, Suzanne?
— Oui, c'est moi.
Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite,
et répétait : — Ah !... c'est vous... c'est vous... entrez.
Elle entra et se laissa tomber contre lui. II cria au
cocher : —
Allez Et le fiacre se mit en route.
!
BEL-AMI 329

Elle haletait, sans parler.


Il demanda — Eh bien comment ça s'est-il passé ?
: !

Alors elle murmura, presque défaillante :

— Oh ça a été terrible, chez maman surtout.


!

Ilétait inquiet frémissant.


et
— Votre maman Qu'est-ce qu'elle a dit
? ? Contez-
moi ça.
— Oh ça a été affreux. Je suis entrée chez
! elle et je
lui ai récité ma que j'avais bien préparée.
petite affaire
Alors elle a pâli, puis elle a crié « Jamais, Jamais » : !

Moi, j'ai pleuré, je me suis fâchée, j'ai juré que je n'é-


pouserais que vous. J'ai cru qu'elle allait me battre.
Elle est devenue comme folle elle a déclaré qu'on me ;

renverrait au couvent, dès le lendemain. Je ne l'avais


jamais vue comme ça, jamais Alors papa est arrivé !

en l'entendant débiter toutes ses sottises. Il ne s'est pas


fâché tant qu'elle, mais il a déclaré que vous n'étiez
pas un assez beau parti.
Comme ils m'avaient mise en colère aussi, j'ai crié
plus fort qu'eux. Et papa m'a dit de sortir avec un air
dramatique qui ne lui allait pas du tout. C'est ce qui
m'a décidée à me sauver avec vous. Me voilà, où
allons-nous ?
Il avait enlacé sa taille doucement et il écoutait de ;

toutes ses oreilles, le cœur battant, une rancune hai-


neuse s'éveillant en lui contre ces gens. Mais il la
tenait, leur fille. Ils verraient, à présent.
Il répondit : —
Il est trop tard pour prendre le train ;

cette voiture-là va donc nous conduire à Sèvres où


nous passerons la nuit. Et demain nous partirons pour
La Roche-Guyon. Cest un joli village, au bord de la
Seine, entre Mantes et Bonnières.
Elle murmura : — C'est que je n'ai pas d'effets. Je
n'ai rien.
Il sourit, avec insouciance Bah : — ! nous nous arran-
gerons là-bas.
Le fiacre roulait le long des rues. Georges pTit une
main de la jeune fille et se mit à la baiser, lentement,
avec respect. Il ne savait que lui raconter, n'étant
330 BEL-AMI

guère accoutumé aux tendresses platoniq '>s. Mais


soudain il crut s'apercevoir qu'elle pleurait.
Il demanda, avec terreur Qu'est-ce que vous
: —
avez ? ma chère petite.
Elle répondit, d'une voix toute mouillée C'est ma : —
pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heure, si
elle s'est aperçue de mon départ.
Sa mère, en effet, ne dormait pas.
Aussitôt Suzanne sortie de sa chambre, Mme Walter
était restée en face de son mari.
Elle demanda, éperdue,atterée :

— Mon Dieu
Qu'est-ce que cela veut dire ?
!

Walter cria, furieux : —


Ça veut dire que cet intri-
gant l'a enjôlée. C'est lui qui a fait refuser Cazolles. Il
trouve la dot bonne, parbleu !

Il se mit à marcher avec rage à travers l'apparte-


ment et reprit : —
Tu l'attirais sans cesse, aussi, toi,
tu le flattais, tu le cajolais, tu n'avais pas assez de
chatteries pour lui. C'était Bel-Ami par-ci, Bel-Ami
par-là, du matin au soir. Te voilà payée.
Elle murmura, livide —
Moi ?... je l'attirais
: !

Il lui vociféra dans le nez : Oui, toi —


Vous êtes !

toutes folles de lui, la Marelle, Suzanne et les autres.


Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais point
rester deux jours sans le faire venir ici ?
Elle se dressa, tragique : —
Je ne vous permettrai pas
de me parler ainsi. 'Vous oubliez que je n'ai pas été
élevée, comme vous, dans une boutique.
Il demeura d'abord immobile et stupéfait, puis il
lâcha un « Nom de Dieu » furibond, et il sortit en ta-
pant la porte.
Dès qu'elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la
glace pour se regarder, comme pour voir si rien n'était
changé en elle, tant ce qui arrivait lui paraissait im-
possible, monstrueux. Suzanne était amoureuse de Bel-
Ami et Bel-Ami voulait épouser Suzanne Non eUe
! ! !

s'était trompée, ce n'était pas vrai. La fillette avait eu


une toquade bien naturelle pour ce beau garçon, elle
avait espéré qu'on le lui donnerait pour mari elle ;

avait fait son petit coup de tête! Mais lui? lui ne pou-
BEL-AMI 331

vait pas être complice de ça I Elle réfléchissait, troublée


comme on J'est grandes catastrophes. Non,
devant les
Bel-Ami ne devait rien savoir de l'escapade de Suzanne.
Et elle songea longtemps à la perfidie et à l'inno-
cence possibles de cet homme. Quel misérable, s'il avait
préparé le coup Et qu'arriverait-il? Que de dangers et
!

de touj-ments eile prévoyait !

S'il ne savait rien, tout pouvait s'arranger encore.


On ferait un voyage avec Suzanne pendant six mois,
et ce serait fini. Mais comment pourrait-elle le revoir,
elle, ensuite ? Car eile l'aimait toujours. Cette passion
était entrée en elle à la façon de ces pointes de flèche
qu'on ne peut plus arracher.
Vivre sans lui était impossible. Autant mourir.
Sa pensée s'égarait dans ces angoisses et dans ces
incertitudes. Une douleur commençait à poindre dans
sa tête ses idées devenaient pénibles, troubles, lui fai-
;

saient mal. Eile s'énervait à chercher, s'exaspérait de


ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il était une
heure passée. Elle se dit « Je ne veux pas rester ainsi,
:

je deviens folle. Il faut que je sache. Je vais réveiller


Suzanne pour l'interroger. »
Et elle s'en alla, déchaussée, pour ne pas faire de
bruit, une bougie à la main, vers la chambre de sa fille.
Elle l'ouvrit bien doucement, entra, regarda le lit. Il
n'était pas défait. Elle ne comprit point d'abord, et
pensa que la fillette discutait encore avec son père.
Miiis aussitôt un soupçon horrible l'effleura et elle
courut chez son mari. Elle y arriva d'un élan, blême
et haletante. Il était couché et lisait encore.
Il demanda effaré :

— Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu as?


Elle balbutiait :

— As-tu vu Suzanne ?
— Moi Non. Pourquoi
? ?
— Elle est... partie. Elle n'est
elle est... pas dans sa
chambre.
Il sauta d'un bond sur le tapis, chaussa ses pan-
toufles et, sans caleçon, la chesmise au vent, il se pré-
cipita à son tour vers l'appartement de sa fille.
332 BEL AMI

Dès qu'il l'eut vu, il ne conserva point de doute. Elle


s'était enfuie.
II tomba sur un fauteuil et posa sa lampe par terre
devant lui.
Sa femme l'avait rejoint. Elle bégaya :

— Eh
bien ?
11 n'avait plus la force de répondre ; il n'avait plus
de colère, il gémit :

— C'est la tient. Nous sommes perdus.


fait, il

Elle ne comprenait pas :

— Comment, perdus ?
— Eh oui, parbleu. faut bien qu'D l'épouse
! Il main-
teant.
Elle poussa une sorte de cri de bête :

— Lui jamais Tu es donc fou


! ! ?
répondit tristement
Il :

— Ça ne sert à rien de hurler. Il l'a enlevée, il l'a


déshonorée. Le mieux est encore de la lui donner. En
s'y prenant bien, personne ne saura cette aventure.
Elle répéta, secouée d'une émotion terrible :

— Jamais jamais il n'aura Suzanne Jamais je ne


! !

consentirai !

Walter murmura avec accablement :

— Mais il l'a. C'est fait. Et il la gardera et la cachera


tant que nous n'aurons point cédé. Donc, pour éviter le
scandale, il faut céder tout de suite.
Sa femme, déchirée par une inavouable douleur, ré-
péta :

— Non non. Jamais je ne consentii^i


! !

Il reprit, s'impatientant Mais il n'y a pas à dis- : —


cuter. Il le faut. Ah le gredin, comme il nous a joués...
!

Il est fort tout de même. Nous aurions pu trouver beau-

coup mieux comme position, mais pas comme intelli-


gence et comme avenir. C'est un homme d'avenir. Il
sera député et ministre.
Mme Walter déclara, avec une énergie farouche :

— Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Tu


entends... jamais !

Il finit par se fâcher et par prendre, en homme pra-


tique, la défense d« Rcl-Ami.
BEI.-AMI 333

— Mais, tais-toi donc... Je te répète qu'il le faut...


qu'il ]c faut absolument. Et qui sait ? Peut-être ne le
regretterons-nous pas. Avec les êtres de cette trempe-
là, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu as vu
comme il a jeté bas, en trois articles, ce niais de La-
roche-Mathieu, et comme il l'a fait avec dignité, ce qui
était rudement difficile dans sa situation de mari.
Enfin nous verrons. Toujours est-il que nous sommes
pTis. Nous ne pouvons plus nous tirer de là.
Elle avait envie de crier, de se rouler par ten'e, de
s'aiTacher les cheveux. Elle prononça encore, d'une
voix exaspérée :

— ne l'aura
Il veux... pas
pas... Je... ne... !

Walter se leva, ramassa sa lampe, reprit :

— Tiens, tu es stupide comme toutes les femmes.


Vous n'agissez jamais que par passion. Vous ne savez
pas vous plier aux circonstances... vous êtes stupides !

Moi, je te dis qu'il l'épousera... Il le faut.


Et il sortit en traînant ses pantoufles. Il traversa,
fantôme comique en chemise de nuit, le large corridor
du vaste hôtel endormi, et rentra, sans bruit, dans sa
chambre.
Mme Walter restait debout, déchirée par une intolé-
rable douleur. Elle ne comprenait pas encore bien,
d'ailleurs. Elle souffrait seulement. Puis il lui sembla
qu'elle ne pourrait pas demeurer là, immobile, jusqu'au
jour. Elle sent^ait en elle un besoin violent de se sauver,
de courir devant elle, de s'en aller, de chercher de
l'aide, d'êtresecourue.
Elle cherchait qui elle pourrait bien appeler à elle.
Quel homme Elle n'en trouvait pas Un prêtre oui,
I ! !

un pTêtre Elle se jetterait à ses pieds, lui avouerait


!

tout, lui confesserait sa faute et son désespoir. Il com-


prendrait lui,que ce misérable ne pouvait pas épouser
Suzanne empêcherait cela.
et il
Il lui fallait un prêtre tout de suite Mais où le trou-
!

ver? Où aller? Pourtant elle ne pouvait rester ainsi.


Alors passa devant ses yeux, ainsi qu'une vision,
l'image sereine de Jésus marchant sur les flots. Bile le
vit comme elle le voyait en regardant le tableau. Donc
334 BEL-AMI

il l'appelait. E lui disait « Venez à moi. Venez vous


:

agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai et je vous


inspirerai ce qu'il faut faire. »
Elle prit sa bougie, sortit, et descendit pour gagner
la serre. Le Jésus était tout au bout, dans un petit
salon qu'on fermait par une porte vitrée afin que l'hu-
midité des terres ne détériorât point la toile.
Cela faisait une soile de chapelle dans une forêt
d'arbres singuliers.
Quand Mme Walter entra dans le jardin d'hiver, ne
l'ayant jamais vu que plein de lumière, elle demeura
saisie devant sa profondeur obscure. Les lourdes plan-
tes des pays chauds épaississaient l'atmosphère de leur
lialeine pesante. Et les portes n'étant plus ouvertes,
l'air de ce bois étrange, enfermé sous un dôme de verre,
entrait dans la poitrine avac peine, étourdissait, gri-
sait, faisait plaisir et mal, donnait à la chair une sen-
sation confuse de volupté énervante et de moi't.
La pauvre femme marchait doucement, émue par les
ténèbres où apparaissaient, à la lueur errante de sa
bougie, des plantes extravagantes, avec des aspects de
monstres, des apparences d'êtres, des difformités bi-
zarres.
Tout d'un coup, elle aperçut le Christ. Elle ouvrit la
porte qui le séparait d'elle, et tomba sur les genoux.
Elle le pria d'abord éperdument, balbutiant des mots
d'amour, des invocations passionnées et désespérées.
Puis, l'ardeur de son appel se calmant, elle leva les
yeux vers lui, et demeura saisie d'angoisse. Il ressem-
blait tellement à Bel-Ami, à la clarté trem.blante de
cette seule lumière l'éclairant à peine et d'en bas, que
ce n'était plus Dieu, c'était son amant qui la regardait.
C'étaient ses yeux, son front, l'expression de son visage,
son air froid et hautain !

Elle balbutiait :Jésus


« Jésus
! — ! —
Jésus !» Et le
mot « Georges » lui venait aux lèvres. Tout à coup, elle
pensa qu'à cette heure même, Georges, peut-être, possé-
dait sa fille. Il était seul avec elile, quelque jyart, dans
une chambre. Lui! lui avec Suzanne
! !

Elle répétait : « Jésus !... Jésus » Mais elle pensait


!
BEL-AMI 335

à eux... à sa fille et à son amant ! Ils étaient seuls,


dans une charnière... et c'était la nuit. Elle les voyait.
Elle les voyait si nettement qu'ils se dressaient devant
elle, à la place du tableau. Ils se souriaient. Ils s'em-
brassaient. La cbambre était sombre, :c lit entr 'ouvert.
Elle se souleva pour aller vers eux, pour pïendre sa
fille par les cheveux et l'arracher de cette étreinte. Elle
allait la saisir à la gorge, l'étrangler, sa fille qu'elle
haïssait, sa fille qui se donnait à cet homme. Elle la
touchait... ses mains rencontrèrent la toile. Elle heur-
tait les pieds du Christ.
Elle poussa un grand cri et tomba sur le doa Sa
bougie, renversée, s'éteignit.
Que se passa-t-il ensuite ? Elle rêva longtemps des
choses étranges, effrayantes. Toujours Georges et Su-
zanne passaient devant ses yeux enlacés avec Jésus-
Christ qui bénissait leur horrible amour.
Elle sentait vaguement qu'elle n'était point chez elle.
Elle voulait se lever, fuir, elle ne le pouvait pas. Une
torpeur l'avait envahie, qui liait ses membres et ne lui
laissait que sa pensée en éveil, trouble cependant, tor-
turée par des images affreuses, irréelles, fantastiques,
perdue dans un songe malsain, le songe étrange et par-
fois mortel que font entrer dans les cerveaux humains
les plantes endormeuses des pays chauds, aux formes
bizarres et aux parfums épais.
Le jour venu, on ramassa Mme Walter, étendue sans
connaissance, presque asphyxiée, devant « Jésus mar-
chant sur les flots ». Elle fut si malade qu'on craignit
pour sa vie. Elle ne reprit que le lendemain l'usage
complet de sa raison. Alors, elle se mit à pleurer.
La disparition de Suzanne fut expliquée aux domes-
tiques par un envoi brusque au couvent. Et M. Walter
répondit à une longue lettre de Du Roy, en lui accor-
dant la main de sa fiUe.
Bel-Ami avait jeté cette épître à la poste au moment
de quitter Paris, car il l'avait préparée d'avance le soir
de son départ. Il y disait, en termes respectueux, qu'il
aimait depuis longtemps la jeune fille, que jamais
aucun accord n'avait eu lieu entre eux, mais que la

15
336 BEL-AMI

voyant venir à lui, en toute liberté, pour lui dire: «Je


serai votre femme », il se jugeait autorisé à la garder,
à ia cacher, même, jusqu'à ce qu'il eût obtenu une
réponse des parents dont la volonté légale avait pour
lui une valeur moindre que la volonté de sa fiancée.
Il demandait que M. Walter répondit poste restante,
un ami devant lui faire parvenir la lettre.
Quand il eut obtenu ce qu'il voulait, il ramena Su-
zanne à Paris et la renvoya chez des parents, «'abste-
nant lui-même de paraître avant quelque temps.
Ils avaient passé six jours au bord de la Seine, à La
Roche-Guyon.
Jamais la jeune fille ne s'était tant amusée. Elle
avait joué à la bergère. Comme il la faisait passer
pour sa sœur, ils vivaient dans une intimité libre et
chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il jugeait
habile de la respecter. Dès le lendemain de leur arrivée,
elle acheta du linge et des vêtements de paysanne, et
elle se mit à pêcher à la ligne, la tête couverte d'un
immense chapeau de paille orné de fleurs des champs.
Elle trouvait le pays délicieux. Il y avait là une vieille
tour et un vieux château où l'on montrait d'admirfjjles
tapisseries.
Georges, vôtu d'une vareuse achetée toute faite Ci'.ez

un commerçant du pays, promenait Suzanne, soit à


pied, le long des berges, soit en bateau. Ils s'embi-as-
saient à tout moment, frémàssants, elle innocente et lui
prêt à succomber. Mais il savait être fort et quand il
;

lui dit : — Nous retournerons à Paris demain, votre


pèi'e m'accorde votre main, —
elle murmura naïve-
ment : —
Déjà ? ça m'amusait tant d'être votre femme !
Il faisait sombre dans le petit appartement de la rue
de Constantinople, car Georges Du Roy et Clotilde de
Marelle s'étant rencontiés sous la porte étaient entrés
brusquement, et elle lui avait dit, sans lui laisser le
temps d'ouvrir les persiennes :

— Ainsi, tu épouses Suzanne Walter?


Il avoua avec douceur et ajouta :

— Tu ne le savais pas ?
Elle reprit, debout devant lui, furieuse, indignée :

Tu épouses Suzanne Walter C'est trop fort c'est trop! !

fort Voilà trois mois que tu me cajoles pour me


I

cacher ça. Tout le monde le sait, excepté moi. C'est


mon mari qui me l'a appris !

Du Roy se mit à ricaner, un peu confus tout de


même et, ayant posé son cliapeau sur un coin de la
cheminée, il s'assit dans un fauteuil.
Elle le regardait bien en face, et elle dit d'une voix
irritée et basse :

—Depuis que tu as quitté ta femme, tu préparais ce


coup-là, et tu me gardais gentiment comme maîtresse ;

pour faire l'intérim ? QueJ gredin tu es 1

Il demanda :

— Pourquoi ça ? J'avais une femme qui me trompait.


Je l'ai obtenu le divorce, et j'en épouse
surprise ; j'ai
une autre. Quoi de plus simple ?
Elle murmura, frémissante :


Oh comme tu es roué et dangereux, toi
1 I
338 BEL-AMI

Il se remit à sourire :

— Parbleu ! Les imbéciles et les niais sont toujours


des dupes 1

Mais elle suivait son idée :

— Comme j'aurais dû te deviner dès le commence-


ment. Mais non, je ne pouvais pas croire que tu serais
crapule comme ça.
Il pïit un air digne :

— Je te pi'ie de faire attention aux mots que tu em-


ploies.
Elle se révolta contre cette indignation Quoi tu : — 1

veux que je prenne des gants pour te parler mainte-


nant Tu te conduis avec moi comme un gueux depuis
!

que je te connais, et tu prétends que je ne te le dise


pas ? Tu trompes tout le monde, tu exjjloites tout le
monde, tu prends du plaisir et de l'argent partout, et tu
veux que je te traite comme un honnête homme?
Il se leva, et la lèvre tremblante :

— Tais-toi, ou je te fais sortir d'ici.


Elle balbutia :

— Sortir d'ici... Sortir d'ici... Tu me ferais sortir


d'ici... toi... toi ?„.
Elle ne pouvait plus parler, tant elle sxiffoquait de
colère, et brusquement, comme si la porte de sa fureur
se fût brisée, elle éclata :
— Sortir d'ici ? Tu oublies donc que c'est moi qui l'ai
p'ayé, depuis le premier jour, ce logement-^là Ah oui, ! !

tu l'as bien pris à ton compte de temps en temps. Mais


qui est-ce qui l'a loué?... C'est moi... Qui est-ce qui l'a
gardé ?... C'est moi... Et tu veux me faire sortir d'ici.
Tais-toi donc, vaurien Crois-tu que je ne sais pas
I

comment tu as volé à Madeleine la moitié de l'héritage


de Vaudrec ? Crois-tu que je ne sais pas comment tu
as couché avec Suzanne pour la forcer à t'épouser...
Il la saisit par les épaules et la secouant entre ses
mains :

— Ne parle pas de celle-là ! Je te le défends I

Elle cria ;

— Tu a3 couché avec, je le sais.


Il eût accepté n'importe quoi, mais ce mensonge
BEL-AMI S39

l'exaspérait. Les vérités qu'elle lui avait criées par le


visage lui faisaient passer tout à l'heure des frissons
de rage dans le cœur, mais cette fau'&seté sur cette petite
fille qui allait devenir sa femme éveillait dans le creux
de sa main un besoin furieux de frap'per.
Il répéta :

— Tais-toi... prends garde... tais-toi... Et il l'agi- —


tait comme on agite une branche pour en faire tomber
les fruits.
Elle hurla, décoiffée, la bouche grande ouverte, les
yeux fous :

— Tu as couché avec !

Il la lâcha et lui lança par la figure un tel soufflet


qu'elle alla tomber contre le mur. Mais elle se retourna
vers lui, et, soulevée sur ses poignets, vociféra encore
une fois :

— Tu as couché avec !

Il se rua sur elle, et, la tenant sous lui, la frappa


comme s'il tapait sur un homme.
Elle se tut soudain, et se mit à gémir sous les coups.
Elle ne remuait plus. Elle avait caché sa figure dans
l'angle du parqnet et de la muraille, et elle poussait
des cris plaintifs.
Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quel-
ques pas par la pièce pour reprendre son sang-froid ;
et, une idée lui étant venue, il passa dans la chambre,
emplit la cuvette d'eau froide, et se trempa la tête de-
dans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce
qu'elle faisait en s'essuyant les doigts avec soin.
Elle n'avait point bougé. Elle restait étendue par
terre, pleurant doucement.
Il demanda :

— Auras-tu bientôt fini de larmoyer ?


Elle ne répondit pas. Alors il demeura debout au
milieu de l'appartement, un peu gêné, un peu honteux
en face de ce corps allongé devant lui.
Puis, tout à coup, il prit une résolution, et saisit son
chapeau sur la cheminée : —
Bonsoir. Tu remettras la
clef au concierge quand tu seras prête. Je n'attendrai
pas ton bon plaisir.
340 BEL-AMI

Il sortit, ferma la porte, pénétra chez le portier, et


lui dit :

— Madame est restée. Elle s'en ira tout à riieure.


Vous direz qviQ je donne congé pour le
au propriétaire
1" Nous sommes au 16 août, je me trouve
octobre.
donc dans les limites.
Et il s'en alla à grands pas, car il avait des courses
pressées à faire pour les derniers achats de la corbeille.
Le mariage était fixé au 20 octobre, après la rentrée
des Chambres. Il aurait lieu à l'église d: la Madeleine.
On en avait beaucoup jasé sans savoir au juste la
vérité. Différentes histoires circulaient. On chuchotait
qu'un enlèvement avait eu lieu, mais on n'étaitsûr
de rien.
D'après les domestiques, Mme Walter, qui ne parlait
plus à son futur gendre, s'était empoisonnée de colère
le soir où cette union avait été décidée, après avoir
fait conduire sa fiUe au couvent, à minuit.
On l'avait ramenée presque morte. Assurément, elle
ne se remettrait jamais. Elle avait l'air maintenant
d'une vieille femme ses cheveux devenaient tout gris
; ;

et elle tombait dans la dévotion, communiant tous les


dimanches.
Dans les premiers jours de septembre, la Vie Fran-
çaiseannonça que le baron Du Roy de Cantel devenait
son rédacteur en chef, M. Walter conservant le titre de
directeur.
Alors on s'adjoignit un bataillon de chroniqueurs
connus, d'échotieis, de rédacteurs politiques, de cri-
tiques d'art et d? théâtre, enlevée à force d'argent aux
gi-ands journaux, aux vieux journaux puisisants et
posés.
Les anciens journalistes, les journalistes graves et
respectables ne haussaient plus les épaules en parlant
de la Vie Française. Le succès rapide et complet avait
effacé la mésestima des écrivains sérieux pour les dé-
buts de cette feuille.
Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu'on
appelle un fait parisien, Georges Du Roy et les Walter
ayant soulevé beaucoup de curiosité depuis quelque
BEL-AMI 841

temps. Tous les gens qu'on cite dans les échos se pro-
mirent d'y aller.
Cet événement eut lieu par un jour clair d'automne.
Dès huit heures du matin, tout le personnel de la
Madeleine, étendant sur les marches du haut perron de
cette église qui domine la rue Royale, un large tapis
rouge, faisait arrêter les passants, annonçait au peuple
de Paris qu'une grande cérémonie allait avoir lieu.
Les employés se rendant à leur bureau, les petites
ouvrières, les garçons de magasin, s'arrêtaient, regar-
daient et songeaient vaguement aux gens riches qui
dépensaient tant d'argent pour s'accoupler.
Vers dix heures, les curieux commencèrent à sta-
tionner. Ils demeuraient là quelques minutes, espé-
rant que peut-être ça commencerait tout de suite,
puis ils s'en allaient.
A onze heures, des détachements de sergents de viUe
arrivèrent et se mirent presque aussitôt à faire circuler
la foule, car des attroupements se formaient à chaque
instant.
Les premiers invités apparurent bientôt, ceux qui
voulaient être bien placés pour tout voir. Ils prirent
les chaises en bordure, le long de la nef centrale.
Peu à peu, il en venait d'autres, des femmes qui fai-
saient un bruit d'étoffes, un bruit de soie, des hommes
sévères, presque tous chauves, marchant avec une cor-
rection mondaine, plus graves encore en ce lieu.
L'église s'emplissait lentement. Un flot de soJeil
eastrait par l'immense porte ouverte éclairant les pre-
miers rangs d'amis. Dans le choeur qui semblait un
peu sombre, l'autel couvert de cierges faisait une
clarté jaune, humble et pâle en face du trou de lu-
mière de la grande porte.
On se reconnaissait, on s'appelait d'un signe, on se
réunissait par groupes. Les hommes de lettres, moins
resî>ectueux que les hommes du monde, causaient à
mi-voix. On regardait les femmes.
Norbert de Varenne, qui cherchait un ami, aperçut
Jacques Pavai vers le milieu des lignes de chaises, et
il le rejoignit.
342 BEL-AMI

— Eh bien dit-îl, l'avenir est aux malins


! L'autre ! —
qui n'était point envieux, répondit : —
Tant mieux pour
lui. Sa vie est faite. —
Et ils se mirent à nommer les
figures aperçues.
Rival demanda —
Savez-vous ce qu'est devenue sa
:

femme ?
Le poète sourit — Oui
et non. Elle vit très retirée,
:

dans
ra'a-t-on dit, quartier Montmartre. Mais... il y a
le
un mais... je lis depuis quelque temps dans la Plume
des articles politiques qui ressemblent terriblement à
ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont d'un nommé
Jean Le Dol, un jeune homme, beau garçon, intelli-
gent, de la môme race que notre ami Georges, et qui
a fait la connaissance de son ancienne femme. D'où
j'ai conclu qu'elle aimait les débutants et les aimerait
éteraellement. Elle est riche d'ailleurs. Vaudrec et La-
roche-Mathieu n'ont pas été pour rien les assidus de la
maison.
Rival déclara :

— Elle n'est pas mal, cette petite Madeleine. Très


fine et très rouée Elle doit être charmante au décou-
!

vert. Mais, dites-moi, comment se fait-il que Du Roy


se marie à l'église aprè^ un divorce prononcé ?
Norbert de Varenne répondit : —
Il se marie à l'é-

glise parce que, pour l'Eglise, ii n'était pas maiié, la


première fois.
— Comment ça ?
— Notre Bel-Ami, par indifférence ou par économie,
avait jugé la mairie suffisante en épousant Madeleine
Forestier. Il s'était donc passé de bénédiction ecclésias-
tique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mère l'E-
glise, un simple état de concubinage. Par conséquent,
il arrive devant elle aujourd'hui en garçon, et elle lui

prête toutes ses pompes, qui coûteront cher au père


'V\'alter.
La rumeur de la foule accrue grandissait sous la
voûte.On entendait des voix qui parlaient presque
haut.On se montrait des hommes célèbres, qui po-
saient, contents d'être vus, et gardant avec soin leur
maintien adopté devant le public, habitués à se mon-
BEL-AMI 34S

trer ainsi dans toutes les fôtes dont ils étaient, leur
semblait-il, les indispensables ornements, les bibelots
d'art.
Rival reprit :

—Dites donc, mon cher, vous qui allez souvent chez


le Patron, est-ce vrai que Mme Walter et Du Roy ne se
parlent jamais plus ?
—Jamais. Elle ne voulait pas lui donner la i>etite.
Mais il tenait le père par des cadavi-es découverts,
paraît-il, des cadavres enterrés au Maroc. Il a donc
menacé le vieux de révélations épouvantables. Walter
s'est rappelé l'exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé
tout de suite. Mais la mère, entêtée comme toutes les
femmes, a juré qu'elle n'adresserait plus la parole à
son gendre. Ils sont rudement drôles, en face l'un de
l'autre. Elle a l'air d'une statue, de la statue de la Ven-
geance, et il est fort gêné, lui, bien qu'il fasse bonne
contenance, car il sait se gouverner, celui-là !

Des confi-èros venaient leur serrer la main. On enten-


dait des bouts de conversations politiques. Et vague
comme le bruit d'une mer lointaine, le grouillement du
peuple amassé devant l'église entrait par la porte avec
le soleil, montait sous la voûte, au-dessus de l'agita-
tion plus discrète du public d'élite massé dans le
temple.
Tout à coup le suisse fraf)pa trois fois le pavé du
bois de sa hallebarde. Toute l'assistance se retourna
avec un long frou-frou de jupes et un remuement de
chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de son
père, dans la vive lumière du pKîrtail.
Elle avait toujours l'air d'un joujou, d'un délicieux
jotijou blanc coiffé de fleurs d'oranger.
Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis
quand elle fit son pTemier pas dans la nef, les orgues
poussèrent un cri puissant, annoncèrent l'entrée de la
mariée avec leur gi^ande voix de métal.
Elle s'en venait, la t*ôte baissée, mais point timide,
vaguement émue, gentille, charmante, une miniature
d'épousée. Les femmes souriaient et murmuraient en
la regardant passer. Les hommes chuchotaient : « Ex-
344 BEL-AMI

quise, adorable. » M. Walter marchait avec une dignité


'

exagérée, un peu pâle, les lunettes d'aplomb sur le nez.


Derrière eux, quatre demoiselles d'honneur, toutes,
les quatre vêtues de rose et joliôs toutes les quatre,
formaient une cour à ce bijou de reine. Les garçons
d'honneur, bien choisis, conformes au type, allaient
d'un pas qui semblait réglé par un maître de ballet.
Mme Walter les suivait, donnant le bias au père de
son autre gendre, au marquis de Latour-Yvelin, âgé de
soixante-douze ans. Elle ne marchait pas, elle se traî-
nait, prête à s'évanouir à chacun de ses mouvements
en avant. On sentait que ses pieds se collaient aux
dalles, que ses jambes refusaient d'avancer, que son
cœur battait dans s.a poitrine comme une bête qui bon-
dit pour s'échapper.
Elle était devenue maigre. Ses cheveux blancs fai-
saient paraître plus blême encore et plus creux son
visage.
Elle regardait devant elle pour ne voir personne,
pour ne songer, peut-être, qu'à ce qui la torturait.
Puis Georges Du Roy parut avec une A'ieiile dame
inconnue.
Il levait la t^te sans détoui'ner non plus ses yeux
sous ses sourcils un peu crispés. Sa mous-
fixes, durs,
tache semblait irritée sur sa lèvre. On le trouvait fort
beau garçon. Il avait l'allure fière, la taille fine, la
jambe droite. Il portait bien son habit que tachait,
comme une goutt.e de sarig, le petit ruban rouge de la
Légion d'honneur.
Puis venaient les parents. Rose avec le sénateur Ris-
solin. Elle était mariée depuis six semaines. Le comte
de Latour-Yvelin accompagnait la Nàcomtesse de Perce-
mur.
Enfin ce fut une procession bizarre des alliés ou
amis de Du Roy qu'il avait présentés dans sa nouvelle
famille, gens connus dans l'entremonde parisien qui
sont tout de suite les intimes, et, à l'occasion, les cou-
sins éloignés des riches parvenus, gentilshommes dé-
classés, ruinés, tachés, mariés parfois, ce qui est pis.
C'étaient M. de Belvigne, le marquis de Banjolin, le
BEL -A MI 545

comte et la comtesse de Revend, le duc de Ramorano,


le prince de Kravalow, le chevalier Valréali, puis des
invités de Walter, le prince de Guerche, le duc et la
duchesse de Ferracine, la belle marquise des Dunes.
Quelques parents de Mme Walter gardaient un air
comme il faut de province, au milieu de ce défilé.
Et toujours les orp-ues chantaient, poussaient par
l'énorme monument les accents ronflants et rythmés
de leurs gorges luisantes, qui crient au ciel la joie ou
la douleur des hommes. On referma les grands battants
de l'entrée, et, tout à coup, il fit sombre comme si on
venait de mettre à la porte le soleil.
Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa
femme dans le chœur, en face de l'autel illuminé. Le
nouvel évêque de Tanger, crosse en main, mitre en
tête, apparut, sortant de la sacristie, pour les unir au
nom de l'Eternel.
Il posa les questions d'usage, échangea les anneaux,
prononça les paroles qui lient comme de? chaînes, et il
adressa aux nouveaux époux une allocution chrétienne.
Il parla de la fidélité, longuement, en termes pompeux.
C'était un gros homme de grantîe taille, un de ces
beaux prélats chez qui le ventre est une majesté.
Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes.
Mme Walter pleurait, la figure dans ses mains.
Elle avait dû céder. Qu'aurait-eUe fait? Mais depuis
le jour où elle avait chassé de sa charibre sa fille
revenue, en refusant de l'embrasser, depuis le jour où
elle avait dit à voix très basse à Du Roy, qui la saluait
avec cérémonie en reparaissant devant elle Vous: —
êtes l'être le plus vil que je connaisse, ne me parlez
jamais plus, car je ne vous répondrai point elle !—
souffrait une intolérable et inapaisable torture. Elle
haïssait Suzanne d'une haine aiguë, faite de passion
exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie
de mère et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante
comme une plaie vive.
Et voilà qu'un évêque les mariait, sa fille et son
amant, dans une église, en face de deux mille person-
346 BEL-AMI

nés, et devant elle Et elle ne pouvait rien dire ? Elle


!

ne pouvait pets empêcher cela? Elle ne pouvait pas


crier « Mais il est à moi, cet homme, c'est mon amant.
:

Cette union que vous bénissez est infâme. »


Plusieurs femmes, attendries, murmurèrent : —
Comme la pauvre mère est émue.
L'évêque déclamait : —
Vous êtes parmi les heureux
de la terre, parmi les plus riches et les plus respectés.
Vous, Monsieur, que votre talent élève au-dessus des
autres, vous qui écrivez, qui enseignez, qui conseillez,
qui dirigez le peuple, vous avez une belle mission à
ren'plir, un bel exemple à donner...
Du Roy récoutait, ivre d'orgueil. Un prélat de l'E-
glise romaine lui parlait ainsi, à lui. Et il sentait, der-
rière son dos, une foule, une foule illustre venue pour
lui. Il lui semblait qu'une force le poussait, le soule-
vait. Il devenait un des maîtres de la terre, lui, lui, le
fils des deux pauvres paysans de Canteleu.
Il les vit tout à coup dans leur humble cabaret, au
sommet de la côte, au-dessus de la grande vallée de
Rouen, son père et sa mère, donnant à boire aux cam-
pagnards du pays. Il leur avait envoyé cinq mille
francs en héiitant du comte de Vaudrec. Il allait
maintenant leuir en envoyer cin. ante mille; et ils
achèteraient un petit bien. Ils seraient contents,
heureux.
I/évôque avait terminé sa harangue. Un prêtre vêtu
d'une étole norée montait à l'autel. Et les orgues re-
commcp.cèrent à célébrer la gloire des nouveaux époux.
Tantôt e^'es jetaient des clameurs prolongées, énor-
D->es, enflées comme des vagues, si sonores et si puis-
santes, qu'il ?emblait qu'elles dussent soulever et faire
sauter le toif. pour se répandre dans le ciel bleu. Leur
b)'uit vibront f^mplissait toute l'égiise, faisait frissonner
la chair et '';>s âmes. 'r>uis tout à coup elles se cal-
maient des notes fines, alertes, couraient dans l'air,
;

effleuraient l'oreille comme des souffles légers; c'étaient


de petits ciiants gracieux, menus, sautillants, qui vole-
taient ainsi que des oiseaux et soudain, cette coquette
;

musique s'éla.gissait de nouveau, redevenant effrayante


BEL-AMI 347

de force et d'ampleur, comme si un grain de sable se


métamonihosait en un monde.
Puis des voix humaines s'élevèrent, passèrent au des-
sus des têtes inclinées. Vauri et Landeck, de l'Opéra,
chantaient. L'encens répandait une odeur fine de ben-
join, et sur l'autel le sacrifice divin s'accomplissait -,

VHomme-Dieu, à l'appel de son prêtre, descendait sur


la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges
Du Roy.
Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le
front. Il se sentait en ce moment presque croyant, pres-
que religieux, plein de reconnaissance pour la divinité
qui l'avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards.
Et sans savoir au juste à qui il s'adressait, il la remer-
ciait de son succès.
Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et donnant
le bi-as à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors
commença l'interminable défilé des assistants. Georges,
affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple venait
acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui
ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments :

« Vous êtes bien aimable. »


Soudain il aperçut Mme de Marelle et le souvenir de ;

tous les baisers qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait
rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gen-
tillesses,, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit
passer dans le sang le désir brusque de la reprendre.
Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux
vifs. Georges pen.ssut « Quelle charmante maîtresse,
:

tout de même. »
Elle s'approcha un peu timide, un peu inquiète, et
lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la
garda. Alors il sentit l'appel discret de ses doigts de
femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et
lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour
dire :« Je t'aime toujours, je suis à toi » !

Leurs yeux
rencontrèrent, souriants, brillants,
se
pleins d'amour. Elle murmura de sa voix gracieuse :

— A bientôt, monsieur.
348 BEL-AMI

Il répondit gaiement : —A bientôt, madame.


Et elle s'éloigna.
D'autres personnes se poussaient. La foule couleit
devant lui comme un fleuve. Enfin elle s'écîaircit. Les
derniers assistants partirent. Georges reprit le bras de
Suzanne pour retraverser l'église.
Elle était pleine de monde, car cliacun avait regagné
sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait len-
tement, d'un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur
la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa
peau courir de longs frissons, ces frissons froids que
donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne.
Il ne pensait qu'à lui.

Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule


amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui,
pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le con-
templait et l'enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière
la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et
il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique de

la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.


Il descendit avec lenteur les marches du liaut perron
entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait
point sa pensée maintenant revenait en arrière, et de-
;

vant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil flottait


l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la
glace les petits cheveux frisés de ses tempee, toujours
défaits au sortir du lit.

FIN

BAR-LE-DUC. — I.MPR1MERIE COMTE-JACOUET.


PQ Maupassant, Guy de
234.9 Bel-ami
B4
18—

PLEASE DO NOT REMOVE


CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY

Vous aimerez peut-être aussi