Muriel Combes - Simondon. Individu Et Collectivité
Muriel Combes - Simondon. Individu Et Collectivité
Muriel Combes - Simondon. Individu Et Collectivité
Individu et collectivité
Simondon
Individu et collectivité
Muriel Combes
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
à Titus
Sommaire :
3 Introduction
4 Pensée de l’être et statut de l’un : de la relativité du réel à la réalité de la relation
L’opération, 4
Plus qu’un, 5
La transduction, 7
L’analogie, 10
Le paradigme physique, 13
L’allagmatique, 14
La réalité du relatif, 16
De la connaissance de la relation à la connaissance comme relation ;
Consistance et constitution ; Cette relation qu’est l’individu
22 La relation transindividuelle
L’individuation psychique et collective :une ou plusieurs individuations ?, 22
Affectivité et émotivité, la vie plus qu’individuelle, 26
Le paradoxe du transindividuel, 27
Un domaine de traversée (le transindividuel subjectif), 32
Le collectif comme processus, 35
L’être-physique du collectif (le transindividuel objectif), 37
Abréviations
IG L’Individu et sa genèse physico-biologique, PUF,
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Introduction
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
L’opération
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Formé à partir de hylê (matière) et de morphê (forme), ce terme désigne la théorie, aristotélicienne à
l’origine, qui explique la formation de l’individu par l’association d’une forme et d’une matière, la forme,
idéale (on traduit également par forme le terme grec eidos), s’imprimant dans la matière conçue comme
passive.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Plus qu’un
Source de tous les individus, l’être préindividuel n’est pas un. De sorte qu’il faut
immédiatement demander : comment doit-on penser cet être qui s’individue et par
conséquent ne peut avoir la forme d’un individu ? S’il est vrai que « l’unité et
2
Cette opposition de l’« à travers » et du « à partir de » exprime d’un point de vue lexical toute la
distance qui sépare une pensée processuelle d’une pensée du fondement. Distance que l’on retrouve au
plan de la langue, par exemple entre le français et des langues plus processuelles comme l’anglais. Ne
disposant pas dans sa langue de tournures ou de modes de conjugaison indiquant la processualité
(comme la forme anglaise en -ing qui indique une action « en train » de s’accomplir), Simondon est en
quelque sorte contraint, pour introduire le dynamisme dans la pensée, d’inventer un style. Discret, ce
style n’en est pas moins tangible, résultant en grande partie d’un usage spécifique de la ponctuation : il
n’est ainsi pas rare de voir déployées, dans une phrase faite de propositions brèves reliées par des
points-virgules, toutes les phases d’un mouvement d’être ou d’une émotion (cf. par exemple les belles
pages sur l’angoisse, dans IPC, pp. 111 à 114).
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Tout surgissement d’individu du sein de l’être préindividuel doit être conçu comme
la résolution d’une tension entre des potentiels appartenant à des ordres de grandeur
auparavant séparés. Un végétal, par exemple, fait communiquer un ordre cosmique
(celui auquel appartient l’énergie lumineuse) et un ordre infra-moléculaire (celui des
sels minéraux, de l’oxygène...). Mais l’opération d’individuation d’un végétal ne donne
pas seulement naissance au végétal en question. Car, en se déphasant, l’être donne
toujours naissance simultanément à un individu qui médiatise deux ordres de
grandeur et à un milieu de même niveau d’être que lui (ainsi, le milieu du végétal
sera le sol sur lequel il se trouve et l’environnement immédiat avec lequel il interagit).
Nul individu ne saurait exister sans un milieu qui résulte en même temps que lui de
l’opération d’individuation et qui est son complément : pour cette raison, il doit être
envisagé comme le résultat seulement partiel de l’opération qui lui a donné le jour.
Ainsi, d’une manière générale, on peut considérer les individus comme des êtres qui
viennent à exister comme autant de solutions partielles à autant de problèmes
d’incompatibilité entre des niveaux séparés de l’être. Et c’est parce qu’il y a, entre les
potentiels que le préindividuel recèle, tension et incompatibilité que l’être, afin de se
perpétuer, se déphase, c’est-à-dire devient. Le devenir, ici, n’affecte pas l’être de
l’extérieur, comme un accident affecte une substance, mais constitue une de ses
dimensions. L’être n’est qu’en devenant, c’est-à-dire en se structurant en divers
domaines d’individuation (physique, biologique, psycho-social mais aussi, en un
certain sens, technologique), sous le coup d’opérations.
C’est seulement en fonction d’un être préindividuel compris comme « plus qu’un »,
c’est-à-dire comme système métastable chargé de potentiels, qu’il devient donc
possible de penser la formation d’êtres individués. Mais l’être ne s’épuise pas dans les
individus qu’il devient, et c’est à chaque phase de son devenir qu’il demeure plus
qu’un. « L’être en tant qu’être est donné tout entier en chacune de ses phases, mais
avec une réserve de devenir » (IG, p. 229) : pour penser cette réserve de devenir,
cette charge préindividuelle qui demeure dans les systèmes déjà partiellement
individués et pour parvenir ainsi à reposer à neuf le problème du rapport de l’être et
de l’un, Simondon va devoir compléter ses emprunts à la thermodynamique par une
inspiration cybernétique. En particulier, « aux notions de substance, de forme, de
matière », inadéquates pour penser l’opération par laquelle de l’être vient à
s’individuer, « se substituent les notions plus fondamentales d’information première,
de résonance interne, de potentiel énergétique, d’ordres de grandeur » (IG, p. 30).
Pourtant, les notions traditionnelles se trouvent moins congédiées que revisitées.
Celles de forme et de matière, désormais rattachées à l’être compris comme système
tendu, ne sont plus les termes extrêmes d’une opération laissée dans l’ombre mais
deviennent les opératrices d’un processus. La forme, surtout, cesse d’être comprise
comme principe d’individuation agissant sur la matière de l’extérieur et devient
information. Mais l’information, plongée dans ce nouveau contexte conceptuel, perd le
sens que lui confère la technologie des transmissions (qui la pense comme ce qui
circule entre un émetteur et un récepteur), pour désigner l’opération même de la prise
de forme, la direction irréversible dans laquelle s’opère l’individuation. L’exemple du
processus de moulage d’une brique de terre (IG, pp. 37 à 49), éclaire particulièrement
ce renouvellement des notions descriptives de l’individuation. Reconnaissant à cet
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
La transduction
L’être « ne possède pas une unité d’identité qui est celle de l’état stable dans
lequel aucune transformation n’est possible ; l’être possède une unité transductive »
(IG, p. 29). Que l’être soit plus qu’unité ne signifie donc pas qu’il n’y ait pas d’un :
mais cela signifie que l’un advient dans l’être, qu’il doit être compris comme le dépôt
relatif de l’« étalement de l’être », de sa capacité à se déphaser. On appellera
transduction ce mode d’unité de l’être à travers ses diverses phases, ses multiples
individuations. Ici apparaît le deuxième geste de Simondon, geste consistant dans
l’élaboration d’une notion qui appelle à elle seule une méthode spécifique, c’est-à-dire
en fin de compte une vision renouvelée du mode de relation qu’entretiennent pensée
et être.
La transduction, en effet, est d’abord définie comme l’opération par laquelle un
domaine subit une information — au sens que Simondon donne à ce terme et que
nous avons explicité dans l’exemple du moulage de la brique : « Nous entendons par
transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Telle est du moins la traduction que propose Jean Beaufret du fragment III du Poème de Parménide :
« ... to gar auto noein estin te kai einai » ; Jean Beaufret, Parménide. Le Poème, PUF, coll. Quadrige,
Paris, 1996, pp. 78-79. Afin de faciliter la lecture, nous avons systématiquement translittéré en
caractères latins les termes grecs, y compris à l'intérieur des citations de Simondon.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
d’idées — suffit à remplir). Être et pensée sont ici les deux puissances de la
substance, comme ils sont chez Simondon les deux « côtés » de l’individuation4.
Grâce à la notion de transduction, Simondon déplace donc le questionnement : au
problème de la possibilité de la connaissance, il substitue celui de l’individuation de la
connaissance. Or, il s’agit là, nous dit-il, d’une opération analogique : « L’individuation
du réel extérieur au sujet est saisie par le sujet grâce à l’individuation analogique de
la connaissance dans le sujet » (IG, p. 34). Dès lors, ce qui garantit la légitimité de la
méthode, c’est-à-dire l’adéquation de la description à la réalité, c’est la dimension
analogique et auto-fondée de la démarche de la pensée. Il importe donc de
comprendre en quoi elle consiste.
4
Ce n’est pas le seul point commun que l’on pourrait relever entre ces deux philosophies anti-
substantialistes, par-delà toutes les critiques dont Spinoza fait l’objet dans l’œuvre de Simondon pour
n’avoir pas accordé à l’individu de véritable réalité.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
L’analogie
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Le paradigme physique
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« L’individuation en biologie », in Gilbert Simondon, Une pensée de l’individuation et de la technique,
Bibliothèque du Collège international de philosophie, Albin Michel, Paris, 1994, p. 21.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Qu’il suffise d’évoquer la « multitude de réalités corpusculaires sur lesquelles techniciens et
chercheurs agissent pour leur imposer accélérations, concentrations, déviations mesurables et
prévisibles » (IG, p. 256).
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
L’allagmatique
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On peut s’étonner de ce que Simondon choisisse pour paradigme de l’étude des procès de constitution
des êtres, étude dont il dit qu’elle n’a encore jamais été menée, la science physique, qui, en vertu du
regard par définition objectiviste de la science, ne semble pouvoir s’intéresser qu’aux êtres constitués.
Mais s’il est vrai que la science physique n’a pas posé comme le fait Simondon le problème de
l’individuation, elle intègre depuis le début du siècle à sa démarche la conscience de constituer ses
objets, ou du moins de les modifier à travers l’acte d’observation scientifique lui-même. Ce faisant, elle a
nécessairement été amenée à se questionner sur ce qu’est au juste un individu physique, et à se
prononcer sur la réalité de sa consistance ontologique.
8
Auteur de Simondon et la philosophie de la « culture technique », premier ouvrage de présentation de
l’œuvre de Simondon, Éd. De Bœck, Coll. Le point philosophique, Bruxelles, 1993, p. 39.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
De la réalité du relatif
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Suivant cette perspective ontogénétique, la couleur jaune du soufre doit s’expliquer elle-même
comme apparaissant au cours de l’individuation qui s’opère à l’intérieur de la solution en surfusion. Bien
que Simondon ne parle pas de la formation de la couleur du soufre, il nous semble important de signaler
que sa description rend possible une ontogenèse de la couleur, c’est-à-dire une explication de la manière
dont le jaune du soufre se forme en même temps que le cristal de soufre ; ce qui est assez différent de
ce que serait une description phénoménologique de la couleur. En effet, le phénoménologue partage
avec le philosophe de l’individuation le rejet de l’approche substantialiste qui croit pouvoir définir l’objet
indépendamment des prédicats qui pourront lui être attribués ; contre Descartes, il dira par exemple que
l’on ne peut pas faire du jaune un prédicat de la substance « cire », que le jaune est le jaune de la cire et
que la cire elle-même n’est rien d’autre que son jaune. Ce que résume très bien Renaud Barbaras
lorsqu’il écrit que ce que Descartes n’aurait pu admettre, c’est que « l’identité de l’objet se constitue à
même les qualités sensibles » (in La perception, Hatier, coll. Optiques, 1994, p. 24). Mais cette approche
phénoménologique, pour laquelle l’objet est transitif à ses qualités sensibles est encore éloignée de
l’approche simondonienne, pour laquelle l’objet est un être transductif : on pourrait résumer ce qui
sépare Simondon de la phénoménologie (malgré la dette qu’il se reconnaît envers elle et qu’indique la
dédicace de L’individu et sa genèse... « à la mémoire de Maurice Merleau-Ponty ») en disant qu’il ne
suffit pas, à ses yeux, de se rendre attentif au mouvement de l’apparaître et d’identifier un objet à son
être apparaissant, qui suppose donné un sujet percevant ; il faut encore pénétrer par la pensée à
l’intérieur des systèmes en formation, ou encore, comme il l’écrit au sujet de la description de la
formation d’une brique d’argile, « il faudrait pouvoir entrer dans le moule avec l’argile » (MEOT, p. 243),
c’est-à-dire ici entrer dans le tube en U avec le soufre surfondu.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
domaine de l’objet et l’autre dans le domaine du sujet » (IG, p. 81). S’il est vrai, en
effet, que la relation n’est pas ce qui relie des termes préexistants 11 mais qu’elle naît
en constituant les termes eux-mêmes comme des relations, alors on comprend que la
connaissance puisse apparaître comme une relation de relations. Le parallélisme de
l’opération de connaissance et de l’opération connue s’explique donc en dernier lieu
comme une modalité de la relation ; ce qui permet de corriger l’idée de réalités
séparées, autonomes, qu’implique le parallélisme : les opérations distinctes qui
constituent le sujet connaissant et l’objet connu sont en effet unies dans l’acte d’une
relation qui a nom connaissance. Mais pourquoi Simondon tient-il à préciser, dans une
phrase dont la composition en italiques nous indique qu’elle doit être aussi décisive
qu’elle paraît redondante : « Le postulat épistémologique de cette étude est que la
relation entre deux relations est elle-même une relation » ? (idem). Que la relation
entre deux relations soit elle-même... une relation, voilà qui paraît évident. Et l’on ne
comprend cette insistance de l’auteur qu’à condition d’envisager la formule quant à
ses implications ontologiques ; il apparaît alors que la connaissance, en tant que
« relation entre deux relations », « est elle-même une relation », c’est-à-dire existe
sur le même mode que les étants qu’elle relie, considérés du point de vue de ce qui
fait leur réalité. Autrement dit, du postulat du réalisme de la relation, il découle que ce
qui fait la réalité de la connaissance, comme d’ailleurs de tout être, c’est d’être une
relation.
b/ Consistance et constitution
C’est ce qui apparaît dès l’examen de l’individuation des êtres physiques, que
mène Simondon à l’aide de références aux sciences expérimentales ; or, il est très
vite clair que le pas en direction de ces sciences est motivé par ceci que la
connaissance que nous fournissent ces sciences est une connaissance de la relation,
qui « ne peut donner à l’analyse philosophique qu’un être consistant en relations »
(IG, p. 82). Qu’un individu physique consiste en relations, cela s’entend de deux
façons : la première nous dit qu’un individu physique n’est rien d’autre que la ou les
relations, que l’opération individuante unique ou les individuations réitérées, qui lui
ont donné naissance en faisant de lui un pont entre des ordres disparates de l’être ;
en revanche, suivant le deuxième sens du verbe consister, on entendra cette fois que
c’est la relation qui donne consistance à l’être et que tout individu physique acquiert
sa consistance, c’est-à-dire sa réalité, par son activité relationnelle.
Ainsi, pour reprendre en le détournant le très célèbre mot de Hegel dans sa préface
aux Principes de la philosophie du droit, selon lequel « Ce qui est rationnel est réel et
ce qui est réel est rationnel »12, formule qui identifie dans la guise de la réversibilité
l’effectivité du réel (le terme allemand ici employé est wirklich) et le mouvement de
l’effectuation de l’Esprit, on pourrait dire : « Ce qui est relationnel est réel et ce qui est
réel est relationnel ». Dans cette dernière formule, comme dans celle de Hegel, la
11
Cela, à savoir le fait de relier des termes déjà individués, c’est ce qui caractérise un rapport. La
différence entre relation et rapport, à laquelle Simondon donne consistance, reçoit toute son ampleur au
plan de la réalité psycho-sociale, comme nous le verrons au chapitre suivant.
12
Dans la traduction d’André Kaan aux éditions Gallimard, coll. TEL, cette formule se trouve p. 41.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
réversibilité n’empêche pas une gradation plus profonde. En effet, il s’agit pour Hegel
de faire comprendre que non seulement le rationnel est réel (ce qui revient à dire que
la raison ne se définit pas par son exclusion de la sphère de l’effectif), mais, plus
encore, que le réel bien compris s’identifie au rationnel (autrement dit, que seul ce qui
advient comme mouvement de la raison est effectif). D’une manière analogue, on
pourrait dire ici que non seulement la relation est réelle, mais encore, que c’est la
relation qui constitue l’être, c’est-à-dire ce qu’il y a de réel dans les êtres. Et le
postulat du réalisme de la relation semble impliquer une gradation telle que, dès lors
qu’on lui reconnaît valeur d’être, alors on découvre qu’elle est ce qui fait l’être d’un
individu, ce par quoi, et ce en tant que quoi un individu vient à être. C’est en effet ce
qui se dégage des passages où se trouve décrite l’individuation des êtres physiques,
et en particulier de celui-ci : « Quand nous disons que, pour l’individu physique, la
relation est de l’être, nous n’entendons pas par là que la relation exprime l’être [c’est-
à-dire ici l’individu physique], mais qu’elle le constitue » (IG, p. 126).
À supposer que la subversion de la formule hégélienne soit plus qu’un jeu sur les
mots, c’est-à-dire que le mouvement de la raison comme moteur du devenir cède la
place à l’activité constituante de la relation, il faut sans doute se garder d’en tirer un
énoncé général (du type : « L’être est relation »), qui dissoudrait l’intérêt du postulat,
en tant qu’il se trouve énoncé à la mesure d’une théorie de l’individuation qui procède
toujours nécessairement à partir de cas. On n’étudie pas l’individuation en général,
mais l’individuation d’un être physique ou d’un être vivant, d’un cristal ou d’un
électron, d’un végétal ou d’un animal, les caractères de l’individuation du vivant ne
pouvant apparaître qu’à l’occasion de l’étude spécifique de tel ou tel groupe de
vivants (les cœlentérés par exemple), en tant qu’elle fait ressortir des différences
d’avec l’individuation des êtres physiques. On dira alors que la relation constitue l’être
de l’individu physique, de l’être vivant, du sujet psychique, etc., d’une manière
chaque fois singulière. Il existe toutefois un certain nombre de caractères communs à
l’ensemble des opérations d’individuations, sans lesquels il n’y aurait aucun sens à
tenter une étude de l’individuation telle que l’entreprend Simondon. En particulier, il
n’y a d’opération d’individuation qu’à l’intérieur d’un système qui recèle suffisamment
d’énergie potentielle pour que la survenue d’une singularité, c’est-à-dire d’un germe
structurant y déclenche une prise de forme. Prise de forme qui s’opère toujours
comme mise en relation de deux ordres de grandeur entre lesquels n’existe d’abord
aucune communication. C’est ainsi qu’un végétal, pour reprendre un exemple déjà
développé, se définit d’instituer une relation entre l’ordre cosmique de la lumière et
l’ordre infra-moléculaire des sels minéraux, au point qu’il soit défini comme le « nœud
interélémentaire » (IG, note 12, p. 33) qui fait communiquer à travers lui les sels
minéraux contenus dans la terre et l’énergie lumineuse émise par le soleil. En
définitive, c’est donc par l’activité relationnelle qui définit génétiquement l’individu
que l’on peut le mieux comprendre le postulat du réalisme de la relation : la relation
est réelle pour autant que l’individu est relationnel ; mais réciproquement, l’individu
tient sa réalité de la relation qui le constitue ; ce qui peut se dire, d’une formule
ramassée : « L’individu est réalité d’une relation constituante, non intériorité d’un
terme constitué » (IG, p. 60). C’est que l’individu se comprend comme « activité de la
relation », c’est-à-dire est à la fois ce qui agit dans la relation et ce qui en résulte ;
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
l’individu est ce qui se constitue dans la relation, ou, mieux, comme relation : il est la
réalité transductive de la relation ; « il est l’être de la relation » (IG, p. 61).
Que la relation soit constituante, signifie, dès le niveau des êtres physiques, qu’il
n’y a pas une différence substantielle entre intériorité et extériorité ; il n’y a pas là
deux domaines, mais une distinction relative ; car, dans la mesure où tout individu est
capable d’accroissement, ce qui était extérieur à lui peut devenir intérieur. On dira
alors que la relation, dans la mesure où elle est constituante, existe comme limite. En
fonction de cette vertu constituante de la limite, l’individu apparaît non pas comme un
être fini, mais comme un être limité, c’est-à-dire comme un être dont « le dynamisme
d’accroissement ne s’arrête pas » (IG, p. 91). Ce qui caractérise les individus, ce n’est
pas la finitude. Car celle-ci est toujours pour Simondon la marque d’une incapacité à
s’accroître, le signe d’un manque d’être préindividuel grâce auquel s’amplifier dans
l’existence. Ce qui caractérise les individus, c’est plutôt la limitation, en vertu de cette
propriété de la limite d’être déplacée. L’individu n’est pas fini mais limité, c’est-à-dire
capable d’un accroissement indéfini. L’individuation d’un cristal offre sans doute
l’exemple le plus pur de ce pouvoir constituant de la relation comme limite ; pourvu
que l’on respecte les conditions requises, il suffit en effet de replacer un cristal dans
son eau-mère pour le voir s’accroître dans toutes les directions. Pendant
l’accroissement, la limite du cristal, qui se déplace au fur et à mesure que le cristal
grossit, joue le rôle de germe structural. Simondon explique les raisons d’une telle
capacité de croissance du cristal par sa structure périodique (périodicité comparable à
la manière dont se répète le motif d’une tapisserie). Du fait de cette structure
périodique, le cristal n’a pas de centre et sa limite, qui n’est l’enveloppe d’aucune
intériorité, « est virtuellement en tout point » (IG, p. 93). Il n’en va pas autrement
pour cet individu physique qu’est l’électron, tel que l’envisage l’auteur de la
philosophie de l’individuation après la théorie de la relativité. Comme le cristal, la
particule « est non pas concentrique à une limite d’intériorité constituant le domaine
substantiel de l’individu, mais sur la limite même de l’être » (IG, p. 125). Là où les
atomistes de l’Antiquité définissaient l’atome comme un être substantiel déterminé
par une dimension, une masse et une forme fixes, autrement dit comme un être
capable de demeurer identique à lui-même à travers le changement, la théorie de la
relativité fait dépendre la définition d’une particule de sa relation aux autres
particules. Car s’il est vrai que la masse d’une particule varie en fonction de sa
vitesse, alors il suffit que la vitesse d’une particule soit modifiée par n’importe quelle
rencontre hasardeuse, pour que sa masse elle-même et donc sa « substance » se
trouve modifiée. On peut donc dire que « toute modification de la relation d’une
particule aux autres est aussi une modification de ses caractères internes » (idem), de
sorte que la consistance individuelle d’une particule est entièrement relative.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
l’être-relatif de l’individu implique dans ce cas sa non réalité, c’est parce que la
relation elle-même, définie comme artifice d’une mesure humaine, est dépourvue de
réalité : « à la limite, la relation n’est rien, elle n’est que la probabilité pour que la
relation entre les termes [c’est-à-dire le sujet mesurant et l’individu physique mesuré]
s’établisse ici ou là » (IG, p. 141). L’individu, défini probabilitairement par l’existence
d’une relation formelle ne saurait être rien de réel. Définir l’individu physique comme
un être relatif à un sujet qui le mesure revient à faire de lui un être inconsistant. C’est
seulement lorsque l’individu existe comme l’opérateur d’une relation à l’intérieur d’un
système de même ordre de grandeur que lui, que sa relativité cesse d’être la marque
de son irréalité. Mais c’est qu’alors, il n’est plus compris comme relatif à une mesure
humaine, mais comme relatif à un milieu associé qui naît en même temps que lui
comme son complémentaire, milieu sous forme duquel le préindividuel subsiste après
l’opération d’individuation. Dans le cas de l’individuation du cristal, le milieu associé
sera l’eau-mère en laquelle réside l’énergie potentielle du système. Dans le domaine
de l’individuation physique, ce milieu associé se trouve repensé comme champ, c’est-
à-dire comme la « grandeur physique véritable » (IG, p. 132) qui, sans être une partie
de l’individu est « centrée autour de lui » et ne se confond pas avec une simple
probabilité d’apparition mais exprime la propriété que possède une particule physique
d’être polarisée, c’est-à-dire de se définir aussi par l’interaction qu’elle a avec
d’autres particules physiques. On ne comprend pas en quoi consiste la réalité de
l’individu tant qu’on n’a pas saisi l’importance de sa relation avec un milieu associé :
l’individu, en effet, n’est pas un absolu ; tout seul, il est une réalité incomplète,
incapable d’exprimer l’entièreté de l’être ; pour autant, il n’est pas non plus illusoire,
et, associé à un milieu de même ordre de grandeur que lui qui retient en lui le
préindividuel, l’individu acquiert la consistance d’une relation. Devient à présent plus
clair ce qui était apparu lors de l’évocation de l’allagmatique comme construction d’un
point de vue capable de saisir l’individu comme « ce en quoi une opération peut se
reconvertir en structure et une structure en opération » ; ce n’est pas l’individu tout
seul qui est capable d’une telle reconversion, mais l’individu en tant qu’inséparable de
son milieu associé. Ainsi, ce que dégage l’allagmatique, c’est que, ni absolu ni
illusoire, l’individu est relatif, il a la réalité d’un acte relationnel.
Que les êtres consistent en relations, que la relation, par là, ait rang d’être et
constitue de l’être, voilà sans doute le postulat ontologique — ou plutôt ontogénétique
— central pour une philosophie de l’individuation. Au point que l’on n’accède aux
thèses qui spécifient la pensée simondonienne de la réalité psycho-sociale que du
cœur de ce postulat. Pourtant, s’il éclaire dans les êtres, par-dessus les différences de
domaines, le centre réel qui leur est commun et les rend conjointement
compréhensibles, ce postulat n’empêche-t-il pas de rendre compte de la différence
entre les domaines ? Et s’il n’y a pas, entre les individus appartenant à des domaines
d’être différents, comme par exemple les individus physiques et les êtres vivants, de
différence substantielle, si la différence qui les disjoint n’est pas celle qui sépare deux
genres, comment parvenir encore à définir des domaines distincts ?
Il appartient à une telle question de faire apparaître la spécificité de la démarche
d’une philosophie de l’individuation, plus que de la mettre en crise. Car, si la
différence qui sépare deux domaines comme le physique et le vivant n’est pas de
25
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
substance, si ces deux domaines ne s’opposent pas comme « une matière vivante et
une matière non vivante », c’est parce que la différence qui existe entre eux est celle
qui distingue « une individuation primaire en systèmes inertes et une individuation
secondaire en systèmes vivants » (IG, p. 149). Ce qui différencie deux domaines
réside donc du côté de l’individuation qui donne naissance aux individus qui peuplent
chacun d’eux. Qu’est-ce à dire ? Qu’il faut concevoir l’individuation biologique non pas
comme quelque chose qui ajoute des déterminations à un être déjà physiquement
individué, mais comme un ralentissement de l’individuation physique, comme une
bifurcation qui s’opère en-deçà du niveau proprement physique. C’est par une
replongée au niveau du préindividuel antérieur à l’individuation physique que
commence l’individuation d’un vivant : « les phénomènes d’un ordre de grandeur
inférieur, que l’on nomme microphysiques, ne seraient en fait ni physiques ni vitaux,
mais préphysiques et prévitaux ; le physique pur, non vivant, ne commencerait qu’à
l’échelon supra-moléculaire ; c’est à ce niveau que l’individuation donne le cristal ou
la masse de matière protoplasmique » (IG, p. 149-150). Mais cette bifurcation ne
donne pas naissance à des genres d’être que seraient la matière inerte et la vie,
genres que l’on pourrait ensuite mystérieusement subdiviser en espèces, le végétal et
l’animal apparaissant alors comme des subdivisions spécifiques du vivant. Et la
différence entre végétaux et animaux s’explique d’une manière similaire à celle qui
sépare le physique du vital. Ainsi, l’animal apparaît à l’observateur de l’individuation
comme « un végétal inchoatif » (IG, p. 150), c’est-à-dire comme du végétal dilaté à
l’extrême commencement de son devenir ; plus précisément, l’individuation animale
« s’alimente à la phase la plus primitive de l’individuation végétale, retenant en elle
quelque chose d’antérieur au développement comme végétal adulte, et maintenant,
en particulier, pendant un temps plus long, la capacité de recevoir de l’information »
(idem). Entre le physique et le vital, entre le végétal et l’animal, il ne faut pas
chercher de différences substantielles susceptibles de fonder des distinctions de genre
à espèces, mais plutôt des différences de vitesse dans le procès de leur formation. Ce
qui répartit l’être en domaines, ce n’est finalement rien d’autre que le rythme du
devenir, tantôt brûlant les étapes, tantôt ralentissant pour reprendre l’individuation à
son extrême début.
En prenant appui sur ce constat d’hétérogénéité des rythmes individuants, il
devient possible de dire en quoi consiste la différence qui sépare les êtres en
« physiques » et « vivants ». Les individus physiques diffèrent des vivants en ceci que,
à la première individuation instantanée d’où ils résultent comme complémentaires
d’un milieu, s’ajoute pour ceux-ci une deuxième « individuation perpétuée, qui est la
vie même » (IG, p. 25). Car un être vivant n’est pas seulement résultat, mais aussi,
plus profondément, « théâtre d’individuation » (idem). Un vivant, contrairement à un
cristal ou à un électron, ne se contente pas d’individuer à sa limite, c’est-à-dire de
s’accroître sur son bord extérieur : « l’individu vivant a [...] une véritable intériorité,
parce que l’individuation s’accomplit au-dedans ; l’intérieur aussi est constituant, dans
l’individu vivant, alors que la limite seule est constituante dans l’individu physique, et
que ce qui est topologiquement intérieur est génétiquement antérieur. L’individu
vivant est contemporain de lui-même en tous ses éléments, ce que n’est pas l’individu
physique, qui comporte du passé radicalement passé, même lorsqu’il est encore en
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Terme formé à partir du grec thanatos qui désignait en Grèce le dieu de la mort.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
La relation transindividuelle
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
l’individuation première, dont elle est une renaissance éloignée, partielle, mais
fidèle » (IPC, p. 127).
L’individuation première, on le sait, est celle qui donne naissance à l’être vivant
individué. Mais qu’est-ce qui naît de l’individuation psychique ? Un type d’individu
nouveau, l’individu psychique ? Il ne semble pas. L’introduction déjà, qui nous
apprenait que le « psychisme est fait d’individuations successives permettant à l’être
de résoudre les états problématiques correspondant à la permanente mise en
communication du plus grand et du plus petit que lui » (IPC, p. 22), nous donnait à
comprendre qu’il y a davantage des problèmes psychiques qu’un individu psychique.
N’existent en effet que deux sortes d’individus : les individus physiques et les
individus vivants. C’est pourquoi, pour être rigoureux, il faut dire qu’il « n’y a pas à
proprement parler une individuation psychique, mais une individualisation du vivant
qui donne naissance au somatique et au psychique » (IPC, p. 134 ; nous soulignons).
L’individuation psychique est une individuation vitale perpétuée.
Ce que l’on appelle en parlant improprement individuation psychique apparaît ainsi
comme l’opération qui poursuit, dans un être déjà individué, une individuation initiale
; elle ne saurait par conséquent donner naissance à un nouvel individu, mais plutôt à
un nouveau domaine de l’être. Dès le départ, en effet, la définition que donne
Simondon de l’individu comme « la réalité d’une relation métastable » (IPC, p. 79-80)
invalide une approche par domaines préconstitués, ceux-ci, dépendant de la modalité
de l’individuation, ne lui préexistant donc pas. Car les domaines résultent de la
manière dont la métastabilité du système individu/milieu se conserve ou au contraire
se dégrade après individuation. Le domaine physique est ainsi celui où l’individu, en
apparaissant, fait disparaître l’état métastable en supprimant les tensions du système
dans lequel il apparaît, contrairement au domaine du vivant, qui se définit quant à lui
par le fait que l’individu y entretient la métastabilité du système où il voit le jour. Mais
concernant le « domaine psychique » supposé naître de l’individuation psychique,
qu’est-ce qui va permettre de le définir, étant donné qu’il n’existe pas d’individu
psychique au sens où il existe des individus physiques et vivants ? Ainsi posée, la
question n’est pas tout à fait juste, puisqu’elle sous-entend que les domaines d’être
pourraient se définir par les types d’individus qui les peuplent. Or, dans la mesure où
les domaines dépendent de la modalité de l’individuation, de la manière dont elle
conserve ou non la métastabilité d’un système, ils ne se définissent pas par les types
d’individus qui les remplissent, ceux-ci résultant également de l’opération
individuante. Cette remarque faite, la question reste cependant posée de ce qui
permet de définir un domaine d’être.
Reprenons dans la perspective de cette question l’affirmation de Simondon déjà
citée, qu’il « n’y a pas à proprement parler une individuation psychique, mais une
individualisation du vivant qui donne naissance au somatique et au psychique ». Pour
comprendre ceci, il faut se souvenir qu’un vivant ne cesse d’être confronté, tant qu’il
vit, à une série de problèmes : percevoir, se nourrir, éprouver une émotion
apparaissent ainsi comme autant de tentatives pour résoudre tel ou tel problème de
compatibilité avec un milieu. Or, la compatibilisation de l’organisme avec le milieu
peut prendre la forme d’un dédoublement de l’unité vitale psychosomatique selon
deux séries de fonctions : les fonctions vitales ou somatiques et les fonctions
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Affectivité et émotivité,
la vie plus qu’individuelle
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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La notion de disparation, fréquente chez Simondon, désigne une tension, une incompatibilité entre
deux éléments d’une situation, que seule une nouvelle individuation peut résoudre en donnant
naissance à un nouveau niveau de réalité. La vision, par exemple, est décrite par Simondon comme la
résolution d’une disparation entre l’image perçue par l’œil gauche et celle perçue par l’œil droit. Ces
deux images bidimensionnelles disparates appellent l’apparition d’une dimension tridimensionnelle en
laquelle seulement elles s’unifient.
15
Certaines recherches récentes en psychologie font également apparaître, quoique d’un autre point de
vue, que le « soi » est plus vaste que l’être individué. Ainsi, Le monde interpersonnel du nourrisson (PUF,
coll. Le fil rouge, Paris, 1989), de Daniel Stern, s’intéresse à l’émergence progressive des « sens de soi »
grâce auxquels le nourrisson, le bébé et l’enfant entrent en relation avec leur environnement et montre
qu’avant la constitution du « moi » individuel, le petit humain ne fusionne pas avec le dehors, mais que
se constituent progressivement diverses modalités du soi. Irréductibles à des « stades » du
développement, ces sens du soi témoignent de l’existence d’une vie affective informée, c’est-à-dire
absolument pas chaotique, et pourtant impersonnelle.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Or, le sujet peut être tenté — il serait sans doute plus juste de dire contraint — de
résoudre cette tension de manière intra-subjective. Tentative vouée à l’échec, mais
qui constitue selon Simondon une expérience à part entière qui mérite description :
l’expérience de l’angoisse.
16
Par-delà l’honnête reconnaissance de l’ignorance dans laquelle nous sommes quant à savoir jusqu’où
peut aller la transformation qu’induit cette expérience. Ainsi, après avoir affirmé que l’angoisse semble
bien ne rester qu’un état qui ne saurait conduire à une individuation nouvelle, Simondon apporte la
nuance suivante : « Cependant, on ne peut avoir sur ce point aucune certitude absolue : cette
transformation de l’être sujet vers laquelle tend l’angoisse est peut-être possible dans quelques cas très
rares » (IPC, p. 114).
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
qu’il existe un autre mode, non catastrophique celui-là, de résolution de cette tension.
De fait, l’angoisse est avant tout aux yeux de Simondon le substitut désastreux de la
relation transindividuelle. C’est, en l’absence de toute rencontre possible d’un sujet, la
tentative désespérée que fait celui qui se découvre sujet pour résoudre en lui ce qui
excède son individualité ; tentative vouée à l’échec, et dont l’échec prend la forme
d’une destruction de l’individualité : on ne peut suggérer plus clairement que la
subjectivité ne saurait contenir dans les limites de l’individu.
Le paradoxe du transindividuel
L’expérience de l’angoisse révèle que la tension qu’un sujet peut éprouver entre la
part de préindividuel et l’individué en lui ne peut pas se résoudre au sein de l’être
seul, mais seulement, comme nous allons le voir, dans la relation à autrui. Cette
tension, on l’a vu, est éprouvée comme incompatibilité entre la problématique
perceptive et la problématique affective. Or, nous apprenons à la fin du deuxième
chapitre de la première partie de L’individuation psychique et collective qu’« une
médiation entre perceptions et émotions est conditionnée par le domaine du collectif,
ou transindividuel » (IPC, p. 122 ; nous soulignons). Nous comprenons ici que c’est
seulement dans l’unité du collectif — comme milieu dans lequel peuvent s’unifier
perception et émotion —, qu’un sujet peut rassembler les deux versants de son
activité psychique et coïncider en quelque sorte avec lui-même. Mais faut-il conclure
de ce passage que le transindividuel s’identifie avec le domaine du collectif, comme le
donne à penser la fin de la phrase ? Ce n’est pas ce que suggère Simondon dans
l’introduction, lorsqu’il présente la valeur paradigmatique de la notion de transduction
« pour passer de l’individuation physique à l’individuation organique, de
l’individuation organique à l’individuation psychique, et de l’individuation psychique
au transindividuel subjectif et objectif » (IPC, p. 26 ; nous soulignons). Pourquoi, en
lieu et place de « l’individuation collective », que l’on s’attendrait à voir mentionnée,
apparaît ici le « transindividuel », scindé selon le partage du sujet et de l’objet ? Une
telle « scission » n’aurait pas lieu d’être si l’on pouvait identifier purement et
simplement transindividuel et collectif. Reste donc à comprendre pourquoi Simondon
forge cette notion de transindividuel et l’introduit au cœur de l’individuation psychique
et collective.
Lorsque, à la suite du passage précédemment cité, Simondon déclare que « le
collectif, pour un être individué, c’est le foyer mixte et stable en lequel les émotions
sont des points de vue perceptifs et les points de vue des émotions possibles » (IPC,
p. 122 ; nous soulignons), il s’agit du collectif considéré non pas « objectivement »,
non pas du point de vue du problème de sa nature comme réalité constituée, mais
considéré du point de vue de la problématique psychique, c’est-à-dire du point de vue
de ses effets sur les individus qui prennent part à son individuation. La nature de cette
réciprocité des émotions et des points de vue perceptifs s’éclaire véritablement un
peu plus loin, lorsque Simondon explique que « La relation à autrui nous met en
question comme être individué ; elle nous situe et nous affronte à d’autres comme
être jeune ou vieux, malade ou sain, fort ou faible, homme ou femme : or, on n’est
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
pas jeune ou vieux absolument dans cette relation, mais plus jeune ou plus vieux
qu’un autre ; on est aussi plus fort ou plus faible » (IPC, p. 131). Il ne s’agit plus ici de
simple perception, car le perçu est devenu inséparable de l’éprouvé : on se sent vieux
par rapport à un plus jeune, faible par rapport à un plus fort, etc.
Le collectif est donc, aux yeux de Simondon, le milieu de résolution de la tension
entre des problématiques subjectives incompatibles au niveau du sujet seul ; mais
cela ne résout pas encore entièrement la question du « rapport » entre individuation
psychique et individuation collective ; en particulier, nous ne savons pas vraiment en
quel sens ces deux individuations peuvent être dites « réciproques » ; mais c’est
vraisemblablement à la notion de transindividuel, à la croisée des deux individuations,
qu’il revient de nous éclairer sur la nature de cette réciprocité. Il devient cependant
très rapidement clair que le « passage » du psychique au collectif n’est pas donné
sous la forme d’une appartenance des individus à une communauté (comme groupe
ethnique ou culturel), mais qu’il ne se confond pas non plus avec la problématique
philosophico-juridique du passage de la société civile à la société politique par contrat
ou pacte : c’est ce qui découle immédiatement de la thèse selon laquelle le collectif
résulte d’une opération d’individuation spécifique.
Un collectif se constitue lorsque des individus s’engagent dans une nouvelle
individuation, à titre d’éléments de celle-ci. Mais qu’est-ce qui conditionne le
« passage » de la vie psychique individuelle à la vie collective ? Si l’on se souvient que
c’est la tension, vécue par le sujet, entre préindividuel et individué en lui, qui le
pousse à aller au-delà de lui chercher la résolution de cette tension, il apparaît que ce
n’est en tout cas justement pas comme être individué que le sujet peut être une
condition du collectif. Mais le collectif n’est pas non plus dans les sujets de l’ordre
d’une « socialité implicite » qu’ils n’auraient qu’à effectuer. La tendance des individus
à prendre part à une individuation collective ne saurait, par définition, se comprendre
comme une simple disposition à la socialité, comme une puissance à actualiser. Or,
c’est précisément pour rendre compte de cette épineuse question du « passage » au
collectif autrement qu’en termes de médiation formelle ou de simple actualisation
d’une puissance naturelle, que Simondon forge le concept de transindividualité.
On l’a dit, l’engagement d’un sujet dans une individuation collective survient
comme résolution de la tension entre préindividuel et individué en lui. Qu’est-ce que
cela signifie du point de vue du sujet lui-même ? Cette tension, éprouvée par le sujet
dans l’affectivité et l’émotivité, peut être vue comme la forme sous laquelle celui-ci
peut percevoir la latence du collectif en lui. Mais cette latence n’est pas de l’ordre
d’une dynamis qui viserait à devenir energeia ; c’est l’excès d’être préindividuel qui
s’y manifeste comme impossible à résorber au sein de l’être individué : pour advenir
au collectif et individuer la part de préindividuel qu’il porte avec lui, l’individu doit se
transformer.
De sorte que la tension vécue par le sujet apparaît alors de l’ordre d’un signe :
signe de la présence dans le sujet d’un « plus qu’individuel » qui aspire à se
structurer. Mais il faut toutefois se garder de céder à la tentation téléologique qui
verrait dans un tel signe un avant-courrier : car il annonce moins qu’il n’appelle une
réponse, plus proche en cela d’un signe de la main que d’un signe prémonitoire.
36
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Répondre à ce signe, cela va signifier pour l’individu traverser une épreuve ; car le
transindividuel doit être découvert, et il ne l’est, nous dit Simondon, qu’« au terme de
l’épreuve [que le sujet] s’est imposée, et qui est une épreuve d’isolement » (IPC, p.
155). L’épreuve sans laquelle un sujet ne saurait rencontrer le transindividuel est donc
celle de la solitude.
Que le transindividuel, mode de la relation à l’autre constitutive de l’individuation
collective, doive être découvert et ne puisse l’être qu’au terme d’une épreuve
solitaire, c’est là pour le moins un paradoxe. Mais il semble impossible de percer le
« mystère » du transindividuel et de recueillir quelque enseignement sur sa nature,
sans s’attarder un peu sur l’exposé de cette idée paradoxale. Simondon en trouve une
exemplification dans la rencontre du Zarathoustra de Nietzsche avec le danseur de
corde. « La relation transindividuelle, c’est celle de Zarathoustra [...] au danseur de
corde qui s’est brisé au sol devant lui et a été abandonné par la foule ; [...]
Zarathoustra se sent frère de cet homme, et emporte son cadavre pour lui donner une
sépulture ; c’est avec la solitude, dans cette présence de Zarathoustra à un ami mort
abandonné par la foule, que commence l’épreuve de la transindividualité » (IPC, p.
155). L’épreuve de Zarathoustra, c’est celle par laquelle, s’apercevant qu’il a voulu
trop tôt aller parler aux autres hommes, il s’isole d’eux, se réfugiant dans la montagne
où il apprend à renoncer au prêche et à parler au Soleil. Mais si, comme l’écrit
Simondon, « l’épreuve de la transindividualité » commence dans la solitude, peut-on
vraiment dire que la découverte du transindividuel est ce qui advient « au terme » de
l’épreuve ? On serait en droit de le faire, si l’auteur avait parlé d’une épreuve qui
débouche sur la découverte de la transindividualité ; mais l’expression « l’épreuve de
la transindividualité », qui peut certes s’entendre partiellement en ce sens, nous dit
également tout aute chose ; le génitif objectif (« de ») indique en effet que l’éprouvé
de cette épreuve n’est pas, à proprement parler, la solitude, mais déjà, à travers elle
(« avec la solitude »), la transindividualité même. Et il semble bien que ce soit surtout
par commodité de langage que l’on fasse de la découverte du transindividuel le
« terme » de l’épreuve. Car le transindividuel n’est précisément pas un terme, une
entité transcendante qui se révèlerait à l’issue d’une initiation. De sorte qu’il faut
supposer que ce qui se découvre pour le sujet au cours de l’épreuve avait dû déjà être
pressenti par lui, sans quoi on ne comprendrait même pas qu’il sente la nécessité
d’une épreuve. C’est justement ce en quoi l’exemple de Zarathoustra intéresse
Simondon : « car il nous montre que l’épreuve elle-même est souvent commandée et
amorcée par l’éclair d’un événement exceptionnel » (IPC, p. 156). La rencontre du
danseur de corde est pour Zarathoustra l’événement inaugurateur de l’épreuve : mais
c’est seulement dans l’isolement que peut se déplier l’ensemble du procès de
constitution du transindividuel dont l’événement est comme l’étincelle. De sorte que
seul un point de vue extérieur peut voir dans le transindividuel un terme, et dans
l’événement en question une « révélation » : en réalité, « le transindividuel est auto-
constitutif » (IPC, p. 156), et la solitude est en quelque sorte la condition ou le milieu
de cette auto-constitution.
La traversée de la solitude dont Simondon fait la condition paradoxale de la
rencontre du transindividuel, ne peut pas ne pas résonner avec l’autre expérience
solitaire déjà évoquée, celle de l’angoisse. Ces deux expériences de la solitude sont
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Un domaine de traversée
(le transindividuel subjectif)
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Pour Simondon, toute individuation psycho-sociale, dans la mesure où elle a nécessairement pour
éléments des êtres déjà individués, suppose une désindividuation relative des individus. Dans cette
désindividuation, le potentiel non individué contenu en chacun d’eux se libère, se révélant disponible à
une individuation ultérieure.
18
« Avant » cette relation désindividuante, l’individu a bien rapport à soi, mais seulement comme à une
série d’images et de fonctions... On pourrait toutefois objecter que, « en l’absence » de toute rencontre
d’un autre sujet, un être peut s’éprouver comme sujet dans l’angoisse comme relation désindividuante à
soi. Il est vrai que l’angoisse, comme épreuve d’une préindividualité, n’est pas une expérience
individuelle mais déjà subjective. Cependant, dans la mesure où le sujet s’y efforce de résoudre dans son
individualité tout le préindividuel qui le submerge, on ne peut pas dire qu’il s’accepte comme sujet :
l’angoisse est bien plutôt l’expérience dans laquelle un sujet, en même temps qu’il découvre en lui une
dimension irréductible à la simple individualité constituée (une dimension « subjective », précisément)
s’efforce de la résorber à l’intérieur de son être individuel.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
En ce qui concerne dès lors la distinction déjà signalée qu’introduit Simondon entre
individuation psychique et transindividuel subjectif et objectif (cf. IPC, p. 26), on peut
se demander en quoi elle consiste, et en quoi, en particulier, ce qu’il appelle
transindividuel subjectif ne se confond pas avec l’individuation psychique. Sans doute
en ceci que la problématique psychique recouvre toute une série d’aspects qui ne
relèvent pas de la transindividualité : une fonction psychique telle que la perception,
bien qu’elle se trouve reconfigurée par son inscription dans le collectif (où les points
de vue deviennent des émotions possibles), ne concerne pas seulement le collectif,
mais d’abord la modalité par laquelle un vivant s’inscrit dans le monde.
C’est pourquoi l’individualité psychologique ne doit pas être comprise comme le
produit substantiel de l’individuation psychique, mais comme le résultat processuel, in
progress, de ce qui, de cette individuation, est dirigé vers l’ouverture du collectif ;
l’individualité psychologique se constitue nécessairement à même le foyer de
constitution du collectif, ce qui explique que « le domaine de l’individualité
psychologique n’a pas d’espace propre ; il existe comme une surimpression par
rapport aux domaines physique et biologique » (IPC, p. 152). L’individualité
psychologique se constitue comme relation du monde physique et du monde
biologique, « relation du monde et du moi », parce qu’elle est d’emblée tournée vers
le collectif : c’est ainsi qu’il faut comprendre qu’il n’existe pas de « monde
psychologique » séparé, mais seulement, mais toujours déjà, un « univers
transindividuel » (IPC, p. 153). De sorte que l’individualité psychologique apparaît
comme étant de nature essentiellement transitionnelle, recouvrant un ensemble de
processus spécifiques qui organisent le passage du niveau résultant des individuations
physique et biologique, peuplé d’individus physiques et vivants, au niveau du collectif,
résultant, comme nous le verrons, d’un ultime déphasage de l’être. Ce qui explique
qu’il n’existe aux yeux de Simondon rien de tel qu’une réalité psychologique
constituée (quelque chose comme un « individu psychologique ») susceptible de
constituer l’objet d’une science psychologique.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
même ni dedans ni dehors, on dira que ce qui fait la réalité du sujet est qu’y insiste
une part d’être qui vient d’avant lui (étant pré-individuelle), pour cela ni inhérente ni
extérieure à lui et qu’il nous faut essayer de concevoir comme à la limite du dedans et
du dehors, ou plutôt à travers eux. Cette part d’être traverse l’individu — raison pour
laquelle on la nomme trans-individuelle —, de sorte qu’on la retrouve aussi bien « du
côté » du sujet que de celui du collectif, comme ce qui consitue la réalité de
l’individualité psychologique tout autant que celle du collectif.
43
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Mais faire du social le lieu d’une individuation spécifique grâce à laquelle la relation
entre individu et société devient pensable sur de nouvelles bases ne semble pas aller
sans difficultés. En particulier, que devient, dans cette perspective, l’idée d’une
socialité « naturelle », aussi bien humaine qu’animale ? En quoi se distingue-t-elle de
la socialité processuelle, émergente, que pense Simondon ? Question que rencontre
l’auteur lorsqu’il cherche à savoir dans quelle mesure on peut dire que la socialité fait
partie des caractères spécifiques du vivant. Sa réponse consiste à dire que, soit que la
spécialisation morphologique rende les individus impropres à vivre isolés (c’est le cas,
par exemple, des fourmis et des abeilles), soit que le groupe apparaisse comme un
mode de conduite de l’espèce par rapport au milieu (cas des mammifères), on peut
considérer dans une certaine mesure l’association comme relevant des conduites
appartenant à l’espèce.
Mais il ne faudrait pas déduire de cela que la socialité dite « naturelle » serait
réservée aux vivants non humains. Loin d’hypostasier une différence a priori entre les
hommes et les autres vivants, Simondon fait valoir qu’il existe un mode de socialité
naturelle pour les hommes, celle des « groupes fonctionnels qui sont comme les
groupes d’animaux » (IPC, p. 190)21. Davantage qu’une distinction entre sociétés
animales et sociétés humaines, Simondon établit donc ici une distinction entre deux
modes de socialité : l’une se situe au niveau des « relations biologiques, biologico-
sociales et interindividuelles » (IPC, p. 191) et enferme les individus humains ou
animaux dans leur fonction ; l’autre est dite transindividuelle et témoigne de
« potentiels pour devenir-autres » (IPC, p. 192).
Il y a donc, en définitive, une socialité naturelle des hommes, un « social naturel »,
qui se trouve défini comme « une réaction collective de l’espèce humaine aux
conditions naturelles de vie, par exemple à travers le travail » (IPC, p. 196). On
pourrait penser que cette socialité première, parce qu’elle est dite naturelle, relève
21
Il ne s’agit pas ici d’un état qui caractériserait des sociétés dites « primitives » par opposition à des
civilisations « avancées ». Bien que Simondon semble aller dans ce sens lorsqu’il oppose les
communautés fermées aux sociétés ouvertes (cf. IPC, p. 275), il ne faut pas oublier que cette opposition
n’est pas chez lui historique mais conceptuelle, et que de fait, tout « groupe social est un mixe de
communauté et de société » (IPC, p. 265) : en toute société se superposent ainsi une socialité première
et un potentiel transindividuel.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
L’être-physique du collectif
(le transindividuel objectif)
22
Si l’espèce humaine ne se distingue pas des autres espèces par une différence d’essence, on peut se
demander dans quelle mesure il est encore légitime de parler d’espèce. Simondon conserve cette notion
non pas au sens aristotélicien du genre commun et des différences spécifiques, mais comme recouvrant
un ensemble de conduites qui déterminent des seuils en fonction desquels on peut distinguer au sein
des vivants des groupes d’individus dont la conduite, pour des conditions identiques d’individuation, est
similaire.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
caractères de l’espèce », c’est pour la différencier de ce que pourrait être une relation
avec la nature qui ne serait pas régie par les caractères de l’espèce. Loin de se définir
comme une socialité non-naturelle, relevant d’un plan compris comme celui de la
culture par opposition à celui de la nature, l’individuation proprement humaine dont
nous parle Simondon apparaît alors elle-même comme une relation à la nature, mais
d’un autre type que celle d’un groupe de vivants à son milieu. Cette individuation qui
donne naissance au transindividuel ne se comprend donc ni par opposition à l’animal
ni même par opposition à la nature, mais comme un mode de relation à la nature,
étant entendu que « la Nature n’est pas le contraire de l’Homme, mais la première
phase de l’être » (IPC, p. 196).
Par cette référence à la nature, Simondon s’inscrit dans une filiation présocratique,
explicitement revendiquée dans une définition de la nature comme « réalité du
possible, sous les espèces de cet apeiron dont Anaximandre fait sortir toute forme
individuée » (idem). À proprement parler, la nature comme apeiron, c’est-à-dire
comme potentiel préindividuel réel, n’est pas encore une phase de l’être ; elle n’en
devient la première phase qu’« après » individuation, et par rapport à la deuxième
phase, celle qui naît de la première individuation et où s’opposent individu et milieu.
La nature préindividuelle est plutôt l’être sans phase. Or, on le sait, elle ne s’épuise
pas tout entière dans la première individuation (physico-biologique) qui donne
naissance aux individus et à leur milieu : « Selon l’hypothèse présentée ici, il resterait
de l’apeiron dans l’individu, comme un cristal qui retient de son eau-mère, et cette
charge d’apeiron permettrait d’aller vers une seconde individuation » (IPC, p. 196). La
seconde inidividuation dont il est ici question, qui réunit « les natures qui sont portées
par plusieurs individus, mais non pas contenues dans les individualités déjà
constituées de ces individus » (IPC, p. 197), c’est celle du collectif. Toute l’originalité
du geste de Simondon tient dans cette conception de l’être comme polyphasé, en
fonction d’une nature qui n’est rien d’autre que du potentiel réel. Car les phases de
l’être ne sont pas les moments d’un procès ; il y a une « rémanence de la phase
primitive et originelle de l’être dans la seconde phase, et cette rémanence implique
tendance vers une troisième phase qui est celle du collectif » (idem).
L’individuation du collectif, qui donne naissance, selon Simondon, à des
significations, est la deuxième individuation, au sens où il s’agit avec elle d’une
opération d’un nouveau type, qui ne donne pas naissance, comme la première, à des
individus en rapport avec un milieu. De ce point de vue, les individuations physique et
biologique constituent ensemble une seule phase de l’être, la deuxième. De sorte que
le problème du « passage » de l’individuation physique à l’individuation biologique n’a
pas le même sens que le problème du passage de l’individuation biologique à
l’individuation collective. Car l’individu physique ne participe pas à une seconde
individuation au cours de son existence : lorsqu’un cristal grossit, il poursuit une seule
et même inividuation physique. Le problème du passage du physique au biologique
est donc essentiellement épistémologique et concerne la différence entre le domaine
de la connaissance du physique et celui de la connaissance du vivant. Seuls les vivant
participent parfois à une deuxième individuation au cours de leur existence, celle du
collectif.
46
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Avec elle, ce sont des êtres déjà individués en qui insiste une part d’apeiron, des
sujets, donc, qui s’engagent dans une relation transformatrice. En réunissant les parts
de préindividuel qui restent en eux, les individus peuvent donner naissance à une
réalité nouvelle, emportant l’être vers sa troisième phase. Mais pourquoi faire ainsi
usage d’une terminologie physique pour décrire une réalité sociale ?
C’est ici que le naturalisme se révèle inséparable du paradigme physique, mais
aussi, inversement, que celui-ci se révèle surdéterminé par l’inspiration présocratique.
Cette réciprocité de la philosophie de la nature et du paradigme physique devient
évidente lorsque, expliquant que la relation transindividuelle suppose dans les êtres
individués la rémanence d’une charge d’indéterminé23, Simondon affirme : « On peut
nommer nature cette charge d’indéterminé », qu’il faut concevoir comme une
« véritable réalité chargée de potentiels actuellement existants comme potentiels,
c’est-à-dire comme énergie d’un système métastable » (IPC, p. 210).
Ce qui relie entre eux les individus dans le collectif, ce grâce à quoi des individus
constitués peuvent entrer en relation et constituer un collectif, ce sont donc ces parts
de nature, de possible réel, ces potentiels actuellement existants comme potentiels
bien que non actuellement structurés ; c’est ce qui en eux n’est pas individu. Ainsi
retrouve-t-on au niveau de la description du collectif ce que nous avons vu déjà de la
relation, à savoir qu’elle « ne peut jamais être conçue comme relation entre des
termes préexistants, mais comme régime réciproque d’échanges d’information et de
causalité dans un système qui s’individue » (idem). C’est au sujet du collectif que la
redéfinition simondonienne de la relation délivre le mieux son sens paradoxal : loin
que ce soit le collectif qui résulte de la liaison d’individus fondant la relation, c’est
« l’individuation du collectif qui est la relation entre les êtres individués » (idem). Le
collectif ne résulte pas de la relation, mais c’est au contraire la relation qui exprime
l’individuation du collectif. Pour qu’il y ait relation, il faut qu’il y ait opération
d’individuation ; il faut donc qu’il y ait un système tendu de potentiels : « Le collectif
possède sa propre ontogénèse, son opération d’individuation propre, utilisant les
potentiels portés par la réalité préindividuelle contenue dans les êtres déjà
individués » (IPC, p. 211). Ce qui relie les individus entre eux, et vient d’avant eux, est
réel : ce sont les parts de nature chargées de potentiel que l’opération d’individuation
réunit ; d’où que le collectif lui-même « est réel en tant qu’opération relationnelle
stable ; il existe physikos, et non pas logikos » (idem). Que le collectif soit le lieu de
constitution des significations ne change rien à sa nature « physique » —au sens où
les penseurs présocratiques sont dits physiciens, c’est-à-dire penseurs de la nature :
de la physis — ; l’apparition de signification a en effet une condition physique, un « a
priori réel » (IPC, p. 197) porté par les sujets.
Du fait de cet apeiron qu’il porte en lui, un sujet ne se sent pas limité à l’individu
qu’il est, et « commence à participer par association au-dedans de lui-même avant
toute présence manifestée de quelque autre réalité individuée » (IPC, p. 194) : c’est là
la découverte du transindividuel qui, parce qu’il éclaire la nature de l’individualité
psychologique, peut être dit « subjectif ». Pour rester dans ce partage, on dira alors
que le transindividuel « objectif » concerne le problème de la constitution du collectif
à partir des parts de nature associées aux individus. Il désigne le processus dans
23
Rappelons que c’est par l’adjectif indéterminé que l’on traduit habituellement le grec apeiron.
47
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
lequel se structure « cette réalité portée avec l’individu en même temps que d’autres
réalités semblables et au moyen d’elles » (IPC, pp. 194-195). Le transindividuel
subjectif nomme donc les effets dans un sujet de la découverte de sa plus
qu’individualité, d’une zone en lui-même qui se révèle pré-personnelle et commune24.
Quant au transindividuel objectif, il nomme l’opération dans laquelle ces parts de
« commun » se structurent collectivement. Mais si, comme nous l’avons déjà
remarqué, on ne trouve nul rappel de cette distinction au sein du texte, c’est sans
doute qu’elle pourrait conduire à l’erreur de voir dans le transindividuel objectif un
collectif constitué, là où il ne s’agit que de suggérer un déplacement du regard sur un
phénomène de constitution.
La notion de transindividuel objectif recouvre la description du collectif comme
réalité physique. Il faut insister sur ceci que Simondon aborde le problème de la
constitution du collectif, selon un postulat naturaliste, comme un processus naturel
c’est-à-dire réel. Car ce geste écarte son auteur de toute conception formaliste de la
constitution du collectif par contrat25, et même, de toute la pensée de la souveraineté,
dont l’unique souci est de garantir la légitimité de la subsomption de la société dans
l’État. Ainsi, en se questionnant sur la constitution réelle du collectif, Simondon ne
s’inscrit pas à nos yeux dans une pensée pré-politique de la constitution de la société
civile (avant sa subsomption sous le pouvoir d’État), mais sur une ligne problématique
qui cherche à penser la politique en dehors de l’horizon de légitimation de la
souveraineté.
S’il s’appuie pour cela sur une philosophie naturaliste, il faut bien voir que la
nature, c’est-à-dire ce qui est, par définition, indéterminé, y apparaît comme une
réalité différenciée. L’apeiron, nature indéterminée parce qu’encore non structurée,
est chargée de potentiels : indéterminé n’est donc pas synonyme d’indifférencié. Par
ailleurs, les individuations successives de l’être ne laissent pas le préindividuel
inchangé, de sorte que la part de nature préindividuelle mise en œuvre dans
l’individuation collective est celle que l’individuation biologique a déposée dans les
vivants ; mais les vivants ne peuvent y accéder que par une replongée en-deçà de
leur individualité vitale, car il s’agit d’une réalité prévitale. Ce préindividuel, Simondon
n’a pour le nommer que le terme transindividuel, qui prête à confusion dans la mesure
où il désigne aussi bien le préindividuel déposé dans les sujets par l’individuation
vitale et qui insiste en eux, disponible pour une individuation ultérieure, que son mode
d’existence comme réalité structurée en collectif. Mais il y a là une difficulté insoluble,
dans la mesure où ce qu’il s’agit de nommer, c’est ce par quoi tout sujet, en tant que
recelant une telle part de nature ineffectuée, est déjà un être collectif, ou que « tous
les individus ensemble ont ainsi une sorte de fond non structuré à partir duquel une
nouvelle individuation peut se produire » (IPC, p. 193).
À partir de cette conception naturaliste du collectif s’ébauche une proposition de
philosophie que l’on pourrait dire humaniste, mais d’un humanisme qui se construit
sur la ruine de l’anthropologie et sur le renoncement à l’idée d’une nature ou d’une
24
De ce rapport paradoxal entre l’intime et le commun, il sera question plus en détail dans le scolie qui
suit le présent chapitre.
25
Cf. par exemple IPC, p. 184 : « le contrat ne fonde pas un groupe, non plus que la réalité statutaire
d’un groupe déjà existant ».
48
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
26
C’est la raison pour laquelle la présentation que propose G. Hottois dans son ouvrage Simondon et la
philosophie de la « culture technique » (op. cit.) nous semble très contestable. Plutôt que de prendre en
compte la critique simondonienne de l’anthropologie, Hottois présente la philosophie de Simondon
comme juxtaposant « une ontologie de l’être-devenir, une philosophie de la nature [...], une philosophie
de la technique [...], une anthropologie philosophique » (op. cit., p. 8 ; voir aussi p. 10), et comprend son
humanisme (auquel il consacre tout un chapitre) comme le souci d’une « co-évolution de l’homme et de
la technique » (op. cit., p. 13), sans jamais dire ce qu’il faut entendre dès lors par « l’homme ».
27
C’est notamment la thèse développée par Bernard Stiegler à partir des travaux de Lacan sur le stade
du miroir et de l’œuvre de Derrida, dans les deux premiers tomes de son ouvrage La technique et le
temps (Galilée, paris, 1994 et 1996), dont le troisième tome, à paraître, devrait être consacré à
Simondon. Nous y reviendrons.
28
Toni Negri, Exil, Éd. Mille et une nuits, p. 12.
49
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Scolie
Intimité du commun
50
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
une perception extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée
reçue »29. D’où l’importance qu’accorde Tarde aux phénomènes de « suggestion à
distance » et de « contagion »30, qui définissent selon lui le mode sur lequel des
esprits peuvent s’influencer à distance du seul fait d’avoir connaissance de l’existence
d’autres esprits simultanément en contact avec les mêmes idées (comme c’est le cas,
exemplaiement, du public des lecteurs d’un même journal, et plus encore aujourd’hui
du public des spectateurs de la télévision). On trouve chez Simondon un intérêt voisin
pour les phénomènes de propagation affective par lesquels s’accomplissent, au sein
du champ social considéré comme un champ métastable, des prises de forme
imprévisibles, telle la propagation de la Grande Peur, susceptible à ses yeux d’être
expliquée par une « théorie énergétique de la prise de forme dans un champ
métastable » (IPC, note 18 p. 69).
La théorie de l’invention chez Tarde, aussi bien que la description simondonienne
du champ social comme champ en tension où adviennent des prises de forme,
proposent de concevoir l’émergence de nouveauté dans la société sans recourir à la
figure de l’homme d’exception, génie politique capable de « donner forme » à la vie
sociale. En effet, d’une manière proche de celle par laquelle l’invention naît chez Tarde
de la conjonction de flux d’imitation et d’une série de petites différences qui finissent
par produire de la nouveauté, on voit s’esquisser chez Simondon une énergétique
sociale telle que « le hasard peut produire l’équivalent du germe structural » qui
amorce une transformation du champ social. Car toute transformation est produite
« soit par le fait qu’une idée tombe d’ailleurs — et immédiatement advient une
structure qui passe partout, — soit peut-être par une rencontre fortuite » (IPC, p. 63).
Une telle « énergétique humaine », qui s’intéresse aux potentiels dont l’écart jette la
société dans un état métastable, est selon Simondon indispensable pour compléter le
point de vue d’une « morphologie » sociale qui ne s’intéresserait qu’aux structures
stables des groupes sociaux. Ainsi, si l’on peut dire que le collectif est en un sens déjà
dans les sujets, c’est d’un point de vue « énergétique », sur le mode de potentiels
susceptibles de conduire une individuation du champ social ; c’est donc comme
collectif en devenir ou comme a(d)venir du collectif, et non pas, et surtout pas,
comme germe structural préformé.
L’énergétique humaine que projette Simondon s’inscrit dans la recherche d’une
réponse à la question qui le préoccupe et qu’il expose, devant un public de
philosophes et de scientifiques, à la fin de la conférence du 27 février 1960 à la
société française de philosophie31 : « il faudrait se demander pourquoi les sociétés se
transforment, pourquoi les groupes se modifient en fonction des conditions de
métastabilité » (IPC, p. 63). Comment expliquer la production de nouveauté dans la
réalité sociale ? Telle est la question à laquelle Simondon tente d’intéresser ses
29
Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, Kimé, Paris, 1993, p. 47 ; cité dans la présentation de l’ouvrage
par Bruno Karsenti, qui commente : « Par un renversement tout à fait paradoxal, Tarde place donc
l’imitation à la source de l’invention » (Ibid., p. XVIII).
30
Pour ces deux expressions, cf. L’opinion et la foule, PUF, coll. Recherches politiques, Paris, 1989, pp. 33
et 34.
31
Le texte de la conférence a été publié en deuxième partie de l’introduction à L’individuation psychique
et collective (pages 31 à 65). Le débat qui faisait suite à la conférence et auquel nous nous référons plus
loin a été publié par le Bulletin de la société française de philosophie, t. LII (pages 174 à 188).
51
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
52
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
34
Ibid., p. 184.
53
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Le constat sur lequel s’ouvre Du mode d’existence des objets techniques, est celui
d’une crise, d’un conflit entre la culture et la technique, conflit né de la
méconnaissance de la technique par la culture, qui considère celle-ci comme une
« réalité étrangère » (MEOT, p. 9) et la rejette à ce titre. « Culture technique » nomme
donc la pensée qui aura en charge de résoudre ce conflit, et, dès le début, il est dit
que seule une pensée de type philosophique peut assumer la tâche consistant à
rendre compatibles culture et technique.
Davantage qu’un « penseur de la technique », Simondon apparaît dès les
premières lignes comme un penseur de la résolution d’une crise de l’humanité dans
son rapport au monde technique. La raison d’une telle crise semble résider dans
l’opposition séculaire entre, d’une part, le monde de la culture comme monde du
sens, et de l’autre, le monde de la technique considérée exclusivement sous l’angle
de l’utilité. C’est pourquoi, s’attaquant au pilier de l’édifice de la discorde, la première
phrase de Du mode d’existence des objets techniques, qui sonne de ce fait comme un
manifeste, déclare que les objets techniques sont dépositaires d’un sens36.
Comment la philosophie va-t-elle s’y prendre pour dégager ce sens ? En
demeurant, ce qu’elle est toujours chez G. Simondon, une philosophie de
l’individuation, ou encore une ontogenèse. Mais que peut bien signifier faire la genèse
de la technique ? Là comme ailleurs, il ne nous est pas parlé de la technique, c’est-à-
dire d’une notion générale, mais des objets techniques, d’une multitude d’êtres qui
résultent d’autant d’opérations techniques. Il va donc d’abord s’agir de provoquer une
35
« Naturalisme » qui ne véhicule nullement la traditionnelle opposition entre nature et technique, la
« nature » désignant, comme nous l’avons vu au chapitre précédent, la part d’apeiron, la réserve de
préindividuel présente en chacun.
36
« Cette étude est animée par l’intention de susciter une prise de conscience du sens des objets
techniques » (MEOT, p. 9).
54
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
« prise de conscience des modes d’existence des objets techniques » (MEOT, p. 9),
c’est-à-dire de s’intéresser non pas à leur usage, non pas à l’intention utilisatrice que
l’on peut projeter sur eux, mais à leur genèse. C’est là la tâche d’une technologie, qui
cherche à connaître les schèmes de fonctionnement des objets techniques, en tant
que schèmes qui ne sont pas figés mais nécessairement engagés dans une évolution
temporelle. En effet, bien qu’inventé (ce qui le distingue d’un être vivant), et
justement parce qu’inventé par un vivant capable de s’auto-conditionner, l’être
technique est doté d’une relative autonomie. C’est pourquoi, bien que l’intention
fabricatrice déposée dans un objet technique ne doive pas être confondue avec
l’intention utilisatrice qui lui est essentiellement extérieure, on ne peut pas expliquer
le mode d’être d’un objet technique par l’intention fabricatrice qui lui a donné le jour.
Pour comprendre le mode d’existence des objets techniques, il faut se détacher de
l’intentionnalité humaine et entrer dans la concrétude des systèmes techniques, dans
la mesure où tout individu technique est un système d’éléments organisés pour
fonctionner ensemble, et se caractérise par sa tendance à la concrétisation. Chez
Simondon, pour reprendre (en sens inverse) l’expression de Heidegger, on dira que
l’essence de la technique est bien technique. Elle ne réside pas dans une rationalité
arraisonnante, dans un régime d’ustensilité auquel elle donnerait simplement corps.
Mais elle consiste dans cette tendance à la solidarité de plus en plus concrète des
éléments agencés en systèmes qui fonctionnent, tendance autonome par rapport à
l’acte de l’invention : l’invention donne naissance à une « essence technique » (MEOT,
p. 43), c’est-à-dire à un être qui, dès qu’il existe, tend à se simplifier, et ce faisant
engendre un phylum génétique, une lignée d’individus techniques de plus en plus
concrets. Un objet technique inventé ne peut pas accéder d’un coup à la concrétude,
et l’ancêtre d’une lignée technologique est nécessairement plus abstrait que les
individus techniques qui lui succèdent à l’intérieur de la même lignée. C’est pourquoi
l’objet technique en tant que système n’est pas non plus réductible au système
scientifique d’interactions causales qui s’appliquent en lui, et toujours « il subsiste une
certaine différence entre le schème technique de l’objet (comportant la représentation
d’une finalité humaine [finalité qui a besoin, pour se matérialiser, d’une série
d’individus d’une même lignée]) et le tableau scientifique des phénomènes dont il est
le siège (ne comportant que des schèmes de causalité efficiente, mutuelle ou
récurrente) » (MEOT, p. 36). En fonction de cette tendance de l’objet technique à la
concrétisation, « même si les sciences n’avançaient pas pendant un certain temps, le
progrès de l’objet technique vers la spécificité pourrait continuer à s’accomplir »
(MEOT, p. 27).
Dès la fin de sa première partie, Du mode d’existence des objets techniques (qui
en comporte trois) parvient à une reformulation essentielle de la nature de la crise de
l’humanité dans son rapport à la technique, simplement constatée au début.
S’intéressant à la genèse des individus techniques, cette partie de l’ouvrage aboutit à
la mise en évidence de ce que, depuis l’invention de la machine, l’individualité
technique ne réside plus dans l’homme, qui avait jusque là assumé la fonction de
porteur d’outils. Inversant le point de vue habituel qui veut que la machine ait « pris la
place de l’homme », Simondon explique qu’il faudrait plus rigoureusement dire que
« l’homme a tellement joué le rôle de l’individu technique que la machine devenue
55
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
individu technique paraît encore être un homme et occuper la place de l’homme, alors
que c’est l’homme au contraire qui remplaçait provisoirement la machine avant que
de véritables individus techniques aient pu se constituer » (MEOT, p. 81). La crise
récente qui voit dans la technique et plus précisément dans la mécanisation du procès
de travail la source d’un drame, serait donc due à une méconnaissance du
déplacement de la fonction de porteur d’outils de l’homme vers la machine, et,
corollairement, du potentiel libérateur que contient un tel déplacement. Car, pour peu
que l’on cesse d’appliquer à la réalité technique un schème qui lui est totalement
étranger et qui vise à distinguer hiérarchiquement le soin à apporter aux éléments de
la machine (les fonctions d’auxiliariat) et le soin d’organiser les ensembles de
machines, une telle mutation se révèle porteuse d’un sens positif.
C’est ce que Simondon explicite dans la deuxième partie de l’ouvrage, où il met au
jour l’exigence d’égalité que contient la technique à l’époque des machines. Égalité
entre les hommes appartenant à un même collectif technique (nous y reviendrons),
mais d’abord, et plus fondamentalement, égalité entre hommes et machines, qui
consiste pour les hommes à « exister au même niveau qu’elles » (MEOT, p. 125).
Exister au même niveau que les machines, c’est là une définition possible de la « vie
technique » que Simondon attribue à l’homme en tant qu’il est capable « d’assumer la
relation entre le vivant qu’il est et la machine qu’il fabrique » (MEOT, p. 125). Parce
que les machines ne connaissent que des données et des schèmes de causalité, c’est
à l’homme qu’il revient d’établir les corrélations entre les machines. Bien qu’évidente
en apparence (qui songerait que les machines sont capables de se relier
spontanément ?), cette idée trouve dans sa version simondonienne une nouvelle
profondeur. Car c’est en tant que vivant que l’homme est déclaré responsable des
êtres techniques, c’est-à-dire en tant qu’être inscrit dans le temps et ayant de ce fait
la capacité de rétroagir sur ses conditions de vie, en modifiant les formes des
problèmes à résoudre. C’est en effet, il faut le rappeler, en termes temporels que
Simondon explique la capacité d’inventer, qui caractérise à ses yeux le vivant comme
théâtre d’individuation : l’invention, comme acte d’un vivant « qui porte avec lui son
milieu associé », se trouve décrite comme « une influence de l’avenir sur le présent,
du virtuel sur l’actuel » (MEOT, p. 58). Ainsi, on peut dire que l’homme joue entre les
machines le rôle d’un transducteur ; il « assure la fonction du présent, maintenant la
corrélation parce que sa vie est faite du rythme des machines qui l’entourent et qu’il
relie les unes aux autres » (MEOT, p. 126). Ce souci de corrélation des êtres
techniques les uns par rapport aux autres, c’est ce qui doit conduire l’homme à se
détacher de la simple considération de l’utilité des êtres techniques et faire de lui un
« témoin des machines [...] responsable de leur relation » (MEOT, p. 145). Mais si la
technologie bien comprise, c’est-à-dire l’attention aux objets techniques considérés du
point de vue de leur mode d’être peut contribuer à révéler la possibilité d’un devenir
harmonieux de l’homme et de la technique, elle ne va pas sans un risque qui lui est
coextensif : ce risque, que Simondon voit actualisé chez Norbert Wiener, est celui de
la réduction de la société à une machine d’un type particulier. Se profile ici le danger
du technicisme, qui ramène toute crise — fût-elle sociale — à un problème de
régulation et projette comme seul idéal l’homéostasie, l’équilibre stable des forces en
présence.
56
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
37
Cette expression revient si souvent dans le MEOT que nous n’en citerons pas toutes les occurrences.
Qu’il suffise de signaler ses apparitions pp. 155, 157, 176, 188, 213-214, 230.
38
On peut lire par exemple que la notion de finalité appliquée au devenir de l’homme dans sa relation au
monde est inadéquate, « car on peut bien trouver des finalités restreintes [...] mais il n’y pas une fin
unique et supérieure que l’on puisse surimposer à tous les aspects de l’évolution pour les coordonner et
rendre compte de leur orientation par la recherche d’une fin supérieure à toutes les fins particulières »
(MEOT, p.156).
57
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
être compris comme un devenir finalisé et réparti en moments. C’est ainsi que l’on
peut lire que l’« inhérence de la technicité aux objets techniques est provisoire ; elle
ne constitue qu’un moment du devenir génétique » (MEOT, p. 157 ; nous soulignons).
Est-ce pour réparer cet écart trop évident par rapport à une pensée immanente du
devenir que la notion de phase se trouve définie presque immédiatement après
comme « aspect résultant d’un dédoublement d’être », après avoir précisé qu’il ne
faut pas l’entendre au sens d’un « moment temporel remplacé par un autre » (MEOT,
p. 159) ? Tout se passe en définitive comme si la pensée du devenir que met en place
l’auteur développait de manière quasi-automatique des effets à la limite
contradictoires avec certains postulats de la recherche, en particulier avec les
postulats anti-finalistes, ceux qui refusent de penser le devenir comme d’emblée
inscrit dans le temps. Pour se prémunir du finalisme, Simondon prend une foule de
précautions : c’est ainsi qu’il prend bien soin de distinguer des notions d’adaptation et
d’équilibre qu’il refuse, les notions d’évolution et d’invention. Ainsi, il n’appartient pas
à l’homme de s’adapter à un environnement, mais plutôt d’inventer des structures
nouvelles, de découvrir « des formes et des forces nouvelles capables de le faire
évoluer » (MEOT, p. 156). Mais dire cela, n’est-ce pas simplement substituer à un
finalisme statique un finalisme évolutif, dynamique ? Un tel « évolutionnisme » ne
semble pas vraiment nous écarter beaucoup du schème finaliste de pensée, qui
réclame des fins au devenir.
Il ne fait aucun doute qu’aux yeux de Simondon, le devenir n’est pas et ne saurait
être de l’ordre d’une simple actualisation de virtualités prédéterminée par une fin
fixée par avance. La direction qu’il suit n’est certes pas fixée par une fin extérieure à
lui, et l’expression « sens du devenir » ne signifie jamais autre chose que ceci que le
devenir est en lui-même porteur d’un sens. Tout le travail d’une généalogie est
précisément de repérer un tel sens, de le mettre au jour et, s’inscrivant en lui, de
l’approfondir ; mais il serait vain de prétendre le transformer. C’est pourquoi une
simple « conscience théorique des processus » techniques ne saurait être une
véritable culture technique ; celle-ci doit aller jusqu’à dégager la « valeur normative
contenue en eux » (MEOT, p. 220). À plusieurs reprises se trouve évoquée la nécessité
de découvrir les « valeurs impliquées dans les réalités techniques » (MEOT, p. 149) ou
« l’inhérence [dans la technicité] de valeurs dépassant l’utilité » (MEOT, p. 222). Et la
critique de la compréhension de la technique par l’« ustensilité » qui en découle est,
nous y reviendrons, parmi les idées les plus fortes de l’ouvrage. Mais était-il vraiment
nécessaire, pour parvenir à une compréhension adéquate de la technique et de son
rôle constitutif dans l’être au monde de l’homme, de subordonner le point de vue
généalogique à un point de vue normatif ? Ne pouvait-on éviter cette hypostase d’un
« sens du devenir » dont la normativité culmine dans la notion de « faute contre le
devenir » (MEOT, p. 231) ?
La raison d’une telle orientation de la pensée du devenir nous semble résider dans
le postulat régulationniste que Du mode d’existence des objets techniques place à son
point de départ, en projetant d’emblée comme horizon de la recherche l’élaboration
d’une culture technique. Inscrire la spéculation dans les limites de la notion de
culture, qui se définit en effet par sa dimension de régulation, de médiation entre les
divers groupes d’une société, c’est postuler dès le départ le caractère résorbable de
58
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
toute crise ou de tout conflit qui pourra apparaître au cours de la recherche. Tout ce
que l’on cherche est dès lors seulement de l’ordre d’un critère de régulation, ou, plus
justement dans une philosophie qui s’intéresse davantage aux valeurs qu’aux normes,
un horizon de régulation. Un tel but semble finalement atteint avec la découverte
d’une « valeur normative » contenue dans les objets techniques. Et la culture
n’acquiert une « normativité régulatrice » (MEOT, p. 227) de la relation de l’homme à
lui-même et au monde, que si elle inclut la représentation adéquate des réalités
techniques. C’est donc en fin de compte la technique et elle seule, considérée du
point de vue de sa genèse, qui contient une normativité intrinsèque susceptible de
réguler le social lui-même, le rôle de la culture étant de faire reconnaître aux hommes
cette normativité virtuelle afin qu’elle devienne effective39.
Cette pente normalisatrice de la philosophie du devenir est suffisamment explicite
pour que l’on puisse être tenté de recomposer à partir d’elle l’image de la pensée de
Simondon dans son ensemble. Il n’est ainsi pas anodin que G. Hottois, auteur de la
première monographie sur Simondon qui se veut une introduction générale à sa
philosophie, ait intitulé son ouvrage Simondon et la philosophie de la « culture
technique ». Hottois infléchit tellement sa lecture vers la dimension symbolique,
œcuménique, de la philosophie de Simondon qu’il finit par comprendre la relation —
pourtant dotée par Simondon d’une réalité de l’ordre de la physis — exclusivement
comme une reliance, c’est-à-dire comme une réalité ayant une efficace symbolique
(au plan du logos)40. Parce qu’elle accentue la pente de la « culture technique », la
lecture de G. Hottois met en évidence en l’actualisant le risque d’une compréhension
normative du devenir. Ainsi, en déclarant que l’éthique simondonienne peut être
résumée en un « devoir-devenir »41, c’est-à-dire consiste essentiellement en l’inclusion
du devoir-être à l’intérieur de l’être-devenir, G. Hottois excède indubitablement la
lettre du texte de Simondon ; pourtant, il révèle du même coup une tendance certaine
de sa pensée. On pourrait l’exprimer en disant que, s’il a renouvelé la pensée de l’être
en substituant à l’être compris comme substance un être-devenir, un être qui n’est
que son devenir, Simondon ne s’est pas totalement dépris d’une conception
substantialiste de l’éthique en termes de devoir-être, déplaçant simplement celui-ci
vers un devoir-devenir. Or, en voulant rendre la norme immanente, on risque fort de
ne parvenir qu’à normer l’immanence.
On l’a dit, il existe dans la pensée de Simondon une évidente tension entre deux
tendances, deux orientations, dont l’une, œcuménique, vise l’unification symbolique
du divers, et l’autre, que nous avons qualifiée de naturaliste, s’intéresse au
préindividuel d’où émerge la nouveauté. Mais il nous semble que rien n’autorise à
réduire, comme le fait G. Hottois, la deuxième orientation à une « philosophie
39
Cette « normativité qui s’étend bien au-delà de [l’être technique] » et s’impose aux communautés se
trouve également évoquée dans l’un des chapitres additionnels d’IPC, pp. 264 à 267.
40
Cf. par exemple p. 87, où la philosophie de Simondon est présentée comme un optimisme du legein.
41
Op. cit., p. 85.
59
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
mystico-poétique »42. Une telle lecture, dont la motivation implicite semble être
d’entrer en polémique avec les philosophies dites « de la différence », se contente
d’opposer le multiple délié et la « reliance », le différent et le rassemblant. Ce faisant,
elle se ferme d’emblée à ce qui, dans la pensée d’un centre plus qu’individuel de
l’être, excède ce jeu d’oppositions.
Il est à cet égard instructif de s’arrêter un peu sur la conclusion de L’individu et sa
genèse..., qui, identique pour l’essentiel à celle de L’individuation psychique et
collective, comporte pourtant quelques modifications significatives. Dans ces pages
conclusives, Simondon se demande si une théorie de l’individuation peut, « par
l’intermédiaire de la notion d’information, fournir une éthique » (IG, p. 242), et ceci,
immédiatement après avoir rappelé que l’information n’est à ses yeux rien d’autre
que la résonance interne d’un système en train de s’individuer, la puissance de
rayonnement d’un domaine d’individuation à un autre (IG, pp. 240-241). Les termes
mêmes de la question acheminent l’auteur vers une définition de l’éthique telle que
celle-ci ne réside pas dans les normes figées, mais dans les valeurs qui sont « le
préindividuel des normes » (IG, note 14 p. 244), c’est-à-dire la capacité des normes à
muter sous la poussée du devenir, ou plus encore, « la capacité de transfert
amplificateur contenue dans le système des normes » (IG, p. 243). Cette notion de
« transfert amplificateur », qui définit la valeur comme sens de la relativité
immanente aux normes, c’est aussi celle qui caractérise dans tout ce passage le sujet
éthique. Les notions de « transfert » et d’« amplification » apparaissent dans six des
sept notes ajoutées par Simondon dans cette version de la conclusion, ainsi que dans
toutes les corrections qu’il apporte dans le cœur du texte43 ; l’ensemble de ces
modifications, si près des dernières lignes du texte, semblent se vouloir l’insistant
rappel du caractère physique de l’éthique issue de la théorie de l’individuation. Dans
ces pages, en effet, on ne peut plus distinguer entre le niveau du sens et celui de la
physis. Et si l’éthique est dite être « le sens de l’individuation », s’il n’y a éthique que
« dans la mesure où il y a information, c’est-à-dire signification » (IG, p. 245),
l’éthique est simultanément appréhendée comme une réalité réticulaire, la capacité à
relier le préindividuel de plusieurs actes : « la réalité éthique est bien structurée en
réseau, c’est-à-dire qu’il y a une résonance des actes les uns par rapport aux autres
[...] dans le système qu’ils forment et qui est le devenir de l’être » (idem). Or : « Les
actes sont en réseau dans la mesure où ils sont pris sur un fond de nature, source de
devenir par l’individuation continuée » (IG, p. 247 ; nous soulignons). L’acte éthique
est ainsi celui qui « contient en lui-même un pouvoir d’amplification » (IG, note 16, p.
246) qui le rend capable d’entrer en relation avec les autres actes, dans la mesure où
ils peuvent être dits « contenir » du préindividuel. Cette relation « va d’un acte aux
autres comme on va du jaune-vert au vert et au jaune, par augmentation de la largeur
de la bande de fréquences », reliant des actes qui ont des « bandes latérales » et sont
dits rayonner (idem). Dans une telle perspective, on n’est pas surpris d’apprendre que
42
Op. cit., p. 111.
43
Se trouvent ainsi ajoutées tout au long des quatre dernières pages de L’individu et sa genèse... les
expressions suivantes : « la conscience du sens de transfert qu’a l’individu en tant qu’individu » (p. 244),
« leur pouvoir amplificateur » (idem), « provisoire comme une phase discontinue de transfert » (p. 245),
« en abandonnant son rôle de transfert » (p. 247), et enfin : « l’individu, transfert amplificateur issu de la
Nature » (idem).
60
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
« L’acte n’est ni matière ni forme » (IG, p. 246). Voilà qui suffit à établir solidement
la différence entre la compréhension de l’éthique comme réalité réticulaire seule
adéquate selon Simondon à la théorie de l’individuation, et les conceptions
hylémorphiques qui voient dans l’éthique un système de normes qui fonctionnent
comme des formes a priori imposées de l’extérieur à l’action. La « réalité éthique,
explique l’auteur, est bien structurée en réseau, c’est-à-dire qu’il y a une résonance
des actes les uns par rapport aux autres, non pas à travers leurs normes implicites ou
44
Et cette transindividuation est même pour Simondon la seule réalité qui soit immortelle. Cf. le passage
suivant de L’individuation psychique et collective : « ... tout acte humain accompli au niveau de la
transindividualité est doué d’un pouvoir de propagation indéfini qui lui confère une immortalité
virtuelle » (p. 158).
61
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
explicites, mais directement dans le système qu’ils forment et qui est le devenir de
l’être » (IG, p. 245). La réticularité, condition de la résonance immédiate des actes
dans une structuration de potentiel en commun, est ce qui fait passer d’un horizon
normatif à un horizon d’amplification de l’agir. La fidélité au sens du devenir est ici
subordonnée à l’étalement transductif des actes en réseau, le réseau n’étant pas le
moyen de l’acte mais son milieu.
On trouve dans Du mode d’existence des objets techniques un dépassement
similaire d’un point de vue simplement normatif grâce à la notion de réticularité, qui
désigne alors la mise en réseau non plus des actes humains mais des techniques. En
effet, s’il est vrai qu’à un premier niveau Simondon accorde une normativité
intrinsèque aux objets techniques indépendamment de toute normativité sociale 45, ce
n’est qu’en passant du niveau des objets techniques au niveau plus profond de la
technicité, que l’on peut saisir en quoi consiste la normativité inhérente à la technique
(car « les objets techniques résultent d’une objectivation de la technicité ; ils sont
produits par elle, mais la technicité ne s’épuise pas dans les objets et n’est pas tout
entière contenue en eux » ; MEOT, p. 163). Et ce que l’on découvre alors n’est pas un
système de normes techniques, mais, là encore, un mode d’être qui excède chaque
objet technique pris séparément, à savoir, la réticularité. Car, s’il y a désormais une
« valeur normative » de la technique, au-delà des individus techniques, elle appartient
au « monde de la pluralité des techniques » et consiste dans la « réticulation
technique des ensembles concrets » (MEOT, p. 220). Le caractère réticulaire de
l’organisation des techniques confère au monde technique une capacité à
conditionner l’agir humain comme tel. Et il est vrai que face à un réseau, on n’a pas
d’autre choix que de s’en tenir à l’écart, ou, au contraire, de « se raccorder au réseau,
s’adapter à lui, participer à lui » (MEOT, p. 221). Alors que l’on peut changer d’outil ou
construire soi-même un outil, « on ne change pas de réseau, on ne construit pas soi-
même un réseau » (idem). C’est là d’ailleurs le point central pour comprendre que
désormais la technique ne peut plus être comprise comme un simple moyen pour
l’action. Cette compréhension de la technicité comme caractérisée par la réticularité
est bien ce qui permet d’en finir radicalement avec la description de la technique du
biais de la catégorie de moyen, d’en finir en somme avec le schème de l’utilité
approprié seulement à l’outil. Ici comme précédemment, la réticularité (des
ensembles techniques intégrés) s’oppose à l’hylémorphisme (de l’outil). Et le schème
du réseau, antithétique à celui de l’hylémorphisme, semble même constituer aux yeux
de Simondon une arme contre lui, une possibilité de sortir du mode hylémorphique de
la pensée et de l’agir.
Afin de dégager plus profondément le sens de cette valeur normative accordée à la
technicité, et parce que ce qui s’y joue n’est rien de moins que le rapport entre la
pensée de la technique et celle du collectif dans l’œuvre de Simondon, il ne nous
semble pas superflu de nous arrêter ici sur la thèse d’inspiration simondonienne que
Bernard Stiegler développe dans un ouvrage ambitieux46. Inspiration consistante,
45
« L’objet technique est valide ou non valide selon ses caractères internes qui traduisent le
schématisme inhérent à l’effort par lequel il s’est constitué. [...] L’adoption ou le refus d’un objet
technique par une société ne signifie rien pour ou contre la validité de cet objet » (IPC, p. 264).
46
La technique et le temps, Galilée, Paris, 1994 pour « La faute d’Épiméthée » (t. 1) et 1996 pour « La
désorientation » (t. 2). Le tome 3, annoncé comme devant être consacré à Simondon, n’étant pas encore
62
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
puisque son annonce clôt l’introduction générale de l’essai, où il est dit que
« Simondon, avec son analyse de l’individuation psychique et collective, permet de
concevoir, par le concept de transduction une constitutivité originairement techno-
logique de la temporalité — sans que lui-même adopte une telle conception » (t. 1, p.
31). Permise par Simondon bien que non énoncée clairement par lui, la thèse de la
« constitutivité originairement techno-logique de la temporalité », qui se reformule à
travers l’idée que « la technogenèse est structurellement en avance sur la
sociogenèse » (t. 2, p. 10), se fonde en tout cas sur l’hypothèse d’une continuité entre
Du mode d’existence des objets techniques et L’individuation psychique et collective,
continuité qui, bien qu’évidente, ne serait pas énoncée par l’auteur. Selon Stiegler, la
technique occupe une place constitutive dans l’individuation psychique et collective,
ce que Simondon n’énonce nulle part. Or, un tel silence semble relever davantage
d’un choix de pensée que d’un aveuglement théorique. Et l’inspiration simondonienne
de Stiegler procède dès lors peut-être d’une interprétation de la pensée de Simondon
qui en évacue la dimension spécifique accordée à l’individuation du collectif.
Il y a bien chez Simondon l’idée d’une normativité de la technique. Mais celui-ci
distingue entre, d’une part, une normativité contenue dans les objets techniques,
indépendante de la normativité sociale et qui peut même devenir la source de
nouvelles normes dans une « communauté fermée » (IPC, pp. 264-265), et, d’autre
part, une normativité de l’organisation réticulaire du monde technique comme
conditionnant l’agir humain. B. Stiegler forge quant à lui l’idée d’une normativité
univoque de la technique comme telle pour ce qu’il appelle la « sociogenèse ». Or, si
l’on ne trouve pas chez Simondon ce concept de sociogenèse, c’est sans doute qu’un
tel concept amalgame des notions qui renvoient à des problèmes distincts,
notamment les notions de communauté, de société et d’individuation psychique et
collective. Tout ce qui s’exprime de nuances dans l’écart de ces notions est ici ramené
à l’idée d’une réappropriation du devenir technique par la société.
Si l’on suit l’hypothèse de Stiegler, on dira donc que « la technique est invention,
et l’invention est nouveauté » et que, entre « évolution technique » et « tradition
sociale », il n’est question que d’un « ajustement », même si celui-ci ne se fait pas
sans « résistance parce que, selon sa portée, le changement technique bouleverse
plus ou moins les repères en quoi consiste toute culture » (t. 2, p. 10). Dans ce
rabattement de la thématique de la transformation sociale sur celle de l’évolution
culturelle, c’est toute la spécificité de l’individuation collective qui se trouve évacuée.
Ainsi, l’hypothèse d’une avance de la technogenèse, qui subordonne l’individuation
psychique et collective à l’évolution technique, réserve la production de nouveauté à
l’invention technique. Une invention proprement sociale semble impensable dans le
cadre d’une telle hypothèse. Or, comme nous l’avons vu, Simondon pose la question
de la raison de la transformation des sociétés (cf. IPC, p. 63) et il ne répond pas par
une avance structurelle de la technique, mais par l’existence de parts de nature
préindividuelle associées aux individus qui, mises en commun lors de l’individuation
spécifique du collectif, donne naissance au transindividuel. De sorte que, s’il est vrai
paru au moment de l’élaboration de ces lignes, la présente lecture est bien entendu susceptible de se
voir relativisée ; mais ceci ne devrait rien changer au fond de la critique, qui touche aux postulats
mêmes de l’interprétation de B. Stiegler.
63
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
47
Op. cit., t. 2, p. 16 ; cf. aussi p. 18 où Nietzsche est désigné comme « profond penseur de la puissance,
c’est-à-dire de la technique ».
48
Question que pose Giorgio Agamben, dans Homo Sacer, Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil,
« L’ordre philosophique », 1997, p. 19.
64
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
65
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
qui participe à sa régulation » (MEOT, pp. 119-120). La tâche culturelle d’une « prise
de conscience philosophique et notionnelle de la réalité technique » doit donc être
dépassée dans une épreuve existentielle à laquelle devrait avoir part tout être
humain, celle d’une « mise en situation particulière dans le réseau technique » (MEOT,
p. 228), où chacun s’éprouverait comme participant d’une série de processus
indissociablement humains et machiniques.
L’appel à une transformation de notre rapport à la technique ne saurait par suite,
de l’aveu même de Simondon, s’accomplir entièrement au niveau culturel des
représentations, mais implique des changements sociaux. C’est surtout dans la
conclusion de Du mode d’existence des objets techniques que se trouvent énoncés
ces changements indispensables qu’appellerait la compréhension adéquate de la
technicité, changements au premier rang desquels on trouve la suppression du travail
: « le travail doit devenir activité technique » (pp. 251-252). Les corrélats critique et
utopique de cette exigence ne sont pas laissés dans l’ombre. C’est ainsi que
l’inadéquation de l’organisation du travail dans l’entreprise capitaliste fordiste aux
exigences égalitaires du devenir technique est clairement critiquée : « L’aliénation du
travailleur se traduit par la rupture entre le savoir technique et l’exercice des
conditions d’utilisation. Cette rupture est si accusée que dans un grand nombre
d’usines modernes la fonction de régleur est strictement distincte de celle d’utilisateur
de la machine, et qu’il est interdit aux ouvriers de régler eux-mêmes leur propre
machine » (MEOT, p. 250). Ce qui conduit en toute logique Simondon à noter, presque
en passant — ce qui contraste avec le caractère « utopique » de la remarque — qu’il
« faudrait pouvoir découvrir un mode social et économique dans lequel l’utilisateur de
l’objet technique soit non seulement le propriétaire de cette machine, mais aussi
l’homme qui la choisit et l’entretient » (MEOT, p. 252).
Mais comment s’opère précisément ce passage de l’analyse de l’inadéquation de
notre rapport à la technique à la formulation d’une critique de portée sociale ? De
l’une à l’autre, si l’on en croit le peu d’insistance des lectures existantes sur cet
aspect de la théorie de notre soi-disant penseur-de-la-technique, le chemin ne semble
pas aller tout droit. Et pourtant, les pages conclusives sont sur ce point sans
ambiguïté.
Toutes les considérations utopiques qui émaillent la conclusion de l’ouvrage
découlent directement d’une analyse critique du travail en tant que lieu privilégié de
l’aliénation de l’homme dans son rapport à la machine, qui est devenu de ce fait le
lieu à l’intérieur duquel on analyse en général la technique elle-même ; attitude qui ne
peut conduire qu’à une série de confusions.
Simondon voit ainsi dans le travail l’origine du schéma hylémorphique. Car selon
lui, le schéma hylémorphique « représente la transposition dans la pensée
philosophique de l’opération technique ramenée au travail, et prise comme paradigme
universel de genèse des êtres » (MEOT, pp. 242-243). La situation de travail repose
sur une séparation entre l’intention humaine et la nature, telle que l’homme, comme
porteur d’outils, y « réalise en lui-même la médiation entre l’espèce humaine et la
nature » (MEOT, p. 241). Dans cette phase de l’agir humain, qui, selon la généalogie
simondonienne des modes d’être au monde, apparaît lorsque le mode magique unifié
se scinde et donne naissance à la religion et à la technique, il s’agit pour l’individu
66
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
67
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
être une telle entité, n’est en aucun cas un économisme, et d’autre part, qu’au
moment même où il le critique, Simondon est bien plus proche de Marx qu’il ne le
pense.
S’il est vrai que Marx s’est souvent penché sur les analyses des économistes, c’est,
il faut le rappeler, en termes de « critique de l’économie politique » qu’il définit avec
constance son propre projet, qui vise à faire apparaître le caractère mystificateur du
point de vue des économistes, dès lors qu’avec le capitalisme en tant que rapport de
production spécifique, l’économie — tout ce qui concerne l’analyse de la plus-value,
du profit, de la production de richesse, etc. — devient inséparable de la politique —
c’est-à-dire des rapports sociaux de domination par lesquels le capital contraint le
travail vivant à devenir travail objectivé dans la marchandise. Or, une telle analyse,
dans son souci de proposer une compréhension globale de l’agir humain et d’expliciter
la nature des relations entre l’homme et la nature, n’est pas un économisme. Ainsi,
lorsqu’il déclare que « le comportement borné des hommes en face de la nature
conditionne leur comportement borné entre eux, et [...] leur comportement borné
entre eux conditionne à son tour leurs rapports bornés avec la nature »49, Marx
propose une analyse de la relation des hommes à la nature et de leur relation
mutuelle qui résonne avec celle, ultérieure, de Simondon. En particulier, ce passage
de Marx rappelle la critique que Simondon adresse au projet de domination
technocratique de la nature, à l’intérieur duquel : « La machine est seulement un
moyen ; la fin est la conquête de la nature, la domestication des forces naturelles au
moyen d’un premier asservissement : la machine est un esclave qui sert à faire
d’autres esclaves » (MEOT, p. 127). Et, on peut dire que chez Simondon aussi, c’est
parce que la domination est d’abord de l’homme sur la nature (du porteur de forme
sur la matière conçue comme amorphe) qu’elle peut se faire domination de l’homme
(comme propriétaire de la matière et maître de la forme) sur l’homme (comme ouvrier
qui réunit les deux par son travail, c’est-à-dire par son énergie musculaire). Il nous
semble donc intéressant d’essayer de comprendre pourquoi Simondon a voulu voir
dans les analyses marxiennes, qu’il ne cite d’ailleurs jamais précisément mais évoque
à travers des signifiants tels que « Marx » ou « le marxisme », un point de vue
strictement économiste.
Lorsqu’il énonce l’insuffisance de la critique économique de l’aliénation, Simondon
semble vouloir stigmatiser une pensée qui à ses yeux n’atteint pas la racine la plus
profonde de l’aliénation. Pourtant, il serait plus juste de dire que Marx ne situe tout
simplement pas la source de l’aliénation au même endroit que Simondon. Si celui-ci la
voit dans le rapport inadéquat que les hommes, incapables de dépasser la dialectique
de la domination et de la soumission, entretiennent avec les machines, elle se situe
pour celui-là au niveau des rapports de production comme mixte indissociable
d’exploitation et de domination. Pour Simondon, entre le comportement borné des
hommes face à la nature et leur comportement borné entre eux, il y aurait donc leur
mécompréhension de la machine et de l’égalité qu’elle requiert, leur inadéquation à la
technicité, qui empêche tout rapport juste à la nature et entre eux ; pour Marx en
49
Remarque de Marx en marge de L’idéologie allemande, de Karl Marx et Friedrich Engels, Éditions
sociales, p. 90, note 1.
68
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
revanche, ce qui s’interpose entre les deux, ce sont les rapports sociaux de
production, l’inégalité autour de laquelle se structure la vie matérielle des hommes.
Simondon semble avoir eu besoin de réduire le point de vue marxien à un
économisme pour formuler son hypothèse d’une aliénation plus générale que celle qui
se situe au plan économique, hypothèse qui ne cherche pas à nier l’existence d’une
expropriation économique mais cherche à la resituer à sa juste place. Mais par cette
opération de localisation, c’est toute la réalité socio-politique de la domination,
pourtant mise au jour par Simondon lui-même (par exemple p. 49 de L’individu et sa
genèse...), qui se trouve relativisée, recevant une place quelque peu flottante dans
l’économie du discours simondonien. En déclarant, par exemple, que « la condition
servile du travailleur a contribué à rendre plus obscure l’opération par laquelle
matière et forme sont amenées à coïncider » (MEOT, p. 242 ; nous soulignons),
Simondon suggère que la situation sociale de hiérarchie n’est pas essentielle à la
compréhension de la nature du travail, ce qui apparaît contradictoire avec les
passages de L’individu et sa genèse... déjà cités. Ce qui semble d’autant plus étonnant
que Simondon ne perd jamais de vue que, surtout depuis l’imposition aux travailleurs
de la fonction d’auxiliaire des machines, homme se dit en deux sens, comme patron
et comme ouvrier, ou plutôt comme ingénieur et comme travailleur exécutant. Mais,
bien qu’il ait été conscient de cette dichotomie proprement sociale, en fonction de
laquelle l’« homme qui pense le progrès n’est pas le même que celui qui travaille »
(MEOT, p.116), et telle que l’ingénieur et l’utilisateur n’ont pas le même genre
d’expérience technique, Simondon en revient toujours à une dénonciation de
l’aliénation de l’homme en général, qui prend parfois la forme d’un renvoi « dos à
dos » des dominants et des dominés eu égard à leur situation également aliénée face
à la technicité. C’est ainsi que les banquiers sont dits être « aussi aliénés par rapport
à la machine que les membres du nouveau prolétariat » (MEOT, p.118).
Du point de vue qui est le sien, tout événement, et en particulier tout conflit social
qui comporte comme un de ses aspects une attaque à la technique, ne peut
apparaître à Simondon que comme une mécompréhension de la normativité
intrinsèque de la technique, comme une nostalgie essentiellement réactionnaire de
l’homme-porteur d’outils dépossédé de sa fonction : « La frustration de l’homme
commence avec la machine qui remplace l’homme, avec le métier à tisser
automatique, avec les presses à forger, avec l’équipement des nouvelles fabriques ;
ce sont les machines que l’ouvrier brise dans l’émeute, parce qu’elles sont ses rivales,
non plus moteurs mais porteuses d’outils » (MEOT, p. 115). Passant dans une même
phrase de l’homme comme sujet générique de l’aliénation par rapport à la machine à
l’ouvrier comme incarnation particulière de la mécompréhension des machines,
Simondon ne reconnaît aucune valeur spécifique au point de vue des ouvriers sur les
machines. À aucun moment il ne se demande si les réactions violentes des ouvriers à
l’encontre des machines n’exprimaient pas autre chose, quant à leur rapport même à
la technique, qu’un simple aveuglement au devenir. Il adopte ainsi face aux
mouvements du type de celui des luddistes en Angleterre (de 1811 à 1817) ou de
celui des Canuts à Lyon vers 1830, la position que E. P. Thompson, au cours d’une
minutieuse étude du luddisme, présente comme la plus répandue, celle qui consiste à
y voir « un mouvement fruste et spontané de travailleurs manuels illettrés, s’opposant
69
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
aveuglément à l’introduction des machines »50. Or, dans son analyse détaillée du
mouvement luddiste tirant son nom de la référence à un certain General Ludd
mythique dont les tondeurs, tricoteurs sur métier et tisserands, principaux membres
du mouvement, se réclamaient, Thompson montre bien qu’une telle lutte n’exprimait
pas un rejet de l’introduction de la technique en général. Ce à quoi s’opposaient les
ouvriers qui cassaient les machines (le plus souvent d’ailleurs, non pas au cours
d’émeutes, mais lors d’opérations nocturnes organisées), c’était surtout
« l’empiètement progressif du système industriel »51. Ainsi, l’auteur souligne qu’au
cours de l’année 1811, à Nottingham et dans le Yorkshire, ne furent détruits que les
métiers sur lesquels on produisait à bas prix du travail bâclé ; ce que la Nottingham
Review, journal radical des classes moyennes notait à l’époque : « Les machines, ou
métiers [...] ne sont pas détruites par hostilité à toute innovation [...] mais parce
qu’elles permettent de fabriquer des marchandises de peu de valeur »52. La
destruction organisée des machines exprimait donc selon Thompson davantage un
refus de la déqualification de la force de travail apportée par la grande fabrique qu’un
refus des machines comme telles. Ce que refusaient les ouvriers, c’était le mode de
vie misérable et contraint qu’on cherchait à leur imposer. Certes, les luddistes se
référaient aux coutumes du métier et portaient la nostalgie d’un mode de vie amené à
disparaître ; mais, comme le montre Thompson, ils tentaient surtout « de s’appuyer
sur les anciens droits pour définir de nouvelles revendications. À plusieurs reprises, ils
demandèrent un salaire minimum légal ; le contrôle de l’exploitation des femmes et
des enfants ; la procédure d’arbitrage ; l’obligation pour les patrons de trouver un
emploi aux travailleurs qualifiés remplacés par les nouvelles machines ; l’interdiction
du travail de mauvaise qualité ; le droit de s’organiser syndicalement »53. Ainsi, il suffit
d’un léger déplacement du regard pour que ce qui ne semble à Simondon
qu’aveuglement et mécompréhension de la nature véritable des machines, apparaisse
plutôt comme une clairvoyance à un autre niveau. À condition bien sûr que l’on veuille
bien reconnaître l’existence d’une expérience spécifiquement ouvrière de la
technique, où le rapport aux machines n’advient qu’à l’intérieur d’un système global
oppressif. Et on ne comprend pas bien pourquoi, alors même qu’il déplore le fait que
dans le travail la machine ne soit appréhendée que comme moyen, Simondon ne tient
jamais compte de l’expérience spécifique de la technique qui en découle, expérience
telle que ce n’est pas comme homme que l’ouvrier pénètre dans la fabrique mais
comme partie d’humanité mutilée.
Pourtant, Simondon ne cède jamais sur ceci que seule une sortie définitive du
paradigme du travail peut permettre aux hommes de transformer leur relation
inadéquate à la technique, à la nature et entre eux. Le leitmotiv qui conclut Du mode
d’existence des objets techniques est à cet égard on ne peut plus clair : il dit que
l’opération technique ne se réduit pas au travail, et qu’ainsi, pour être fidèle à
l’essence de l’opération technique, « le travail doit devenir activité technique »
50
Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Gallimard/Le Seuil, coll. Hautes
études, 1988, p. 499. Ce sont les pages 471 à 543 qui sont plus particulièrement consacrées au
mouvement luddiste anglais.
51
Op. cit., p. 495.
52
Cité in op. cit., p. 480.
53
Op. cit., p. 498.
70
Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
(MEOT, pp. 251-252). Car c’est seulement à partir d’elle que la relation des hommes à
la nature et celle des hommes entre eux peuvent être réinventées. L’activité
technique apparaît même comme le mode de relation à l’objet technique qui relie en
termes nouveaux ces deux relations.
D’une part, en effet, celle-ci « rattache l’homme à la nature selon un lien beaucoup
plus riche et mieux défini que celui de la réaction spécifique de travail collectif. Une
convertibilité de l’humain en naturel et du naturel en humain s’institue à travers le
schématisme technique » (MEOT, p. 245). Ainsi, lorsqu’il est actionné conformément à
son essence, c’est-à-dire non pas comme un moyen, outil ou ustensile, mais comme
un système qui fonctionne et qui s’inscrit dans un réseau de machines auxquelles il
est relié, l’objet technique devient le lieu d’un nouveau rapport à la nature, non plus
rapport d’utilisation médié par l’organisme de l’individu humain, mais rapport de
couplage immédiat de la pensée humaine à la nature.
Mais d’autre part, Simondon déclare que « l’activité technique [...] est le modèle
de la relation collective » (MEOT, p. 245), et que la relation à l’objet technique ne peut
devenir adéquate que « dans la mesure où elle arrivera à faire exister cette réalité
interindividuelle collective, que nous nommons transindividuelle, parce qu’elle crée un
couplage entre les capacités inventives et organisatrices de plusieurs sujets. Il y a
relation de causalité et de conditionnement réciproque entre l’existence d’objets
techniques nets, non aliénés, utilisés selon un statut qui n’aliène pas, et la
constitution d’une telle relation transindividuelle » (MEOT, p. 253). Au-delà de la
simple relation interindividuelle telle qu’elle existe en particulier dans la communauté
de travail, l’objet technique adéquatement compris et mis en œuvre peut permettre
l’émergence d’une relation transindividuelle54. C’est donc finalement dans le « collectif
transindividuel » comme mode de relation amplifiante des hommes entre eux et
revers d’une relation non asservissante à la nature, que Simondon décèle la
« véritable voie pour réduire l’aliénation » (MEOT, p. 249). Réduire l’aliénation signifie,
comme les commentateurs l’ont souvent relevé, montrer que les objets techniques ne
sont pas l’Autre de l’homme, mais contiennent eux-mêmes de l’humain : l’« objet qui
sort de l’invention technique emporte avec lui quelque chose de l’être qui l’a produit »
(idem). Mais ce qu’il emporte, et c’est là le plus important, ce n’est pas ce qu’il peut y
avoir en l’homme de spécifiquement humain, c’est « cette charge de nature qui est
conservée avec l’être individuel, et qui contient potentiels et virtualité » (idem) ; celle-
là même précisément à partir de laquelle se constitue le transindividuel. Ainsi, dans la
mesure où, d’une manière générale, le transindividuel naît de l’individuation en
commun des parts de réalité pré-individuelle associées aux individus, lorsqu’il y a
invention, c’est bien une modalité de la transindividualité qui se constitue par
l’intermédiaire de la part de préindividuel qui se dépose dans l’objet technique :
l’objet technique inventé devient porteur d’information pour d’autres sujets, qui
54
Il est frappant de voir à quel point, dans la conclusion du MEOT, lorsqu’il décrit l’activité technique
censée conduire au-delà du travail, Simondon anticipe les mutations que connaît l’organisation du travail
depuis les années 80. En un sens, toute l’organisation entrepreneuriale post-fordiste repose sur une
intégration, au sein de la situation de travail, des qualités d’invention, de coopération, etc. exigées par
les ensembles techniques. Toute la question étant de savoir si l’entreprise capitaliste peut supporter
l’activité technique ou si celle-ci n’est pas plutôt ce qui l’expose au risque de son implosion.
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Muriel Combes Simondon. Individu et collectivité
Pour conclure
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